Mardi Saint

Du prophète Isaie

Ainsi parle le Seigneur : voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui j’ai mis toute ma joie. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; devant les nations, il fera paraître le jugement que j’ai prononcé. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, on n’entendra pas sa voix sur la place publique. Il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il fera paraître le jugement en toute fidélité. Lui ne faiblira pas, lui ne sera pas écrasé, jusqu’à ce qu’il impose mon jugement dans le pays, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses instructions (Isaïe 42, 1-4).

Écoutez-moi, îles lointaines ! Peuples éloignés, soyez attentifs ! J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé, j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom. Il a fait de ma bouche une épée tranchante (Isaïe 49, 1-2).
 
Dieu mon seigneur m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire, pour que je sache à mon tour réconforter celui qui n’en peut plus. Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats. Le Seigneur vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. Il est proche, celui qui me justifie. Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble. Quelqu’un a-t-il une accusation à porter contre moi ? Qu’il s’avance ! Voici le Seigneur qui vient prendre ma défense, qui me condamnera ? (Isaïe 50, 4-9)

De saint Méliton, évêque de Sardes (IIème s.)

 
Le ministère du Seigneur — qui a été préfiguré depuis longtemps et, aujourd’hui, est rendu visible — trouve sa créance parce qu’il a été accompli, bien qu’il soit jugé inouï pour les hommes. En effet, ancien et nouveau est le mystère du Seigneur. Ancien selon la préfiguration, nouveau selon la grâce. Mais si tu regardes vers cette préfiguration, tu verras le vrai à travers sa réalisation.

Si donc tu veux que le mystère du Seigneur apparaisse, regarde vers Abel pareillement tué, vers Isaac pareillement lié, vers Joseph pareillement vendu, vers Moïse pareillement exposé, vers David pareillement persécuté, vers les Prophètes pareillement souffrants à cause du Christ, regarde aussi vers l’agneau qui fut immolé en Égypte, vers celui qui frappa l’Égypte et sauva Israël par le sang. C’est aussi par la voix des prophètes qu’est annoncé le mystère du Seigneur. […] David s’écrie de son côté : "Pourquoi ce tumulte des nations, ce vain murmure des peuples ? Les rois de la terre se lèvent, les princes conspirent contre Dieu et contre son Christ"1. Et Jérémie : "Je suis comme un agneau innocent amené pour l’abattoir. Ils formèrent de mauvais dessein contre moi disant : allons, jetons du bois dans son pain et arrachons-le de la terre des vivant et l’on ne se souviendra certainement plus de son nom"2. Et Isaïe : "Il a été conduit comme un agneau à la boucherie ; comme un agneau muet devant le tondeur, il n’ouvre pas la bouche. Sa génération, qui la racontera ?"3.

1. Psaume 2, 1-2 ; (2) Jérémie 11, 19 ; (3) Isaïe 53, 7
* Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "qui ne se grimme pas ?", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
** Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "Le pauvre".

Méditation
La figure du serviteur
Le prophète Isaïe a vécu des siècles avant Jésus-Christ, et pourtant il se souvient de lui. Mais comment le prophète peut-il donc se souvenir de Jésus-Christ qui a pris chair des siècles après lui ? Parce que, dès le ventre de sa mère, le Christ dans sa chair s’est souvenu de lui. Ainsi le prophète savait que sa chair procédait d’une autre chair plus consistante que la sienne et qui le maintenait en vie ; et Jésus, dans la synagogue de Nazareth, a su que le prophète parlait aussi de lui.

 
"Si donc tu veux que le mystère du Seigneur apparaisse, regarde vers Abel pareillement tué, vers Isaac pareillement lié, vers Joseph pareillement vendu…", dit Méliton de Sardes. Et, ajouterai-je en ces jours de la Passion : ouvre les yeux sur ta propre chair, et tu verras la chair du Christ.

Le serviteur souffrant, dans la prophétie se confond avec le serviteur triomphant : car il fait paraître le jugement. Mais comment le fait-il paraître, ce jugement ? Au creux de l’épreuve, précisément, qui devrait l’anéantir : "Il est proche, celui qui me justifie". Dieu, silencieusement, auprès de son serviteur affirme sa présence. Or, Dieu n’a pas besoin de crier ni de hausser le ton : IL EST. Et nul ne peut faire qu’il ne soit pas.

Tel est Dieu, tel est aussi son serviteur. "Le Seigneur vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu". C’est ainsi que le serviteur fait paraître le jugement : dans son abaissement même il subsiste devant son Dieu ; alors que le violent, qui ne sait pas s’abaisser, vainement s’agite sans pouvoir atteindre sa cible.
Viviane de Montalembert

Image :
Georges Rouault (1871 - 1958), "en tant d'ordres divers, le beau métier d'ensemencer une terre hostile", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
La Prédication du jour
Judas et Jésus
Jean 13, 21-33. 36-38

Concernant Judas, il arrive qu'on ne lise pas, qu'on n'écoute pas les textes évangéliques qui parlent de lui, tant on les appréhende. Judas cristallise des questions qui fâchent. En voici quelques exemples : est-il le jouet d'une prédestination terrible ? N'est-il pas la victime de l'histoire : il attendait un messie politique et il aurait été déçu par Jésus ? Ne peut-on discerner en lui une faiblesse inhérente à toute foi : bien sûr, il a trahi Jésus, mais tout le monde n'en fait-il pas autant tôt ou tard ?

Mille hypothèses fleurissent ainsi sur Judas, qui témoignent de bien des angoisses chez ceux qui les échafaudent et chez ceux qui y adhèrent. On peut résumer ainsi les angoisses de fond : Dieu serait-il injuste en désignant Judas comme l'exécuteur d'une basse besogne, qui disqualifie son auteur tout en étant nécessaire au parcours du Christ ? Y a-t-il un Judas qui sommeille en chacun —en moi— et qui, à tout moment, pourrait se réveiller ? Ces questions et les peurs qui les produisent sont légitimes. L'important est qu'elles ne tournent pas au ressassement ou à la manipulation. Pour éviter cela, relisons les évangiles, demandons à l'Esprit de sagesse de nous éclairer.


Giotto (1266-1337), Le baiser de Judas, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers 1305, 20x18,5

En ayant établi des relations avec des disciples, Jésus a pris les risques que comportent tous rapports humains. Parmi ceux qu'on fréquente, il arrive que l'un vous trahisse, qu'un autre préfère dire, quand les choses se gâtent, qu'il ne vous connaît pas. Être incarné, c'est aussi connaître les défections et les désertions de proches. Le Christ a vécu ces difficultés depuis le jour où il a commencé à parler publiquement (cf Luc 4, 16-30). Bien des hypothèses d'hier ou d'aujourd'hui qui cherchent à disculper Judas ou à atténuer sa responsabilité sont en fait des sauve-qui-peut : on tente d'échapper au fait que la vie relationnelle est parfois un lieu d'épreuve. Le peuple de Dieu qui débute autour de Jésus (l'assemblée des disciples) n'échappe pas à cette réalité.

Et puis c'est une manière de ne pas prendre Judas au sérieux. Jésus, lui, respecte les choix des uns et des autres. Personne à ses yeux n'est une marionnette, agitée par des mécanismes de l'hérédité ou de la société. Judas a eu des années de vie commune avec le Christ, il a entendu ses paroles et ses réponses, il a guéri en son nom des malades et proclamé la bonne nouvelle du Royaume (cf Marc 6, 7-13…). Judas n'est pas la victime d'un système ni un éternel exclu ni une brebis galeuse. Le fait est qu'il a choisi de livrer son maître. Reconnaissons-lui ce pouvoir de décision.

Quand il y a eu acte de violence d'une personne envers une autre, c'est d'abord la personne qui a subi l'abus qui est en droit de parler et de qualifier son abuseur. Plutôt que d'inventer des élucubrations sur Judas, regardons et écoutons Jésus qui subit la trahison. Il ne se pose ni en victime ni en dupe. Il sait ce que Judas fomente et lui demande de faire vite. Il a envers lui un geste, une parole, un regard. Par cela, il contraint Judas à demeurer dans l'humanité. Beaucoup de bourreaux, dans des massacres collectifs comme au Rwanda ou dans des viols commis à proximité de nous, disent qu'ils ont accompli leurs actes mécaniquement ou hors des cadres d'une relation humaine (ils ont fait en sorte de ne pas croiser le regard de leurs victimes). Jésus brise ce vertige de l'inhumain : Judas, parce que Jésus s'adresse à lui, reste un homme. Que Satan entre en lui peut sembler une phrase dure. Elle indique la gravité de l'acte (Pierre est semblablement appelé Satan par Jésus dans une circonstance apparemment moins dramatique : Matthieu 16, 23), mais aussi le fait qu'il demeure bien "quelqu'un" en qui Satan entre.

En fait, il ne s'agit pas de traiter du "problème Judas" en dehors du Christ. C'est la présence du Christ pour qui tout devient chemin vers le Père qui donne la mesure des réalités ambiantes. Si l'on s'interroge sur soi ("Ne suis-je pas un Judas, ne vais-je pas le devenir, tant soit peu ?"), qu'on en débatte avec le Christ. Il ne sert à rien de quêter des interprétations "cools" qui feraient finalement de Judas un brave type — et pourraient éventuellement s'appliquer aussi à nous. C'est dans la fréquentation du Christ, dans la lumière de l'Esprit que chacun apprend qui il est et pour quoi il agit. Tel est le peuple de Dieu : non un paquet de clones répondant aux mêmes slogans, mais une assemblée d'hommes et de femmes où chacun tire sa vérité originale de Dieu.

Philippe Lefebvre, o.p.
Lecture +
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