Mercredi saint


 
Du Psaume 41

"Même l’ami, qui avait ma confiance et partageait mon pain, m’a frappé du talon" (Ps 41, 10).

Du livre de la Sagesse

"Car ils disent entre eux, avec de faux raisonnements [… ] : Opprimons le pauvre, qui pourtant est juste, 
n'épargnons pas la veuve 
et n'ayons pas égard aux cheveux blancs du vieillard. Mais que pour nous la force soit la norme du droit, 
car la faiblesse s'avère inutile. Traquons le juste [… ] : sa seule vue nous est à charge. Car sa vie ne ressemble pas à celle des autres 
et sa conduite est étrange. Il nous considère comme une chose frelatée 
et il s'écarte de nos voies comme de souillures. 
Il proclame heureux le sort final des justes 
et se vante d'avoir Dieu pour père. Voyons si ses paroles sont vraies 
et vérifions comment il finira" (Sg 2, 2-17).
* Image : Georges Rouault (1871 - 1958), " nous sommes fous.", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
De l'évangile de Jean
À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, au cours du repas qu’il prenait avec ses disciples, il fut bouleversé au plus profond de lui-même, et il attesta : "Amen, Amen, je vous le dis : l’un de vous me livrera.[… ] C’est celui à qui j’offrirai la bouchée que je vais tremper dans le plat. Il trempe la bouchée et la donne à Judas l’Iscariote. Et quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit alors : "Ce que tu fais, fais-le vite". [… ] Quand Judas eut pris la bouchée, il sortit aussitôt ; il faisait nuit. Quand il fut sorti, Jésus déclara : "Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui" [… ].
Pierre lui dit : "Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant ? Je donnerai ma vie pour toi!" Jésus réplique : "Tu donneras ta vie pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu ne m’aies renié trois fois" (Jn 13, 21-30).
De l'évangile de Matthieu
L’un des douze apôtres de Jésus, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres et leur dit : "Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ?" Ils lui proposèrent trente pièces d’argent. Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer (Mt 26, 14-16).

Méditation : La Croix, principe du salut 

Giotto (1266-1337), le prix de la trahison, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers 1305, 20x18,5
La figure du traître
Les passages d’évangile de Jean et de Matthieu lus hier et aujourd’hui insistent sur la trahison de Juda, et sur celle de Pierre. Tous les deux sont des apôtres. Tous les deux, ils trahissent ; l’un par action, l’autre par omission. Jésus savait-il, en les choisissant, la lâcheté de Pierre et la duplicité de Judas ? Peut-être les découvre-t-il peu à peu… jusqu’au dernier repas. Là, il sait : "C’est pour que l’Écriture s’accomplisse : Celui qui mange mon pain a levé son talon contre moi" (Jn 13, 18). La trahison est toujours d’un ami ou d’un proche, quelqu’un avec qui l’on a parti lié.
Le lien qui les unit l’un et l’autre à Jésus, par la trahison n’est pas rompu mais au contraire exacerbé par la question qui, pour eux, se pose immédiatement : vont-ils survivre au meurtre avec lequel ils pactisent ? Tout va dépendre, pour l’un et l’autre, de leur degré de consentement. Pour Judas, il est entier. Jésus le sait et le lui dit en face : "Ce que tu fais, fais-le vite" (Jn 13, 27). C’est comme un envoi. On sait que plus tard, Judas voudra se délier du pacte passé avec les prêtres et rendre l’argent ; mais ils le lui refuseront. Il se pendra (Mt 27, 3-8).

Quant à Pierre, c’est par lâcheté qu’il consent, sans vouloir perdre Jésus tout à fait. Le chemin du retour lui est d’ailleurs déjà tracé par Jésus lui-même lui annonçant sa trahison. De fait, la volonté de Pierre a toujours été incertaine ; il lui faut quelqu’un continuellement pour le diriger. C’est Jésus tant qu’il est là, puis ce sera Jean, Paul enfin prendra la relève*. Pierre finalement ira jusqu’au bout, par attachement à Jésus certainement, mais aussi pour le rôle qu’il lui donne, la primauté qu’il lui accorde. Les deux aspects de son engagement sont, dans l’énoncé de sa mission, intimement liés. Lors de sa rencontre avec Pierre, Jésus ressuscité par trois fois l’interrogera, comme pour se l’attacher de façon irrévocable cette fois : "Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? — Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime — Pais mes agneaux…" (Jn 21, 15-17) C’est ce qui le sauvera.
Viviane de Montalembert
* Longtemps Pierre et Jean feront la paire (Jn 20, 6-10 ; Jn 21, 7 ; Ac 3. 4. 8). Plus tard, ce sera Paul qui devra batailler pour convaincre Pierre d’associer pleinement les païens à la conversion en Jésus-Christ (Ga 2, 11-21). 

Chronique liturgique : LA CONFESSION



 
On disait autrefois : "faire ses Pâques". Cela consistait à se confesser et à communier au moins une fois l’an, au moment de Pâques. Aujourd’hui, il est fréquent que les paroisses proposent un service de confessions durant la Semaine Sainte ou juste avant.

La confession est un sacrement de l’Église par lequel Dieu — Père, Fils et Saint Esprit — par la bouche du prêtre, vous absout de tous vos péchés, pourvu que vous en exprimiez le regret. Autrefois on parlait de "contrition parfaite" ou "imparfaite".

La contrition parfaite est celle par laquelle on regrette un acte mauvais à cause de Dieu et de l’amour qu’on lui porte, dans l’horreur de lui avoir déplu.

La contrition imparfaite, qu’on peut aussi appeler le "remord", a un caractère plus intéressé. Ainsi quelqu’un peut regretter sa faute pour toutes sortes de raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’amour de Dieu : être dépité, par exemple, d’avoir cédé à un penchant que l’on n’a pas su contrôler ; ou vouloir se mettre en règle avec Dieu par peur d’être châtié. Très différent de la contrition, le "remord" procède de l’amour-propre et non de l’amour de Dieu ; il ne se soucie que de soi et pas de Dieu, ni des autres à qui l’on a fait du tort1.
Mais dans la contrition parfaite, celui qui aime vraiment Dieu reconnaît qu’il s’est laissé aveugler et il le regrette sincèrement. Celui-ci, confessant sa faute devant Dieu, fait œuvre de liberté : il dénonce un acte auquel il n’a consenti qu’à moitié et Dieu alors, par la voix du prêtre, brise le lien qui risquerait de l'enfermer dans son échec : "Et moi [dit le prêtre], au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, je te pardonne tous tes péchés. Amen".
 
Puis vient un temps dans la vie — pour celui ou celle qui aime Dieu "de tout son cœur, de toutes ses forces et de tout son esprit"2 — où l’on n’a plus grand-chose à confesser, où la volonté est si bien unie à celle de Dieu qu’elle ne laisse plus troubler par aucun mensonge. Alors s’inverse le sens du mot "confession", et c’est l’amour de Dieu et lui seul désormais que l’on confesse.
Viviane de Montalembert
1. Voir sur ce sujet l’excellent film de Joé Wright : "Atonement" ("Reviens-moi"), où l’on voit comment le remord, soigneusement mis en scène, reste le plus sûr moyen de se vanter indéfiniment du mal que l’on a fait.
2. Selon le premier commandement donné par Dieu à son peuple, et repris par Jésus dans les évangiles : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur, de tout ton être, et de toute ta force" (Deutéronome, ch. 6, v. 5 ; Matthieu 22, 37).
*Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "seigneur, c'est vous, je vous reconnais.", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.

La prédication du jour
Paroles de l'extrême
Matthieu 26, 14-25
"Malheur à cet homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Mieux eût valu pour lui qu'il ne fût pas né, cet homme-là". En ce soir de la passion, tout est extrême : Jésus donne son corps en nourriture pour la vie, Judas vend le corps de son maître pour qu'il soit mis à mort. Les paroles échangées pendant ces moments sont à la hauteur de la situation : extrêmes. Jésus parle donc dans le registre qu'exige sa passion qui commence.

La passion est pour beaucoup une occasion de "dépersonnaliser" les êtres. Les uns et les autres mettent en avant de grandes entités impersonnelles : le judaïsme, la société, l'empire de Rome, la religion. Des groupes vont et viennent : Anciens, Pharisiens, Romains, disciples, gardes. Les responsabilités semblent ainsi se dissoudre dans la masse des grandes structures, des lobbies, de l'Histoire. Quant à Jésus, on cherchera à lui enlever toute personnalité : n'est-il pas un condamné comme les autres, crucifié avec deux autres larrons de son acabit ? Un de ces Juifs agités entre lesquels le pouvoir romain ne fait pas de différence ? D'ailleurs les humiliations physiques font en sorte qu'il perde toute apparence humaine. Pour qu'un meurtre décidé par plusieurs puisse s'accomplir, on fait souvent en sorte que ce ne soit de la faute de personne.
Or, Jésus résiste à ce mouvement. Sa parole reste personnelle et s'adresse à quelqu'un. Judas ne s'y trompe pas qui se sait interpellé et demande : "Serait-ce moi, Rabbi ?". De même Jésus s'adressera à Pilate, au grand-prêtre. Quand la tendance générale est à la dissolution de tous dans un collectif diffus, une parole adressée résonne comme violente. Elle est en fait vitale : elle maintient l'échange personnalisé.

Jésus s'adresse à Judas. Matthieu est le seul évangéliste qui parle ensuite du repentir de Judas. Ce dernier va trouver alors les prêtres et les Anciens, mais ces religieux personnages le laisseront seul avec son désespoir. Judas se pendra. Qu'est-ce que Judas a pu se dire dans ces moments terribles ? On en sait rien, mais son suicide le dit : "Malheur à moi ! Je ne dois plus vivre, je suis de trop". Or, c'est là le propos de Jésus : "Malheur à cet homme… Mieux vaudrait qu'il ne soit pas né". Jésus dit préventivement le type de propos qui ont accablé Judas au moment de son suicide. Même habité par ces paroles, Judas n'a pas été seul : un autre, le Christ, a prononcé ces mots avant lui, avec lui.
 
En les disant, Jésus ne les tire pas de lui-même. Ils ont déjà été prononcés par des amis de Dieu : Job, au comble du malheur, criait qu'il aurait voulu mourir dès la naissance (Job 3) et Jérémie maudissait le jour où il avait été conçu (Jérémie 20, 14-18). Ces paroles extrêmes ont été dites devant Dieu, par des serviteurs de Dieu, englués dans des situations horribles. Jésus les reprend parce qu'elles ont déjà été habitées par des hommes de Dieu qui ont eu l'audace de les lancer au Seigneur comme à leur interlocuteur. Bientôt Jésus en croix reprendra aussi des paroles extrêmes qu'un célèbre psalmiste a osé écrire et proposer comme prière ; il criera : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (psaume 22, 2). Les paroles extrêmes du désespoir extrême, Jésus les fait siennes. Elles deviennent, elles aussi, paroles du Fils au Père. Il n'y a plus un extrême dans nos vies et dans nos paroles qui ne soit visité par le Christ, qui ne puise être exprimé par Lui. Culpabilité totale, désespoir sans limite : en ce jour, le Christ assume et dit tout.

Mystérieusement, avant que Jésus ne meure suspendu au bois de la croix, Judas est mort aussi suspendu à une corde. La passion nous le montre : aucun être perdu aux confins de l'humain, du dicible, du faisable, n'est seul. Le Christ s'approche de tout, de tous, de tout et profère toute parole.
Philippe Lefebvre, o.p.

*Image : Georges Rouault (1871 - 1958), Ecce homo.
Lectures +
De Jean Hatzfeld : "La stratégie des antilopes"
"Boniface est un rescapé des marais. Aujourd’hui, il est prêtre à Kibungo, sur la commune de Nyamata : " Si moi je ne crois pas que Dieu finit pas se sauver en toute situation, je me suis sauvé pour rien…"
Suite…

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