à Propos

Semaine Saint et Pâques

Samedi saint


Giotto (1266-1337), la mise au tombeau, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers1305, 20x18,5
De l'Épître aux Romains
Si, en effet, par la faute d’un seul la mort a régné du fait de ce seul homme, combien plus ceux qui reçoivent avec profusion la grâce et le don de la justice régneront-ils dans la vie par le seul Jésus-Christ.
Ainsi donc, comme la faute d’un seul a entraîné sur tous les hommes une condamnation, de même l’œuvre de justice d’un seul procure à tous une justification qui donne la vie ( Rm 5, 17-18).
Sermon de saint Proclus de Constantinople, évêque (390 – 446)
Les oracles prophétiques s’accomplissent, l’enfer va cracher son venin mortel et la mort va recevoir un mort qui est toujours vivant. Les chaînes que le Serpent avait forgées en paradis vont être détruites, et les esclaves vont être libérés. Le larron va faire l’assaut du paradis que garde depuis des milliers d’années un chérubin au glaive de feu. La lumière brillant dans les ténèbres va vider le trésor de la mort, et l’entrée du roi dans la prison va faire sauter les portes, car il brise les portes d’airain et les verrous de fer, et celui qui reçoit la mort comme un simple mortel dévaste son empire, car c’est le Dieu Verbe. Adam se lèvera et Abel sera sain et sauf, et ceux que la mort avait dévorés et qui gémissaient sous sa coupe s’exclament : "Mort, où est ta victoire ? Enfer, où se trouve ton aiguillon ?"
Sermon de saint Germain de Constantinople, évêque (640 - 733)
Adam où es-tu ? crie à nouveau le Christ en croix. Je suis venu là à ta recherche et, pour pouvoir te trouver, j’ai tendu les mains sur la croix. Les mains tendues, je me tourne vers le Père pour rendre grâces de t’avoir trouvé, puis je les tourne aussi vers toi pour t’embrasser. Je ne suis pas venu pour juger ton péché, mais pour te sauver par mon amour des hommes, je ne suis pas venu te maudire pour ta désobéissance, mais te bénir par mon obéissance. […] Je chercherai ta vie, cachée dans les ténèbres et l’ombre de la mort, je n’aurai de repos, jusqu’à ce qu’humilié et descendu jusqu’aux enfers pour t’y chercher, je t’aie reconduit dans le ciel.
Sermon de saint Épiphane, évêque de Salamine (315 – 403)
 
Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude. Un grand silence parce que le Roi dort. […] Dieu s’est endormi pour un peu de temps et il a réveillé du sommeil ceux qui séjournaient dans les enfers. […]

Il va chercher Adam, notre premier père, la brebis perdue. Il veut aller visiter tous ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. Il va, pour délivrer de leurs douleurs Adam dans ses liens et Ève, captive avec lui, lui qui est en même temps leur Dieu et leur Fils. […] Lève-toi, toi qui dormais, car je ne t’ai pas créé pour que tu séjournes ici enchaîné dans l’enfer. Relève-toi d’entre les morts, je suis la Vie des morts. Lève-toi ; œuvre de mes mains, toi, mon effigie, qui a été faite à mon image. Lève-toi, partons d’ici, car tu es en moi et je suis en toi… À cause de toi, moi ton Dieu, je suis devenu ton fils ; à cause de toi, moi ton Seigneur, j’ai pris la forme d’esclave ; à cause de toi, moi qui demeure au-dessus des cieux, je suis descendu sur la terre et sous la terre. Pour toi, homme, je me suis fait comme un homme sans protection, libre parmi les morts. Pour toi qui es sorti du jardin, j’ai été livré aux juifs dans le jardin et j’ai été crucifié dans le jardin. […] Regarde sur mon visage les crachats que j’ai reçus afin de te replacer dans l’antique paradis. Regarde sur mes joues la trace des soufflets que j’ai subis pour rétablir en mon image ta beauté détruite. Regarde sur mon dos la trace de la flagellation que j’ai reçue afin de te décharger du fardeau de tes péchés qui avaient été imposé sur ton dos. Regarde mes mains qui ont été solidement clouées au bois à cause de toi qui autrefois a mal étendu tes mains vers le bois. […] Je me suis endormi sur la croix et la lance a percé mon côté à cause de toi qui t’es endormi au paradis et as fait sortir Ève de ton côté. Mon côté a guéri la douleur de ton côté. Et mon sommeil te fait sortir maintenant du sommeil de l’enfer. Lève-toi et partons d’ici, de la mort à la vie, de la corruption à l’immortalité, des ténèbres à la lumière éternelle. Levez-vous et partons d’ici et allons de la douleur à la joie, de la prison à la Jérusalem céleste, des chaînes à la liberté, de la captivité aux délices du paradis, de la terre au ciel.

Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "chantez matines, le jour renaît.", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
La méditation
LE FILS DE DIEU est mort et enterré. Cette journée nous redit le combat à vie contre la mort. Cette lutte que Jésus a menée tout au long de son passage sur terre est aussi la mienne constamment. Les Pères de l’église ont vu dans ce temps du Christ au tombeau, celui de sa visite aux enfers pour rechercher et libérer ceux que la mort garde captifs depuis Adam. En effet, Christ ne peut pas être mort ou endormi dans une attente passive, il ne peut pas être cadavre pourrissant dans l’antichambre de la résurrection.

Ce temps est celui de l’entre [ - ] deux. "Entre" est ce qui re-lie, fait-lien, "entre" est inter-médiaire.

Le samedi saint est entre deux rives ; entre nuit et jour ; entre antre des ombres et lumière ; entre sol et ciel ; entre apparence du monde et réalité divine ; entre vie ici-bas et plénitude de gloire en Dieu.

Ce temps de l’entre-deux, je le traverserai aussi… Moi-même de mon lit creusé au cœur du monde, j’irai avec le Christ découvrir de leur terre recouvrante — pour les recouvrer — ceux que j’ai charge de conduire de l’abîme dans le royaume à ciel ouvert.

Jean Pierre Brice Olivier, o.p.

Guido di Pietro (1400-1455) dit Fra Angelico, Christ aux enfers (détail)
fresque cellule 31, couvent Saint Marc, Florence, vers 1450, 183x166
Chronique liturgique
LE SAMEDI SAINT est frappé d’un grand vide, Jésus est dans le tombeau. Nous attendons la vigile de la Résurrection, célébration solennelle qui s’ouvre avec la bénédiction du feu et l’entrée de la lumière, suit la proclamation de la résurrection. Au cours de la célébration, il y a aussi la bénédiction de l’eau et le renouvellement des promesses du baptême.

Jean Pierre Brice Olivier, o.p.
Lecture +
Psaumes 68 ; 72 ; 21 ; 39 ; 87 ; 15 ; 29

La prédication du jour

Les chemins cachés de la vie

Le samedi saint est un jour de silence et de calme. Selon la tradition de l'Église que le credo rend explicite, le Christ descend aux enfers, c'est-à-dire aux lieux souterrains où reposent tous ceux qui sont morts avant lui ; il les visite et fait déjà briller pour eux la lumière de sa résurrection. Le Christ travaille secrètement, souterrainement. Quand il apparaîtra vivant aux femmes, puis aux disciples, au matin de Pâques, c'est en homme qui n'a laissé aucun lieu de la réalité vide de sa présence.

Envisager cette activité cachée du Christ n'est pas une invention chrétienne, jolie mais sans fondement réel. Depuis toujours la Bible suggère ces moments d'apparente vacuité dans la vie d'hommes ou de femmes de Dieu qui sont en fait des temps d'intense activité. Cette activité se fait au dedans de la chair dans laquelle Dieu fait son chemin et s'installe pour la renouveler.


Beaucoup de passages dès l'Ancien Testament seraient à citer, et l'on pourrait y parler d'une "spiritualité du samedi saint" avant la lettre. Il m'a semblé que des femmes sont les meilleures témoins de ce type d'état : rien ne semblait se passer pour elles, mais voici un jour qu'elles parlent et agissent de telle manière qu'on doit supposer rétrospectivement tout un travail souterrain. Voici un exemple : Rachel.

Il faudrait relire toute l'histoire de Rachel l'épouse bien aimée de Jacob dans la Genèse (Genèse 29-35). D'abord on n'entend d'elle aucune parole. On apprend qu'elle est stérile tandis que sa sœur Léa met au monde des enfants. Un jour, elle dit son tourment à Jacob : "Donne-moi des fils sinon je meurs". Jacob lui répond en la renvoyant à Dieu (Genèse 30, 1-2). Et rien n'est plus comme avant ; ce n'est pas que la stérilité est guérie ni que Rachel trouve tout de suite les bonnes solutions, mais elle n'est plus une femme silencieuse. Elle parle, elle agit, elle milite. Et puis "Dieu se souvint de Rachel, Dieu l'exauça et ouvrit son sein. Elle conçu et enfanta un fils. Elle dit : “Dieu a enlevé ma honte” ; et elle l'appela du nom de Joseph, en disant : “Que le Seigneur m'ajoute (yoseph en hébreu) un autre fils”" (Genèse 30, 22-24).

Par ces mots si brefs, Rachel exprime beaucoup et suggère qu'elle a vécue pendant des années une profonde expérience de Dieu. Elle affirme que c'est Dieu qui enlève la honte d'une femme, qu'il prend son parti publiquement. Élisabeth la stérile reprend exactement ce mot de Rachel quand elle se sait enceinte de Jean-Baptiste (cf Luc 1, 25). Et puis Rachel nous révèle que le Dieu qui donne la vie là où elle était impossible la donnera encore. En enfantant ce fils qui lui naît enfin, Rachel voit en lui la prophétie d'un fils à venir. Un fils en amène un autre. C'est une des dynamiques essentielles de la Bible.

Quand Jésus est en croix, il y a des femmes à ses pieds et parmi elles Marie, sa mère. Il lui dit : "Femme, voici ton fils" et au disciple bien aimé qui se trouve là il dit "Voici ta mère" (Jean 19, 25-27). Un fils en amène un autre. Aux yeux du monde Marie perd son fils unique. Dans la lumière de Dieu, elle en acquiert deux en ce jour : Jésus qui passe au Père et le disciple qu'elle va conduire sur le chemin des fils du Père. Le regard "officiel" sur Marie à la croix voit une femme éplorée et abandonnée, le regard qui suit le chemin souterrain de Dieu dans la chair voit une femme à qui le Seigneur "ajoute un autre fils".

Ainsi naît le peuple de Dieu : le Fils amène un à un des fils nouveaux à la vie du Père ; des femmes, avec Marie et comme elle, reconnaissent et déploient ces vies ignorées aux regards humains et qui sont pourtant en train de prendre leur essor.

Philippe Lefebvre, o.p.
Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "au pressoir, le raisin fut foulé", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.

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