à Propos

Semaine Saint et Pâques

Vendredi Saint

Giotto (1266-1337), Christ aux outrages, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers 1305, 20x18,5
De l'Épître aux Galates
Pour moi, que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde (Ga 6, 14).
De l'Épître aux Galates
Mais ce trésor, nous le portons en des vases d’argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu’espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle (2 Co 4, 7-11).
Sermon de saint Jean Chrysostome, évêque
Le jour où notre Seigneur Jésus-Christ est monté sur la croix est pour nous un jour de fête, car, sachez-le bien, la croix est maintenant fête et célébration dans l’Esprit. Autrefois, la croix était un signe de condamnation, elle est maintenant principe de salut.
Sermon de saint Jean Chrysostome, évêque
Veux-tu connaître un prodige opéré par la croix ? Elle nous ouvre le paradis fermé depuis cinq mille ans et davantage. C’est ce jour-là, en effet, et à cette heure, que le Seigneur l’ouvre pour le larron, accomplissant ainsi deux bienfaits : l’un d’ouvrir pour nous le paradis, l’autre d’y introduire son compagnon de supplice. Aujourd’hui, il nous rend notre antique patrie, aujourd’hui il nous ramène à la ville de nos Pères, aujourd’hui, il donne une maison à l’humanité : « Aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis. » […] Quel prince souffrirait qu’un bandit, et même qu’un de ses sujets, à son entrée dans une ville, fût assis à ses côtés ? C’est pourtant ce que fait le Christ. Il entre dans la patrie et il y entre en compagnie d’un bandit, et loin de déshonorer ces lieux par la présence de ce criminel, il en rehausse au contraire l’éclat. […] Que ses portes soient ouvertes aux publicains et aux prostituées est un sujet d’honneur pour le Royaume des Cieux, non un outrage. […] « Souviens-toi de moi, Seigneur, dans ton royaume.» Tu vois la hardiesse du larron. Crucifié, il n’oublie point son métier et il vole, par sa confession, le Royaume des Cieux…

* Saint Jean Chrysostome a été évêque de Constantinople de 397 à 403.
De saint Éphrem le Syrien, diacre

Aujourd’hui s’avance la croix, la création exulte… Aujourd’hui s’avance la croix et les enfers sont ébranlés. Les mains de Jésus sont fixées par les clous, et les liens qui attachaient les morts sont déliés. Aujourd’hui, le sang qui ruisselle de la croix parvient jusqu’aux tombeaux et fait germer la vie dans les enfers. Dans une grande douceur, Jésus est conduit à la Passion. […] À la douzième heure, il est déposé de la croix : on dirait un lion qui dort. Alors, il descend aux enfers, désirant voir les justes qui se reposent de leurs fatigues et il les passe en revue comme un roi regardant son armée au repos à l’heure de midi. […] Mais revenons à la Passion. Pendant le jugement, la Sagesse se tait et la Parole ne dit rien. Ses ennemis le méprisent et le mettent en croix. Aussitôt, l’univers est ébranlé, le jour disparaît et le ciel s’obscurcit. On le couvre d’un vêtement dérisoire, on le crucifie entre deux brigands. Ceux à qui, hier, il avait donné son corps en nourriture le regardent mourir de loin. Pierre le premier des apôtres, a fui le premier. André aussi a pris la fuite, et Jean qui reposait sur son côté n’a pas empêché un soldat de percer ce côté de sa lance. Le chœur des douze s’est enfui. Ils n’ont pas dit un mot pour lui, eux pour qui il donne sa vie. Lazare n’est pas là, qu’il a rappelé à la vie, l’aveugle n’a pas pleuré celui qui a ouvert ses yeux à la lumière, et le boiteux, qui grâce à lui pouvait marcher, n’a pas couru auprès de lui. Seul un bandit crucifié à son côté le confesse et l’appelle son roi, au scandale des juifs. Ô larron, fleur précoce de l’arbre de la croix, premier fruit du bois du Golgotha.


* Saint Ephrem est né à Nisibe à une date inconnue et mort à Édesse en 373.

Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
 


Méditation
Giotto (1266-1337), le Christ en Croix, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers 1305, 20x18,5

LA VÉNÉRATION DE LA CROIX
peut prendre des formes de dévotion sentimentale ambiguë. Souvent il est proposé à la piété des fidèles une croix sur laquelle est attaché le Christ, et le croyant embrasse le corps de Jésus. Sans juger de la sincérité de ce geste, il faut remarquer qu’il dévie le vrai sens de la démarche. Il ne s’agit pas seulement de nous apitoyer sur le sort réservé à Jésus et de le consoler par notre affection. Un peu bien sûr, mais il s’agit surtout de le suivre jusque-là.

J’adhère moi-même à ce destin pour moi et je le vis chaque jour. Car c’est bien la croix qui est ma seule gloire, que j’embrasse dans toute ma vie et que je me propose de partager avec le fils de Dieu. Je suis crucifié, par ma prière et toute ma chair je porte le monde à bout de bras. J’étreins la création pour l’offrir au créateur.

Pour tous les inconscients et à leur place, j’ai, moi, un sentiment aigu de la vérité et de la réalité. Je suis dans cette lucidité acérée de l’abîme entre le vrai et les boniments du monde. Cet écart m’écartèle et me crucifie. Oui ! Je suis dans cette obéissance-la jusqu’à la mort. Obéissance non à quiconque ni à Dieu, mais soumission aux nécessités, obéissance à cause du monde. Je refuse de croire à la malédiction de la violence et des pouvoirs qui broient et ce faisant je l’écarte. Je ne veux pas admettre la fatalité du néant et ce faisant je l’annule. Parce que j’exige la vie pour tous, j’offre la mienne. Je consens volontiers à prendre cette croix, pour les hommes et pour Lui.

Jean Pierre Brice Olivier, o.p.
Chronique liturgique
LE VENDREDI SAINT, L'OFFICE DE LA CROIX nous fait entendre à nouveau le récit complet de la Passion et nous invite à vénérer la croix. C’est le seul jour de l’année où il n’y a pas de célébration de l’eucharistie.

Il est proposé aux fidèles de suivre “le chemin de croix“ qui met en scène la Passion du Christ. Fondamentalement, cela rappelle aux chrétiens leur engagement à suivre le Christ jusque dans la persécution et la mort. Parfois cette représentation prend un caractère trop réaliste, voire exhibitionniste dans laquelle le Christ n’est plus central. C’est aussi, souvent, un lieu d’apitoiement sentimental déplacé et culpabilisant. La foule se lamente sur l’injustice faite à Jésus et se frappe la poitrine parce qu’elle est coupable de cette condamnation. Or cela n’est pas vrai pour tous. Là encore, le Christ n’est plus premier, il devient le prétexte à de faux repentirs…
Jean Pierre Brice Olivier, o.p.
L'OFFICE DE L'ENSEVELISSEMENT est célébré dans le rite byzantin le soir du vendredi saint : deux hommes, figurant Joseph d’Arimathie et Nicodème qui ensevelirent Jésus au soir de la Passion, enveloppent la Croix dans un linceul puis la déposent solennellement sur l’autel qui fait alors office de tombeau1. Des femmes — les myrophores porteuses d’aromates du matin de Pâques — viennent ensuite y répandre des parfums, avec quelques fleurs2. L’assemblée accompagne ces gestes très délicats et intimes des strophes chantées qui s’y rapportent.

Viviane de Montalembert
1. (Mt 27, 57 ; Mc 15, 42-47 ; Lc 23, 50-57)
2. (Mc 16, 1-2 ; L 24, 1)
* Image : Georges Rouault (1871 - 1958), "de profondis", eau forte, 50,5 x 65, 5, Miserere, edition définitive 1948.
Images+

le Miserere
de Georges
Rouault
(1871 - 1958)

Lectures+
*Les “chants du serviteur“ dans le livre d’Isaïe :
Is 42, 1-9 ; Is 49, 1-7 ; Is 50, 4-11 ; Is 52, 13 - 53, 12 ;
*Le livre de Job.

Prédication du jour
Le serviteur et le peuple
Jésus en sa passion : les premières générations de Chrétiens ont reconnu en lui le serviteur souffrant dont parle le prophète Isaïe (première lecture de ce jour : Isaïe 52, 13-53, 12) : méprisé, humilié, portant cependant les péchés de tous. Les paroles d'Isaïe sont en attente de Jésus et Jésus leur correspond enfin. Il donne aussi leur sens à tous les serviteurs souffrants dont l'histoire n'a pas retenu les noms. Il récapitule en sa personne les serviteurs qui le connaissent et ceux qui ne le connaissent pas explicitement.
Depuis toujours, dans un monde livré aux jeux du pouvoir, de l'avoir, du savoir (bref, à tout ce que le serpent propose depuis le début : Genèse 3), il y a des hommes et des femmes qui vivent autrement. Ce n'est pas qu'ils fassent moins d'erreurs que les autres ou soient plus doués. Mais ils savent que la vie vient de plus loin que nous. Ils savent que les personnes ne sont pas des articles de supermarché qu'on utilise tant qu'on en a besoin et qu'on jette quand ils ne paraissent plus utiles. Ils savent qu'une personne est une réalité sacrée, ils ne voudraient pour rien au monde dominer quelqu'un d'autre, empiéter sur sa vie, lui faire violence.
Giotto (1266-1337), le Christ porte sa Croix, Chapelle Scrovegni, Padoue, vers 1305, 20x18,5
Ces gens-là, ce sont des serviteurs : ils servent la vie qui vient de plus loin que nous. Ils ne mettent pas la main sur les autres. Ils ne se prennent jamais pour le centre du monde : ils savent qu'il y a d'autres personnes autour d'eux dont la vie importe. Ils réagissent vivement dès que la vie est bafouée, dès qu'une personne est humiliée. La honte infligée à un être humain leur est un tourment : alors ils se font entendre et ils risquent gros.

Leurs manières de faire finit par les rendre bizarres, suspects, à bien des gens de leur entourage. Il est vrai que, quand on voit ce que ces serviteurs font, cela paraît souvent fou, déplacé pour les gens convenables. Souvenons-nous de Marie à Béthanie il y a quelques jours qui baignait d'un parfum précieux les pieds de Jésus.

Le vrai serviteur, la vraie servante, n'appliquent jamais des recettes. Leur service n'est pas un mode d'emploi dont ils suivraient les rubriques préétablies. Ils s'adaptent au terrain ; à tel moment, ils agissent avec trois fois rien, à tel autre ils dépensent beaucoup parce que la circonstance le demande. Les serviteurs tiennent compte du réel, des personnes qu'ils veulent servir. Ce n'est pas ce que font ceux qui ne servent pas et qui trouvent donc toujours étranges les agissements des vrais serviteurs. Les vrais serviteurs ne sont pas vus, ils demeurent invisibles, ou bien ils sont humiliés, méprisés, raillés.

Cela veut-il dire que le vrai serviteur reste isolé, qu'il agit individuellement au milieu d'un monde avec lequel il aurait finalement peu de rapport ? Non, pas du tout. Il est tout à fait solidaire de son entourage qui le raille. Il appartient à un peuple qu'il ne trahit pas. Comment cela ? Le service qu'il accomplit est toujours la réponse qu'il apporte à une question non résolue de son entourage. Raillé, outragé, ne sachant pas où son attitude va le conduire, le serviteur continue. Il porte les manques, les fermetures, les égarements du groupe dont il est membre pour qu'une réponse de vie soit donnée, précisément à ces manques, à ces fermetures, à ces égarements. "C'était nos péchés qu'il portait" (Isaïe 53, 4), sans participer lui-même à ce péché, mais attendant que la vie venue de plus loin que nous transforme la situation de manque en une plénitude. Par le Christ, en lui, avec lui, qu'ils le connaissent ou non, le serviteur, la servante assument la dure réalité de ce monde pour qu'elle soit enfin rejointe par la vie. Ils servent le monde qui les méprise, pour que la vie s'implante dans ce monde, pour que la vie le submerge.

Philippe Lefebvre, o.p.

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :