Mot à Mot


Philippe Lefebvre

Courrier :
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Précédemment :

   ♦  Jérusalem, ville mouvante

   ♦  Prêts au décalage

et autres articles…

1er Dimanche de Carême

Ce que le diable ne sait pas

Matthieu 4, 1-11

Le diable est un ange rebelle - il est rebelle, certes, mais il est ange avant tout. Il a donc une nature particulière : pas de corps, un savoir prodigieux, une immédiateté pour tout. Regardez les évangiles : "en un clin d’œil" comme le dit le passage parallèle de Luc (Lc 4, 5), il emmène Jésus sur le pinacle du temple, puis au sommet d’une haute montagne.

Et pourtant, écoutez-le parler à Jésus : "Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas du temple". Cette phrase est abérrante. Il a beau citer ensuite un extrait de psaume, l’évidence est là : il n’a rien compris. Si Jésus est le Fils de Dieu, il est bien évident qu’il ne va pas se jeter dans le vide.

La relation ignorée

Le diable n’a aucune idée de ce qu’est une relation, de ce que signifie "être fils". Il ne voit les choses qu’en termes de défi, de gestes fous, de jeu avec la mort. Or la relation filiale n’a rien à voir avec cela : elle s’exprime par la rencontre, la vie ensemble, le partage de l’intimité et n’amène donc jamais, sous aucun prétexte, à faire le genre de folie que le diable préconise.

Au passage, remarquons-le aussi : quand le diable cite le psaume (ps 91, 11-12), il évoque les anges qui doivent porter le Fils sur leurs mains. On aurait envie de rétorquer au diable : "et toi, comme ange, qu’attends-tu pour faire ce que tu cites ?" En maître manipulateur, le diable invite les autres à agir, tout en restant lui-même en retrait. L’évangile mettra bientôt en lumière ses émules humains qui « lient de pesants fardeaux » pour les autres sans "remuer eux-mêmes le petit doigt" (Matthieu 23, 4).

Performances inutiles

Tout est donc toujours en extériorité chez le diable et en terme de performance. Regardez les autres propositions qu’il lance à Jésus : "change ces pierres en pain". Un miracle – on plutôt un tour de magie - centré sur soi ; Jésus fera des miracles au nom du Père, mais toujours pour les autres. On pressent que le diable, comme ange, flaire quelque chose de juste : il existe un rapport entre Jésus et le pain ; Jésus est sans doute un donateur de pain. Mais, une fois de plus, cela ne se fera pas comme un tour de passe-passe. C’est au fil d’une relation avec ses disciples, d’un enseignement de longue haleine que Jésus les emmènera jusqu’à ce soir où le pain devient son corps. Lui qui s’est présenté, en reprenant les paroles d’un psaume (ps 118, 22-23), comme "la pierre rejetée des bâtisseur" se donnera aux siens comme le pain de vie. Oui, la pierre deviendra pain, mais pas selon la technique diabolique.

Il en va de même pour les royaumes de la terre que le diable donnerait au Fils si celui-ci se mettait à l’adorer. On aurait envie de dire d’emblée que la terre appartient à Dieu qui l’a créée, mais plus précisément regardons la pratique de Jésus. Il rencontrera sa vie durant des gens qui viennent d’autres royaumes et qui pourtant s’avèrent être des citoyens du seul vrai Royaume qu’il vaille la peine d’habiter : le Royaume des cieux, déjà à l’œuvre sur cette terre. Souvenons-nous du centurion romain (Mt 8, 5-13) dont Jésus admire la foi ("que tout advienne selon ta foi"), de la Cananéenne (Mt 15, 21-28) qui provoque l’admiration de Jésus et s’entend dire de lui : "que tout advienne comme tu veux" ! C’est ainsi que Jésus "conquiert" les ressortissants des royaumes de la terre. Au chapitre suivant, il expliquera même comment on hérite de la terre et du Royaume, en développant un "mode d’emploi" qu’on appelle les Béatitudes : "Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des cieux est à eux", "heureux les doux, il hériterons la terre", "heureux les persécutés pour la justice, le royaume des cieux leur appartient"… Rien qui nécessite un coup de force militaire ou la dévotion au Prince de ce monde.

Course diabolique vers l’extériorité

Le diable tente donc de faire courir ailleurs, à l’extérieur de soi, comme si l’on allait y trouver ce qui nous manque. Mais non ! Tout est donné pour ceux qui aiment Dieu, qui le fréquentent et l’écoutent – qu’ils le connaissent explicitement ou pas –, et qui, ainsi, portent des fruits de vie. Dès le chapitre 3 de la Genèse (dont un extrait constitue notre première lecture), on voit un certain serpent que l’Apocalypse (Ap 12, 9) et toute la tradition chrétienne reconnaîtront comme une première apparition du diable ; ce serpent tente de convaincre les humains que Dieu les a privés de quelque chose : un arbre interdit. Or, lisez attentivement les deux chapitres précédents, le Dieu créateur a dit aux humains – et c’est la première parole qu’il leur adresse : "Fructifiez et multipliez" (Gn 1, 28). Avec Lui, par Lui, en Lui, les humains vont porter du fruit. Inutile de porter la main sur l’arbre de la connaissance, puisque, greffés sur Dieu, plantés en Lui, ils apprendront à connaître Dieu et eux-mêmes en Dieu – et leur récolte sera abondante (cf. Jean 15, 1-17).

Mais selon la vision du diable, Dieu cache quelque chose, il se méfie des humains. "Dieu sait que vous deviendrez semblables à lui" (Gn 3, 5). Comment le serpent sait-il ce que Dieu sait ? Et puis, pourquoi ne pas interroger Dieu lui-même qui se promène tout à côté (Gn 3, 8) ? Mais non : le serpent préfère rester dans son univers régi par la suspicion, la séparation, les théories fumeuses.

De Genèse 3 jusqu’à ce chapitre de Matthieu, le diable a eu beau changer mille fois de peau, il est resté le même, enkysté dans son autarcie destructrice où la rencontre et la parole échangée, vivifiante, demeurent inconnues.

Satan mis en examen

On a parfois l’impression que Jésus doit faire ses preuves au désert devant le tentateur. En fait, c’est l’inverse qui est vrai. Si Jésus, poussé par l’Esprit, passe quarante jours au désert en présence de son Père ("qui est là dans le secret" comme il le répètera dans les chapitres suivants), c’est pour démontrer à la fin l’inanité du diable et de ses attaques. Jésus ne passe pas un examen dont le satan serait l’examinateur, c’est satan qui est mis en examen, convaincu d’inaptitude en matière de relation, de vie avec Dieu, de don de soi.

Jésus lui répond d’ailleurs très succinctement, comme s’il ne le prenait pas tout à fait au sérieux. Trois phrases du Deutéronome constituent ses réponses et à chaque fois Jésus n’entre pas vraiment en matière : il remet plutôt à sa place la réalité occultée par le diable. "L’homme se nourrit de toute parole qui sort de la bouche de Dieu" (cf. Dt 8, 3) – autrement dit : Dieu est une personne qui parle, que l’on écoute, à qui l’on répond, avec qui s’engage un dialogue qui se s’arrête pas. Exactement l’inverse de ce que fait le diable. De même : "Tu ne mettras pas Dieu à l’épreuve" (Dt 6, 16) - autrement dit : le défi et la défiance ne sont jamais les ingrédients d’une relation réelle. Et enfin : "tu adoreras Dieu seul" (Dt 3, 27…) – autrement dit, seul Celui qui est source de toutes les relations, de la relation filiale tout spécialement, peut être adoré, et pas une créature qui ne fait jamais que de la sous-traitance.

La réponse est ailleurs

Jésus n’engage donc pas de dialogue long et sinueux avec le diable. Par contre, une fois le diable parti, il donnera les mots pour parler de ce qu’est une relation avec le Père. Au chapitre suivant (Mt 5), nous l’avons dit, il inaugure sa prédication publique par les Béatitudes, et juste après, il nous ouvre l’intimité qu’il vit avec son Père en nous enseignant les mots qu’il lui adresse : "Notre Père…" (Mt 6, 9-13). Par cette prière aimante, le pain est demandé chaque jour (pas la peine de transformer les pierres !), le ciel et la terre où s’accomplit la volonté du Père sont nôtres (pas la peine d’un intermédiaire pour régner dans ce monde qui devient la maison du Père) ; nous sommes avec le Fils et en Lui – inutile de sauter du temple pour voir ce qui se passera !

Le Notre Père se termine par ces mots : "Ne nous fais pas entrer en tentation." Comme le Christ a déjoué le tentateur, puissions-nous bénéficier de sa victoire ! Et puis : "Délivre-nous du mal", qu’on peut aussi traduire : ""Délivre-nous du mauvais", un autre nom du diable.

Philippe Lefebvre 03 17


LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :