À Propos


Viviane de Montalembert

Courrier :
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Précédemment :

 Pentecôte, ou la victoire
    sur la peur
  ♦ Comment Jésus nous
    sauve

 La puissance de la mort

 Le monstre et l'homme
    normal

et autres articles

Cité

"Sodoma. Enquête au cœur du Vatican"
Un livre pour chrétiens adultes

L’enquête

« Sodoma ». Un pavé de 630 pages écrit d’une plume alerte et bienveillante et qui se lit comme un roman… sinon que tous les faits sont réels ! On y trouve de nombreux portraits hauts en couleur, enrichis de multiples références culturelles qui en élargissent le cadre, quelques très vilains personnages et d’autres infiniment attachants, plusieurs belles rencontres. Un livre qui se présente comme une enquête sociologique rigoureuse en même temps qu’une histoire de l’Église couvrant plus d’un demi-siècle. Essentiellement une analyse très fine des ressorts du pouvoir tel qu’il s’est exercé au  sommet de la hiérarchie ecclésiale à travers les entourages des cinq derniers papes, depuis Paul VI jusqu’au pape François, dans une ambiance fortement homosexualisée. "“Le carnaval est fini”, aurait dit le pape à son maître de cérémonie, au moment même de son élection. Depuis, l’Argentin est venu bousculer les petits jeux de connivence et de fraternité homosexuelles qui se sont développés sous le manteau depuis Paul VI, se sont amplifiés sous Jean-Paul II, avant de devenir ingouvernables sous Benoît XVI et de précipiter sa chute".

La clé d’une telle enquête est sans doute à chercher dans le dégoût de l’hypocrisie partagé par l’auteur avec le pape François : "Ce qui insupporte François, ce n’est pas tant cette homophilie si répandue que l’hypocrisie vertigineuse de ceux qui prônent une morale étriquée tout en ayant un compagnon, des aventures, et quelquefois des escorts. Ce qui lui a fait dire dans une homélie du matin à Sainte Marthe : “Derrière la rigidité, il y a toujours quelque chose de caché ; dans de nombreux cas, une double vie”".

L’auteur

L'auteur, Frédéric Martel, est homosexuel et ne s’en cache pas, suggérant même que c’est là l’une des clés du bon accueil dont il a bénéficié dans ce milieu très fermé du Vatican, une confiance que d’autres, hétérosexuels, n’auraient pas pu obtenir : "J’avais les codes", note-t-il sobrement. Durant quatre années, il a séjourné à intervalles réguliers à l'intérieur du Vatican, élargissant encore son enquête à une trentaine de pays. "Une quarantaine de cardinaux et des centaines d’évêques, de monsignori, de prêtres et de nonces ont accepté de me rencontrer. Parmi eux, des homosexuels assumés, présents chaque jour au Vatican, m’ont fait pénétrer leur monde d’initiés."

Aucun voyeurisme dans cette étude qui respecte une déontologie très stricte du métier de journaliste. À aucun moment l’auteur ne rapporte des faits qu’il n’aurait pas plusieurs fois vérifiés, ni ne cite ses sources sans y être expressément autorisé. Plus encore, attentif à la qualité de la parole dont il se fait l’écho, Frédéric Martel opère lors de ses entretiens un discernement très subtil, parmi ses interlocuteurs, entre celui qui parle pour dire le vrai et celui qui dénigre son semblable pour mieux dissimuler ses propres agissements – car plus un prélat est homophobe, apprend-on, plus il a de chances d’être homosexuel, le contraire se vérifiant également. Le propos de l’auteur n’est donc pas de dénoncer l’homosexualité des prêtres, évêques et cardinaux qui composent la majeure partie la Curie romaine [le gouvernement de l’Église], et surtout pas de les juger – "je les aime bien, moi", souligne-t-il –, mais de mettre en lumière les conséquences d’un "système" qui veut que tous les prêtres doivent faire le vœu de "célibat hétérosexuelle" alors que, pour la majorité d’entre eux, la question est ailleurs… Or c’est là que, selon lui, commence le mensonge, dans le mode de recrutement de ces prêtres au cœur d’une société où – hier plus encore qu’aujourd’hui – l’homosexualité apparaît comme une anomalie, sinon une maladie. Pour preuve ce propos rapporté, d’un séminariste : "Si tu as des doutes sur ta sexualité, si tu ne veux pas que l’on sache autour de toi si tu es gay, si tu ne veux pas faire de peine à ta mère : alors tu vas au séminaire".

Le livre s’attache ainsi à montrer le dévoiement d’une sexualité qui, faute de pouvoir se vivre au grand jour avec honneur, se complaît dans la culture du secret déjà dénoncée dans le film Spotlight* en 2015. Une culture du secret qui "a permis aux abus sexuels d’être cachés et aux prédateurs de bénéficier de ce système de protection à l’insu de l’institution […] Sans cette grille de lecture, l’histoire du Vatican et de l’Église reste opaque. En méconnaissant sa dimension largement homosexuelle, on se prive d’une des clés de compréhension majeures de la plupart des faits qui ont entaché l’histoire du saint-siège depuis des décennies : l’interdit de la contraception artificielle, le rejet du préservatif et l’obligation stricte du célibat des prêtres ; la guerre contre la “théologie de la libération” ; les scandales de la banque du Vatican ; la décision d’interdire le préservatif comme moyen de lutte contre le sida ; la misogynie insondable ; la démission de Benoît XVI ; et enfin la fronde actuelle contre le pape François… À chaque fois, l’homosexualité joue un rôle central que beaucoup devinent mais qui n’a jamais vraiment été raconté."

Un livre pour chrétien adulte

Lire ce livre pour une part est une épreuve – ne nous le cachons pas –, car il s’y révèle des turpitudes que l’on n’imaginait pas. Mais pas seulement. Car cette écriture-là est toute entière parcourue d’un certain accent de triomphe – de l’humour, souvent – porté par un ton de vérité qui enseigne tout au long à voir le mal sans en être accablé.

Lire ce livre permet  de saisir que si "la dimension gay n’explique pas tout, bien sûr, [… ] elle est [pourtant] une clé de lecture décisive pour qui veut comprendre le Vatican et ses postures morales". Or ces postures morales, c’est pour une grande part au chrétien ordinaire, à vous et moi, qu’elles prétendent s’imposer. C’est ainsi apprendre à ne pas considérer toute parole ou document venus du Vatican comme "parole d’Évangile", et moins encore à les croire auréolés de l’Infaillibilité pontificale, mais à les recevoir pour ce qu’ils sont : le produit le plus souvent de multiples jeux de pouvoir dont la complexité échappe même au bon vouloir du pape, comme à l’inspiration du Saint Esprit.

Pour exemple, le semi-échec du Synode sur la Famille dont Frédéric Martel nous compte les péripéties. Où l’on apprend que, d’entrée de jeu, le pape François avait ouvert tous les sujets à la discussion : l’accès des divorcés-remariés aux sacrements, la question des unions civiles homosexuelles, le concubinage des jeunes, et jusqu’au célibat des prêtres. Même si, devant les multiples résistances suscitées par ses propositions, François a dû un moment reculer, ce ne sera que pour mieux contourner l’obstacle. Car ce pape que l’on dit "têtu entêté" ne renoncera pas, semble-t-il, à poursuivre sa "politique des petits pas" en vue de réformer la Curie romaine en profondeur et ouvrir l’Église aux attentes du monde contemporain.

Enfin, pour le chrétien ordinaire très éloigné de ce monde clérical conservateur, misogyne et homophobe, dont il n’a pas la clé, lire cet ouvrage peut être l’occasion d’ouvrir les yeux et laisser derrière soi le monde de l’enfance pour se forger un rapport enfin adulte à l’autorité ecclésiale ; dans le sillage de l’auteur, apprendre à distinguer au cœur-même de l’Église celui qui dit  vrai de celui qui parle faux.

Écrit par un journaliste "incroyant", le livre s’achève sur une belle figure de prêtre côtoyé dans l’enfance, "le père Louis", dont l’auteur brosse un portrait ô combien attachant !

                                                                 Viviane de Montalembert 10 19


* Adapté de faits réels, Spotlight en 2015 retrace la fascinante enquête du Boston Globe – couronnée par le prix Pulitzer – qui a mis au jour un scandale sans précédent au sein de l’Église Catholique. Une équipe de journalistes d’investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête révèlera que L’Église Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier. (Allociné)

                                                  

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :

Merci d'indiquer
le n° du jour (ex: 21 si
nous sommes le 21 juin).