à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

 

Obama : et si c'était un homme ?
Réponse à une interview de Jacques-Alain Miller

"Métis et hermaphrodite, qui dit mieux ?" publiée dans Le Point n° 1887, jeudi 13 novembre 2008, p. 64. Propos recueillis par Fabien Roland-Lévy

Je voudrais revenir sur une interview de Jacques-Alain Miller publiée cette semaine dans Le Point. Le psychanalyste et philosophe y commente ce qu'il appelle avec bien d'autres l'obamania. Il tente de comprendre par quelles caractéristiques de son personnage public Obama déclenche un tel enthousiasme. Je ne suis pas convaincu par son analyse, plus superficielle et plus rageuse qu'il ne semble, une fois traversé le rideau chatoyant des mots. Mon but n'est pas de faire l'apologie du président Obama, mais d'essayer de voir comment sa manière renouvelle ce qui paraît être à première vue des clichés : l'homme consensuel qui fusionnerait le masculin et le féminin en sa personne, et le sauveur de la nation. N'y a-t-il en tout cela que de vieilles lunes politiques et médiatiques ? L'allégresse aux États-Unis et hors de ce pays n'est-elle qu'une fascination produite par le réemploi d'imageries mythiques ?

Hermaphrodite ?

Jacques-Alain Miller dit : "(Barack Obama) est homme, et en même temps très mode, très mannequin, féminin, fluet, fluide, mignon à croquer". Il l'oppose alors à McCain à la "virilité agressive" et "périmée". Et il conclut à propos du président Obama par la phrase qui donnera son titre à l'entretien : "Métis et hermaphrodite, qui dit mieux ?".

L'auteur oppose à "homme" le fait d'avoir une mise à la mode ; de là, il passe à mannequin, ce dernier terme joignant subrepticement la notion explicite de mode à celle, implicite, de "taille mannequin" (d'où "fluet"), mais aussi à celle de féminité. Emporté, semble-t-il, par les stéréotypes d'une "virilité périmée" dont il fait par ailleurs l'apanage de McCain, l'auteur paraît croire que le mannequin est obligatoirement une femme et que les femmes mannequins sont toutes frêles. Obama porte-t-il bien ses costumes, est-il photogénique ? Alors il est un mannequin, donc un être gracile, donc une femme.

On ne saurait s'étonner qu'un lacanien aussi doué que Jacques-Alain Miller produise la cascade d'expressions qu'il nous sert, toutes en allitérations et paranomases. Il serait intéressant d'étudier de près cette petite machine langagière dans laquelle se donnent à entendre bien des éléments conscients et inconscients, venus sans doute de l'histoire personnelle de l'auteur, mais aussi de la mémoire de la langue. "Homme" et "mode" se répondent comme une espèce d'anagramme ; "mode" amène "mannequin", par association de sens et de son (l'initiale en m). Or, "mannequin" rappelle le terme "homme" : dans mannequin, il y a étymologiquement le nom germanique de l'homme, man en anglais (we speak about Obama, don't we ?). L'exercice pourrait être poursuivi ; il conviendrait de faire un sort au terme "mignon" (encore une initiale en m) qui, s'il est ici "à croquer" et entre ainsi dans une expression convenue que l'on applique aux enfants, laisse néanmoins résonner son sens moins espiègle de giton.

Dans la suite clinquante des termes, se faufile une assertion que rien ne démontre, mais qu'impose l'esbroufe verbale : Obama est homme et femme, il est hermaphrodite. On pourrait dire que cette affirmation appartient à la thèse de l'auteur selon laquelle Obama totaliserait toute la réalité humaine. Mais cette opinion –non démontrée, je le répète- s'échafaude au moyen des bribes non dites d'un discours qu'on ne croyait plus possible dans la presse de réflexion. Jacques-Alain Miller utilise des poncifs, ou pour reprendre des termes qu'il applique à Obama, "le stock des plus vieux mythes". Un homme élégant est forcément féminin, c'est même aussi une femme, un hermaphrodite, que la médiatisation transforme en chimère planétaire. Les termes homme et femme ne sont pas ici interrogés ; ils sont maniés comme des acquis à partir desquels l'expert rend ses oracles. Un homme de belle apparence, qui passe bien à l'écran, est un hermaphrodite et un mignon.
Un homme, peut-être

Et si l'on disait, en voyant l'engouement qu'Obama suscite, que beaucoup trouvent peut-être en lui une figure d'homme ? On ne saurait de nos jours -et c'est tant mieux- employer sans frémir une telle expression : ne va-t-on pas revenir à des définitions, à un savoir a priori sur ce qu'un homme "doit être" ? Mais précisément, Obama avec son originalité, par son apparition inattendue, son style que tant d'adjectifs tentent de cerner sans y parvenir vraiment, donne une nouvelle chance au terme homme. On ne sait plus bien ce qu'est un homme ni même s'il y a du sens à poser la question de savoir ce que c'est. Mais quand Obama paraît, beaucoup se disent que ce peut être "quelque chose comme ça". Il n'apporte pas de réponse, il présente sa personne. D'où peut-être le trouble de notre auteur dont la boussole s'affole : si cet Obama n'est pas un homme selon les normes que Miller sait d'avance, alors ce n'est pas un homme, c'est un hermaphrodite. De quoi avez-vous peur, monsieur Miller ?

Métis ?

Cette réflexion aux remugles suspects est encore renforcée par l'amalgame avec le métissage : "métis et hermaphrodite" répète l'auteur. Un homme au charme tangible est catégorisé comme hermaphrodite par Miller. Métis est-il alors le correspondant d'hermaphrodite au point de vue racial ? C'est ce que l'on entend dans la logique du propos. Pour développer l'idée de voir en Obama un être "globalisé", Miller n'hésite pas à mélanger des domaines différents de manière indue. Métissage et bissexualité : n'est-on pas encore une fois emmenés dans des zones troubles où le déficit d'explications (que veut dire exactement l'auteur ?) est masqué par la brillante dérive des mots ?

Sauveur ?


Enfin, l'auteur aborde le vocabulaire religieux : Obama se présenterait comme "sauveur" et "rédempteur" et l'on adhère encore à ce genre de mythe "même quand on croit ne plus y croire". Miller reste à la surface des mots, comme s'ils fournissaient une explication probante ("le mythe du sauveur que je vous démonte en trois coups de cuillère à pot"). S'il reprenait contact avec la réalité biblique, présente en filigrane dans son texte, il verrait que le messie, dès l'Ancien Testament, a partie liée avec le métis. Plutôt que d'évacuer la figure messianique d'Obama comme une configuration connue d'avance, il serait bon d'aller revoir à la source le sens des mots.

Il me semble qu'Obama fait surgir des harmoniques peu habituelles, mais très enracinées dans les textes bibliques : le messie est issu de métissages. David, le roi messie qui vivait environ un millier d'années avant le Christ, est présenté comme le descendant de Booz, un Israélite de Bethléem, et de Ruth, une Jordanienne venue de Moab (livre de Ruth) alors même que les mariages mixtes sont interdits par la Loi (Deutéronome 7, 3) -en particulier avec les femmes de cette nation (Nombres 25). La tribu de David est d'ailleurs inaugurée par les épousailles de Juda et d'une Cananéenne (Genèse 38). Notons aussi que David, quand il apparaît, est un jeune homme que les hommes qui passent pour tels refusent de nommer homme : ce n'est qu'un gamin, un rouquin presque efféminé, selon les spécialistes d'alors (1 Samuel 17).

Et que dire du roi Cyrus, un étranger perse, que Dieu lui-même, selon le livre d'Isaïe, nomme messie (Isaïe 45, 1) ? D'autres figures bibliques de sauveurs, flirtent de la même manière avec les frontières de la race et des appartenances officielles. Ainsi en va-t-il de Moïse, un Hébreu, élevé en Égypte, émigré en Madian où il épouse une femme (Exode 2) qu'une tradition biblique présente comme éthiopienne (Nombres 12). En cela, il renouvelle le sens et la portée réelle du terme sauveur : celui qui sauve n'est jamais un deus ex machina, séducteur et extérieur, il est plutôt une figure en porte-à-faux avec les normes et les formes connues. Il sauve en ouvrant des possibles plus qu'en assurant des bienfaits condescendants.

Du neuf

Le président Obama sera-t-il un tel sauveur ? Faut-il qu'en politique un élu devienne un sauveur ? Mon propos n'est pas de répondre à ces questions immenses. Il est d'engager à quelques précisions qui permettent de sortir des explications toutes faites, prétendant s'appliquer à toutes les situations. Plutôt que de réciter des litanies d'un autre âge, relatives aux sexes et aux races, qui donnent des semblants d'explications faciles, Miller ferait bien de s'entendre parler et d'analyser ce qu'il entend. Il lui serait aussi profitable d'aller revoir ses poncifs à la lumière des textes auquel il ne se réfère que de très loin. Peut-être après tout enrage-t-il simplement de voir qu'on peut être un homme sans lui ressembler.
Philippe Lefebvre 11 08

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