à Propos


Philippe Lefebvre


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Trois regards sur le nom de Jésus

DANS LA TRADITION DOMINICAINE, LE 3 JANVIER célèbre le Saint Nom de Jésus. Je voudrais ici donner quelques notes pour éclairer, à la lumière de l’Ancien Testament, le nom même de Jésus. Ce nom a une histoire très ancienne.

Voici donc trois jalons parmi d’autres dans l’Ancien Testament. Puisse le lecteur aller lire les textes de la Genèse, de l’Exode et de Josué auxquels je ferai allusion. Que Dieu envoie son fils, comme nous l’avons fêté à Noël, et que ce fils reçoive le nom de Jésus ne sont pas des faits qui se produiraient brutalement et qu’il faudrait croire sans chercher à comprendre. Depuis le commencement du monde, Dieu a de la suite dans les idées ; le fils de Dieu venu dans la chair, le fils qui se nomme "Dieu Sauve" : tel est depuis toujours "le dessein de Celui qui accomplit tout selon la décision de sa volonté" (Ephésiens 1, 11).

Exode 3 : "Je suis" est "Je suis avec toi". La place du Fils dans le Nom

Dans l’Exode, le nom de Dieu est révélé en référence à celui qui le reçoit. Avant de révéler au buisson ardent "JE SUIS QUI JE SUIS" (ou "je serai qui je serai". Exode 3, 14 ; en hébreu :’éheyéh ’asher ’éheyéh ), Dieu dit à Moïse : "Je suis/serai avec toi (Exode 3, 12 : ’éheyéh ‘imakh). Et un peu plus loin, Dieu dit à Moïse de se présenter aux siens avec cette garantie : "YaHWéH (…) m'a envoyé vers vous" (Exode 3, 15).

Le dévoilement du nom divin n’exprime pas une transcendance comprise comme séparation radicale d'avec l'humain à qui ce nom est dévoilé. Le nom de Dieu comporte au contraire la référence à l’homme qui en reçoit la révélation. Dieu ne se contente pas de rassurer Moïse ("Je serai avec toi") avant de révéler son nom. "Avec toi" est déjà lieu de révélation : "JE SUIS" est le Dieu qui est "avec moi".

Et ce "moi" qui participe de la définition du Nom délimite une place qui est à penser. C'est ce que j'appellerais la Place du Fils. Moïse est présenté en position de fils devant Dieu qui sauve sa vie (Exode 4, 19 ; voir aussi depuis sa naissance : Exode 2) ; il est chargé par Dieu de désigner devant Pharaon le peuple d'Israël comme "fils aîné de Dieu" (révélation d'Israël comme fils de Dieu : Exode 4, 22). Le nom de Dieu, le nom de Moïse comme fils sauvé des eaux (Exode 2, 5-10), le nom d’Israël comme Fils aîné de Dieu (Exode 4, 22) sont inséparables.

Dans l’évangile de Jean, Jésus parle ainsi de lui : "Je ne suis pas seul, mais (il y a) moi et Celui qui m'a envoyé (le Père)" (Jean 8, 16 ; cf Exode 3, 15) ; "Celui qui m'a envoyé est avec moi" (Jean 8, 29) ; "le Père est avec moi" (Jean 16, 32). On trouve l'expression déjà en Jean 3, 2.

Le nom de Jésus / Josué dans l'Ancien Testament : Josué 5, 9

Rappelons tout d’abord que le nom Jésus est l’adaptation en grec, puis en latin, du nom Josué (Yehoshua), qui signifie "YaHWéH sauve"). Josué est le successeur de Moïse qui avait servi et secondé Moïse de son vivant.

"YaHWéH dit à Josué : “Aujourd'hui j'ai roulé (verbe hébreu galal) de dessus vous la honte d'Égypte". Aussi a-t-on appelé ce lieu du nom de Guilgal (gilgal) jusqu'à ce jour" (Josué 5, 9).

Josué vient de faire entrer le peuple dans le pays ; le lieu d'arrivée, le premier endroit de la terre Promise où le peuple aborde et séjourne, est le Guilgal. La première Pâques y a été célébrée et la circoncision de tous les hommes y a été accomplie. La "honte" était d'avoir subi la domination d’un peuple étranger et aussi d'avoir oublié de pratiquer la circoncision depuis la sortie d'Égypte. La honte pesait comme une énorme pierre oppressante qu'il fallut un jour faire rouler.

Josué / Jésus a donc fait aborder son peuple au lieu où Dieu roule la honte. On se reportera dans les évangiles au nom Golgotha (Matthieu 27, 33 ; Marc 15, 22 ; Jean 19, 17). Le nom est traduit par "Lieu du crâne" (voir en plus : Luc 23, 33). Le crâne en hébreu se dit gulgulet (d’où le nom Golgotha). Il vient aussi de la racine galal, "rouler" et appartient donc à la famille de Guilgal, le lieu où Dieu a "roulé" la honte. Le crâne en hébreu est en effet conçu comme une pierre arrondie, qui pourrait rouler comme une boule. Il s'agit du lieu où Jésus fera l'expérience de la pierre roulée : celle du tombeau au sujet de laquelle les femmes se demandent au matin de Pâques : "Qui nous roulera la pierre ?" (Marc 16, 3-4).

Le nom (Josué / Jésus) est donc apparié dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau avec deux noms de lieux : Guilgal et Golgotha ; chacun de ces endroits est en relation avec l’expérience de la pierre que Dieu fait rouler. L'expérience de la pierre roulée est, notons-le au passage, omniprésente dans le livre de Josué (cf Josué 3-4 ; 8 ; 10 ; 24, 26-27). Josué et Jésus font entrer leur peuple dans une terre nouvelle, un Royaume nouveau.

Un premier "Jésus" dans la Genèse ?

Le chapitre 46 de la Genèse donne la liste des enfants de chacun des douze fils de Jacob qui fondent les douze tribus d’Israël. Voici le verset concernant Asher (fils de Jacob et de la servante de Léa) : "Et les fils d'Asher : Yimnah, Yishwah1, Yishwi, Beria et Sérah, leur sœur" (Genèse 46, 17) .

Ces généalogies sont répétées en Nombres 26. Dans le verset parallèle concernant les enfants d’Asher, ne figurent plus que trois fils : Yimnah, Yishwi, Beria. Première particularité : Yishwah a disparu. Seconde particularité : bien qu'il s'agisse ici de recenser les hommes âgés de plus de vingt ans, aptes au combat, une femme est ajoutée : "La fille d'Asher se nommait Sérah" (Nombres 26, 44).

Dans un article documenté2, M. Remaud mène l'enquête : "La tradition juive ancienne a fait de Sérah la mémoire vivante d'Israël et la dépositaire de plusieurs secrets liés à la sortie d'Égypte. Mais elle apparaît dans d'autres contextes : c'est elle, déjà, qui avait révélé à Jacob que Joseph était encore en vie, alors qu’on le suppose mort (cf la fin de Genèse 37); on la retrouve encore au temps de David, et certaines sources disent même qu'elle est entrée au jardin d'Éden sans goûter la mort".

Sérah sait que les enfants ne sont pas morts ou bien qu'ils naîtront un jour pour sauver le peuple. Parmi bien des éléments relatifs aux traditions merveilleuses concernant Sérah, retenons ceci : elle est liée à Joseph, le fils que Jacob croyait perdu. Elle informe le vieux Jacob que son fils, en dépit des apparences, n'est pas mort et sera retrouvé. Toujours selon des légendes juives antiques, quand Joseph atteint le terme de sa vie (Genèse 50, 24-26), Sérah est celle qui sait que cette mort contient la promesse d'un avènement ultérieur : un autre fils, Moïse, naîtra qui fera sortir le peuple d'Égypte3. "Ils sont sept, lit-on dans un écrit juif ancien, les Abot de rabbi Nathan, qui ont embrassé l'histoire du monde : Adam a vu Mathusalem, Mathusalem a vu Sem, Sem a vu Jacob, Jacob a vu Sérah, Sérah a vu Ahiyya, Ahiyya a vu Élie, et Élie vit et demeure jusqu'à ce que vienne le messie"4.

Relisons Luc 2, 36-38 : Anne de la tribu d'Asher. On se demande pourquoi figure ici une représentante de cette tribu dont on ne parle presque plus depuis fort longtemps. Notons aussi l'ambiance liée à Asher qui baigne la naissance de Jésus : il est fils de la servante (Luc 1, 38 et 48) comme ce fut le cas pour Asher (né de Zilpa, servante de Léa : Genèse 30, 12). Asher fut accueilli par ce mot de sa mère adoptive, Léa : "Toutes les filles me diront bienheureuse" (Genèse 30, 13). L'expression est reprise dans le Magnificat (Luc 1, 48). Le verbe "dire bienheureux" vaut en Genèse 30 le nom d'Asher (qui signifie en hébreu "Bienheureux") ; c’est donc ce mot que l’on retrouve dans les paroles de Marie, mais avant cela dans la salutation d'Élisabeth (Luc 1, 45).

Asher et son "Jésus" perdu se retrouveraient dans le récit de Luc 1-2 qui évoque les naissances de Jésus et de Jean au moyen de toutes les naissances dont la Genèse fait mention5. Anne de la tribu d'Asher serait une nouvelle Sérah, fille d'Asher, à la recherche d'un enfant perdu, le Iesoua de Genèse 26, dont le nom est "oublié" en Nombres 26.

Comme le dira encore l’évangile de Luc, le fils perdu est retrouvé, le fils défunt est revenu à la vie (cf Luc 15, 32). Depuis les origines, c’est ce mystère du Fils vivant dans la chair que la Bible traque et révèle. Jésus, "Dieu Sauve".

Philippe Lefebvre 01 08

1. Ce nom serait la plus simple expression orthographique de Jésus.

2. M. Remaud, "Prophétesse et fille d'Asher", Cahiers Ratisbonne 1, 1996, pp. 31-46. Voir aussi M. Wilcox, "Luke 2, 36-38, 'Anna Bat Phanuel, of the Tribe of Asher, a Prophetess'. A Study of Midrash in Material special to Luke", The Four Gospels, Festschrift Neirynk, Leuven, 1992, pp. 1571-1579.

3. Selon le texte biblique, Joseph dit par deux fois à ses frères en mourant : « Dieu ne manquera pas de vous visiter » (Genèse 50, 24-25), littéralement : « visiter, il vous visitera ». Le verbe visiter est donc deux fois mentionné dans l’expression deux fois dite par Joseph ; on a donc quatre fois le verbe visiter. Or, c’est le verbe qui a servi à annoncer le fils impossible, Isaac, né à Sara et à Abraham dans leur extrême vieillesse : « Dieu visita Sara (…) Sara conçut et enfanta un fils » Genèse 21, 1-2). La tradition juive a donc compris que l’insistant usage par Joseph mourant du verbe « visiter » signalait la naissance d’un fils à venir. Comment Dieu visite-t-il son peuple ? En suscitant un fils qui le sauvera (Moïse, selon cette même tradition, qui fera sortir le peuple d’Egypte).

4. Cité par M. Remaud dans l’article mentionné, p. 40.

5. Jésus comme nom du fils qui récapitule les fils : Iesoua, fils d’Asher, mais aussi Asher lui-même (le Bienheureux qui fait que sa mère sera dite bienheureuse). De plus, les naissances de Jean et Jésus en Luc 1-2 reprennent les naissances d'Ismaël et d'Isaac (fils du vieux couple, fils de la servante), celles de Jacob et Ésaü (l'homme du désert et le fils qui reste avec sa mère) et bien d’autres encore.

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