à Propos


Phillippe Lefebvre

 

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Repères ou convenances ?

Souvenirs de chez Rahab


IL FAUT DES REPÈRES", entend-on souvent dire. J'ai l'impression que l'on confond parfois repères et convenances. Les convenances ont un petit goût « humain, trop humain » : on établit des con-venances pour que tout le monde en vienne aux mêmes formes, aux mêmes idées. Et après tout, pourrait-on dire, pourquoi ne pas produire ainsi un peu de convivialité, de convergence ? Cela ne suffit pas.

Les repères viennent de Dieu

Le mot repère, si on l'emploie en accord avec la Parole de Dieu, suppose qu'on ne fasse pas d'abord référence au sens commun ni aux lieux communs. Le repère, c'est Dieu qui le pose. Quand Saül reçoit l'onction qui fait de lui le premier roi messie en Israël, le prophète Samuel le renvoie dans son village natal en l'avertissant qu'il fera au fil de son chemin trois rencontres (1 Samuel 10, 1-7) : d'abord deux hommes près du tombeau de Rachel l'engageront à rentrer chez son père, puis trois pèlerins portant des offrandes au Seigneur lui partageront le pain, enfin un groupe de prophètes manifestera l'action de l'Esprit du Seigneur. Ces trois rencontres, l'Écriture dit qu'elles constituent un "signe", mot que l'on pourrait parfaitement traduire par "repère". Pour son messie, Dieu trace un chemin rythmé de repères annoncés. Ces repères sont inattendus : Dieu ne pouvait-il choisir un signe moins morbide qu'une tombe pour inaugurer la royauté ? Ne pouvait-il proposer un rassemblement plus digne qu'une bande de derviches agités ?

Mais tels sont les repères que Dieu donne : ils étonnent, ils déconcertent, et pourtant ils balisent le chemin nouveau. De fait, que le messie ait rendez-vous avec un tombeau, qu'il partage le pain avec d'autres et qu'il préside à la descente de l'Esprit, ce sont là des repères utiles à noter…

La maison de Rahab

Quand le peuple de Dieu s'apprête à entrer en Terre Promise, Josué envoie deux éclaireurs pour reconnaître le pays. L'ambiance est solennelle : Dieu vient de parler longuement à Josué (Livre de Josué 1). Au début de la série des livres historiques qui racontent l'établissement en Canaan1, cette première page du livre de Josué ressemble au commencement de la Bible (Genèse 1-2) : Dieu s'adresse à un homme, un fils d'Adam, il l'invite à l'écouter et à marcher sur ses chemins. Le premier chapitre de Josué suggère d'ailleurs que le vocabulaire du chemin n'est pas pris en un sens imagé : marcher conformément à la parole de Dieu se fera concrètement en suivant les chemins géographiques de Terre Promise où Dieu guidera les siens : "Veille à agir selon toute la Loi que t'a commandée Moïse, mon serviteur. Ne t'en écarte ni à droite ni à gauche, afin de réussir partout où tu iras" (Josué 1, 7).

Josué envoie donc deux émissaires pour qu'ils examinent Jéricho, la première cité qui se dresse une fois que l'on a passé le Jourdain. "Ils allèrent donc, entrèrent dans la maison d'une prostituée du nom de Rahab, et ils y couchèrent" (Josué 2, 1). L'enchaînement des faits est précis : Dieu a parlé à Josué, Josué a répercuté cette parole au peuple, le peuple lui a répondu : "Partout où tu nous enverras, nous irons" (Josué 1, 16), Josué "envoie" bel et bien deux délégués du peuple qui "vont"… qui vont où ? Là où ils sont envoyés ! Leur destination est présentée avec un caractère d'évidence : ils ne tournent pas dans la ville à la recherche d'un lieu d'accueil, ils vont droit chez Rahab. Premier lieu de ralliement de ceux « qui viennent au nom du Seigneur » : la demeure d'une prostituée païenne.

Repère vers l'Église

Le texte n'est ni complaisant ni sottement ironique. Bientôt, les événements se bousculent et la maison de cette femme devient la plaque tournante de l'action divine. La police de Jéricho recherche en effet les deux espions israélites, la femme déclare qu'elle les a bien vus, mais qu'ils sont partis en dehors de la ville. Et puis, vite, elle rejoint les deux hommes qu'elle avait cachés sur sa terrasse et organise un plan pour qu'ils s'échappent et puissent revenir avec tout leur peuple : "Je sais que le Seigneur vous a donné tout le pays" dit-elle ; "c'est le Seigneur votre Dieu qui est Dieu dans le ciel en haut et sur la terre en bas". Avec ce qu'elle a entendu dire, cette femme, païenne et prostituée, a élaboré une catéchèse profonde et pertinente dont elle rend témoignage devant nos deux émissaires.

Non seulement elle a appris à connaître Dieu, mais elle se préoccupe aussi de ceux qui l'entourent : elle fait jurer aux deux envoyés de Josué que, quand ils reviendront avec la troupe des Hébreux, ils ne tueront aucun des habitants de Jéricho qui se seront réfugiés chez elle. Autrement dit, le temps que le peuple d'Israël revienne pour assiéger Jéricho, elle va faire de l'apostolat, afin de persuader le maximum de ses compatriotes de venir chez elle et d'être ainsi sauvés. Les Pères de l'Église, qui ne sont pas bégueules, ne s'y sont pas trompés : cette Rahab qui accueille le tout venant dans sa maison pour leur salut est une des figures de l'Église du Christ2.

Voilà donc un repère, magnifique et surprenant, d'autant plus essentiel qu'il est donné à l'origine de l'entrée en Terre Promise : nul ne saurait pénétrer dans le pays que Dieu donne sans passer par la maison de Rahab la prostituée. Rahab sait qui est Dieu, elle l'a compris en regardant ce qu'il fait pour les siens, elle anticipe en Terre Promise tous ceux qui vivront au milieu du peuple de Dieu (cf Josué 6, 25). Elle offre la première étape dans ce pays qui deviendra le Royaume du messie David. Quand Jésus (Josué), le Fils de David, dira que les prostituées entrent en premier dans le Royaume (Matthieu 21, 31), il ne lance pas une boutade paradoxale qu'il faudrait s'acharner à déminer pour la rendre convenable, pour en faire une convenance ; il souligne un repère que Dieu donne à son peuple depuis toujours : celles et ceux qui paraissent le moins recommandables, qui sait s'ils ne sont pas porteurs d'une compréhension de Dieu dont bien peu sont détenteurs ? Qui sait s'ils ne marquent pas l'entrée du pays où Dieu attend les siens ?

Le Saint-Esprit aide au déchiffrement

Tenir de tels propos est bien entendu très dangereux : cela peut ouvrir la porte à des impostures, à des méprises, à des abus. Mais tel est le signe donné par Dieu, le repère, très différent de la convenance : il oblige à examiner de plus près, avant de pousser les hauts cris, la réalité à laquelle on est confronté. Telle situation ambiguë, telle fréquentation compromettante sont peut-être autant de repères que Dieu met sur nos routes. Il convient d'y regarder à deux fois. La première fois, c'est l'humaine façon de considérer les choses "à première vue" ; la deuxième fois, c'est le Saint Esprit qui fait voir les circonstances de notre vie dans une lumière renouvelée3.

Philippe Lefebvre 10 07

1. Livres de Josué, des Juges, de Samuel, des Rois.

2. Souvenons-nous au passage que Jésus est l'adaptation grecque de Josué, le nom de celui qui a fait entrer le peuple de Dieu dans un monde nouveau. C'est Origène, le grand commentateur chrétien du 2è siècle et début du 3è siècle après J-C (dans les Homélies sur Josué, notamment homélie 3) qui inaugure l'interprétation de Rahab et de sa maison comme figures de l'Église (Origène rappelle qu'en hébreu Rahab signifie "vaste espace" : il y voit une confirmation de l'Église qui ne cesse d'accueillir tous ceux qui cherchent le salut).

3. S. Thomas d'Aquin, dans son commentaire de l'évangile de Jean, rappelle qu'à certaines reprises, le Christ dit deux fois Amen ("Amen, amen, je vous le dis", expression que nos Bibles modernes traduisent parfois par "en vérité, en vérité, je vous le dis") ; c'est le signe selon s. Thomas qu'une vérité inhabituelle, venue de Dieu, va être proférée de manière toute particulière : amen est dit deux fois parce qu'il faut regarder à deux fois à ce qui va être proposé.

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