à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

Le messie métisse

Suivre le messie, l’imiter, aller où il va, entrer dans sa vie par le baptême : d’accord ! Mais au fait, où va le messie, où donc s’immerge-t-il en nous invitant à le suivre ? Je propose dans ces quelques notes de suivre l’itinéraire du messie David dans l’Ancien Testament et de poursuivre cet itinéraire sous la conduite du « Fils de David », Jésus, le messie.

Le messie combattant

Qu'est-ce qu'un messie selon l'Ancien Testament ? La première définition que Dieu en donne est celle-ci : "il sauvera mon peuple de la main des Philistins" (1 Samuel 9, 16). Les Philistins sont, pour Israël, des ennemis de l'intérieur : établis sur la côte méditerranéenne, ils possèdent cinq grandes cités et oppriment en permanence les Hébreux qui les entourent (surtout depuis l'époque de Samson : Juges 13-16). Saül est le premier roi d'Israël qui reçoit l'onction : pour cela on l'appelle messie ; cette onction est suivie de la descente sur lui de l'Esprit du Seigneur (1 Samuel 10). Or, que fait-il contre les Philistins ? Rien. Il temporise, ne prend aucun risque, ne consulte pas Dieu (cf 1 Samuel 13). Jonathan son fils engage la lutte au nom de Dieu, sans prévenir son père (1 Samuel 14). Puis David est choisi par Dieu, Saül étant encore en place (1 Samuel 16), comme le roi messie "selon son cœur" (1 Samuel 13, 14). Dès qu'il a reçu l'onction, il se porte volontaire pour affronter Goliath, le géant de Gath, une des cités philistines (1 Samuel 17). David vainc Goliath de Gath et amorce ainsi la victoire d'Israël contre ses ennemis. À plusieurs reprises, David affrontera les Philistins et remportera des victoires décisives qui libèreront totalement le peuple (1 Samuel 23, 1-5 ; 2 Samuel 5, 17-25).

Le messie passé à l'ennemi ?

Or, David connaît aussi de graves problèmes dans son propre pays. Saül en effet flaire vite que ce jeune homme est accompagné par Dieu (1 Samuel 18, 8-9). Il le jalouse tant qu'il le poursuit inlassablement pour le mettre à mort (à partir de 1 Samuel 19). David doit fuir avec ses hommes. Et où se réfugie-t-il par deux fois ? Chez les Philistins de Gath ! La première fois, son séjour semble si étrange aux Philistins dont, aux dernières nouvelles, il est l'ennemi irréconciliable, que la tension monte rapidement. David contrefait alors la folie et se fait expulser du pays (1 Samuel 21, 11-16). Mais quelques temps plus tard, il revient dans la même cité, auprès du roi de Gath, Akhish. Il y demeure seize mois (1 Samuel 27-28 ; pour la durée du séjour : 1 Samuel 27, 7). Le roi lui donne un territoire afin qu'il puisse en retirer sa subsistance pour lui et ses hommes ; David devient le garde du corps personnel du roi, ce qui est un titre honorifique très recherché, en même temps qu'une marque de confiance : le roi confie sa protection rapprochée à celui qui devrait être son pire ennemi (1 Samuel 28, 2). Mais alors que les relations entre Israël et les Philistins se détériorent à nouveau, les généraux philistins demandent à leur roi de renvoyer David : si une guerre se déclare entre Israël et la Philistie, David va-t-il se rallier définitivement aux Philistins ou finalement se retourner contre eux au beau milieu de la bataille ? Akhish se sépare donc de David pour complaire à ses hommes (1 Samuel 29).

Le messie soutenu par ses ennemis ?

Peu de temps après, Saül meurt (1 Samuel 31-2 Samuel 1) ; David devient roi d'Israël, non sans connaître encore bien des tourmentes politiques dans son propre pays (2 Samuel 2-4). Quand celles-ci s'apaisent, David s'installe au pouvoir. Il conquiert Jérusalem, livre deux derniers combats contre… les Philistins (2 Samuel 5). Il se propose ensuite d'amener l'Arche d'alliance à Jérusalem, mais comme cet objet qui marque la présence de Dieu semble redoutable, il l'envoie temporairement chez Obed-Édom, un habitant de Gath, la cité philistine (2 Samuel 6). L'arche reste trois mois dans ce territoire ennemi et Dieu comble de bénédictions cette maison de Gath, devenue sanctuaire provisoire du Dieu d'Israël (2 Samuel 6, 10-12). Et puis survient une nouvelle catastrophe pour David : son propre fils, Absalom, fomente un coup d'état contre lui (2 Samuel 15). David doit quitter précipitamment Jérusalem. Parmi les quelques fidèles qui le suivent dans son exil, il trouve… des Philistins : Ittaï de Gath et ses six cents guerriers (2 Samuel 5, 18-23) !

Quelles sont les frontières du Royaume de David ? Doit-il combattre les Philistins (ce qu'il fait du reste) ou doit-il les tenir pour ses alliés, voire ses protecteurs ? Étrange, cette double nationalité que David semble assumer tout au long de son parcours. Les pires ennemis de David sont les Philistins, à moins que ce ne soient ses propres compatriotes qui, sous la direction de Saül, le traquent pendant des années pour l'éliminer. Les meilleurs partisans de David sont les Hébreux qui le reconnaissent enfin comme roi (2 Samuel 5, 1-4), à moins que ce ne soient les Philistins qui abritent David lors de ses années noires et dont un grand nombre le suit quand il doit s'exiler.

Le messie ici et ailleurs

Le messie est d'ici, il est aussi d'ailleurs. Ses amis et ses ennemis ne se répartissent pas dans des camps clairs et "naturels", selon des frontières évidentes. Le corps du messie doit sa survie à son peuple, mais aussi à un peuple étranger.

Qu'est-ce alors qu'un messie ? C'est celui dont la chair récapitule des lieux contrastés. Sa chair fait coexister des mondes différents, elle est en communion avec des gens très divers. Elle est brassée par les rencontres inattendues, elle les tient engrangées en elle, même si elle n'en réalise pas immédiatement une synthèse. Le messie est toujours métisse. Cela est d'abord vrai sur le plan familial : parmi les ancêtres de Jésus, il y a Ruth, une femme de Moab (voir le Livre de Ruth et une allusion à Moab dans l'histoire de David comme lieu de son origine : 1 Samuel 22, 3-4). Or, la Loi de Dieu interdit les mariages avec les étrangères (Deutéronome 7, 3), en particulier avec les femmes de Moab (Nombres 25)… sauf quand l'étrangère de Moab est Ruth ! De même, sur le plan politique, quand David prend Jérusalem et s'y installe, c'est un souverain étranger, le roi de Tyr et de Sidon, qui lui bâtit son palais : “Alors David connut que Yahvé l’avait établi comme roi sur Israël” (2 Samuel 5, 12).

Immergés

Jésus rencontre un jour un centurion romain (Matthieu 8, 5-13 ; Luc 7, 1-10) : n'est-il pas indécent qu'un messie d'Israël pactise avec un officier ennemi ? Pour pousser l'étonnement jusqu'au bout, Jésus affirme qu'il n'a jamais vu une foi en Israël comme celle de cet homme ! Jésus se laisse approcher par une femme issue de Tyr et de Sidon qui l'appelle "fils de David" (Matthieu 15, 21-28 ; Marc 7, 24-30) : bien loin de la repousser, comme les préventions de son peuple contre celui de cette femme le laissaient présager, il affirme que tout ce qu'elle demande arrivera "comme (elle) veut" (Matthieu 15, 28). Lors de sa première allocution en présence de ses compatriotes de Nazareth, Jésus rappelle qu'Élie fut envoyé chez une veuve de Sidon alors qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël à l'époque, et qu'Élisée opéra un miracle en faveur d'un officier syrien ; cela lui vaut l'immédiate fureur de ses chers amis et cousins qui projettent de le précipiter du haut d'une falaise (Luc 4, 25-30).

Provocateur, Jésus ? En fait, il accomplit sa mission de messie. Habiter dans des mondes différents, voire incompatibles, faire coexister ces mondes en sa personne. Être de son peuple tout en paraissant appartenir aussi à un autre peuple. C'est un exercice périlleux —d'abord pour lui : ses coreligionnaires en deviennent menaçants.
Jésus ne sème pas la confusion dans les frontières : il montre qu'elles ne passent pas où l'on croit, que le peuple rassemblé par le messie est bien plus vaste, complexe et enthousiasmant qu'on ne le pense.

Mêler sa chair avec la chair du monde

Cela ne fait pas que des heureux. Qui sont les mécontents ? Ceux qui s'imaginent que le pouvoir de Dieu et sa présence s'arrêtent avec la limite de leur propre paroisse. Autrement dit, sont irrités ceux qui confondent le Royaume de Dieu avec le petit monde qu'ils ont à portée de leur main. Ils ne veulent pas comprendre que suivre le messie revient à plonger dans la réalité telle qu'elle est. Car telle est la mission du messie et de ceux et celles qui le suivent en vérité : s'immerger dans le monde ; le mot grec pour "s'immerger" dans les évangiles est : “être baptisé”. Pas d'abord pour y faire quelque chose, mais pour être en contact avec le monde, pour mêler leur chair habitée par l'Esprit du Seigneur avec la chair du monde.

Est-ce dire que le messie et les siens font entrer dans le relativisme, l'abolition de tout discernement ? Bien au contraire : parce qu'ils savent de quoi le monde est pétri et parce qu'ils vivent de l'Esprit qui demeure en la chair, ils vont bien au-delà des apparences et des appartenances officielles. Les Pharisiens pieux et religieux, le messie dénonce leurs plans meurtriers et l'étroitesse de leur esprit, borné aux limites de leur misérable pouvoir. Les prostituées et les publicains, le même messie les montre comme les premiers entrés dans le Royaume des cieux (Matthieu 21, 31).

Ceux qui refusent de se laisser immerger dans la réalité sont aussi ceux que l'on entend le plus dans la vie quotidienne. Ils justifient leur mauvais vouloir et leur peur de tout ce qui les décentrerait d'eux-mêmes par de grandes théories sur le monde mauvais et son funeste potentiel de contamination. Sous de religieuses mises en garde qui semblent probantes au premier abord, ils vivent dans leur bulle, bien loin de ce salut du monde que le messie, accompagné de tous ceux qui le suivent, apporte en y plongeant.
Philippe Lefebvre 10 07

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