à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

 

 

 
Qui parle au commencement ?
"Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, il y avait de sténèbres au-dessus de l'abîme, et l'esprit du Seigneur planait au-dessus des eaux. Dieu dit : ”Que la lumière soit” et la lumière fut…" (Gn 1, 1-3)
 
Qui parle avant que Dieu ne parle ?

Nous connaissons bien ce début de la Genèse. Une question se pose : qui parle avant que Dieu ne parle ? Qui commence à raconter et met en scène la parole de Dieu : "Et Dieu dit…" ? Certains commentateurs* ont affirmé qu'il s'agissait là d'une manière typique de narrer les débuts du monde : les auteurs bibliques écriraient de telle sorte qu'on n'ait même pas à se poser la question. Le récit de commencement serait une voix anonyme, déclarant la version de l'origine des choses et cette manière de dire serait en quelque sorte à prendre ou à laisser. Ou bien on fait confiance à la voix qui parle, ou bien on se perd en interrogations : est-il possible que quelqu'un parle avant que Dieu n'ait fait retentir sa voix ? Ce récit est-il donc vraisemblable ? etc

D'abord, il me semble qu'on peut créditer d'intelligence les auteurs qui écrivent au commencement de la Bible. Il est évident qu'ils ont vu le problème, puisque c'est de ce problème qu'ils vont désormais parler au début de la Genèse. Dieu inaugure-t-il la parole ou bien d'autres que lui estiment-ils avoir une connaissance suffisante pour parler sans plus consulter Dieu ? Genèse 3 montrera ainsi un certain serpent doué de parole, qui raconte des choses sur Dieu sans consulter Dieu ; ce beau parleur engage les humains à s'emparer de la parole sans plus la vérifier à l'aune de la parole de Dieu. Donc parler avant que Dieu ne parle au début de la Genèse est une mise en scène visible : les auteurs qui procèdent ainsi nous convient à réfléchir plus profondément.

Psaume 1 : Dieu parle

Alors qui parle pour dire "au commencement Dieu créa…" ?

Regardons d'autres commencements pour voir si le problème se pose ailleurs. S'il s'agit d'une vraie question, alors le texte biblique va, selon son habitude, la reprendre et la méditer sous toutes les coutures. Lisons le psaume 1 qui inaugure le psautier. Un psaume, c'est une prière : c'est ce que veut dire le mot hébreu pour psaumes : tehilim. Or, le psaume 1 débute par ces mots : "Heureux l'homme qui…". Le psaume inaugural s'adresse à l'homme qui est en train d'ouvrir le psautier. Qui s'adresse ainsi au lecteur ou à l'auditeur dès le début ? Étrange en effet qu'on ne commence pas par une adresse à Dieu comme le titre le fait attendre, mais plutôt par les paroles de quelqu'un adressées à ceux qui commencent leur lecture.

On peut dire que ce sont les auteurs du psautier. Soit. Mais la fin du psaume parle de ce que Dieu sait : "le chemin des justes, le Seigneur le connaît" (psaume 1, 6). Qui est capable de connaître l'intimité de Dieu ("le Seigneur connaît"), qui peut en parler ? Peut-être Dieu lui-même ! Le début de la Genèse nous a enseigné qu'on ne saurait prétendre savoir tout tout de suite sur tout et sur tous, et surtout pas sur Dieu. Si donc quelqu'un au début du psautier parle des secrets de Dieu (ce que le Seigneur connaît), ne s'agit-il pas de Dieu lui-même qui parle de lui ? Avant que les humains ne parlent, Dieu parle. L'idée se poursuit au psaume 2 : Dieu dit au messie qu'il a engendré : "Demande et je te donnerai…" (psaume 2, 8). Autrement dit, même les demandes que font les humains (et il y a beaucoup de demandes dans la prière des psaumes) se font parce que Dieu a demandé qu'on lui demande. Celui qui amorce la parole, c'est Dieu.

Je lirais donc volontiers le psaume 1 comme l'interpellation intiale de Dieu à celui qui va lire les psaumes : avant que des hommes ne prient Dieu, Dieu leur parle. Toute prière future venant des humains est amorcée par la parole de Dieu, habitée par cette parole inaugurale qui rend possibles toutes nos paroles.

Quand Moïse parle, c'est Dieu qui parle

Prenons d'autres commencements : Lévitique 1 et Nombres 1. Dès les premiers versets, Dieu invite Moïse dans sa Tente. Il lui dit les paroles que Moïse devra ensuite transmettre au peuple. Au commencement, Dieu parle et il charge un homme de porter sa parole, de la transmettre : le peuple entend la Parole de Dieu incarnée en Moïse qui la répercute. Elle n'est audible que si quelqu'un, ayant entendu cette parole, l'ayant faite sienne, la transmet aux autres. De fait, le début du Deutéronome montre comment Moïse désormais parle de son propre mouvement ("Voici les paroles de Moïse…" Dt 1, 1). Moïse va dire "une deuxième fois" (c'est le sens du mot deutéro-nome : la Loi, la Tora, une seconde fois) ce que Dieu a dit d'abord. Ce qu'il a appris dans son intimité avec Dieu, dans la Tente du Rendez-vous, Moïse le redit et cette parole fait un avec lui.

"Au commencement était le Verbe"

Revenons à Gn 1. Qui parle avant que Dieu ne dise "Et la lumière soit" ? Peut-être Dieu lui-même ; peut-être "quelqu'un en Dieu" qui a accueilli la Parole de Dieu au point qu'il ne fait qu'un avec elle. Je dirais que celui qui parle avant que Dieu parle, c'est la Parole, le Verbe, Dieu comme Verbe. Moïse, un humain, donnait une figure visible à ce Verbe : il était un homme qui, recevant la Parole, s'unissait à elle et la transmettait. Il fournit en quelque sorte une image visible de ce qui se passe en Dieu : il y a un autre, depuis le commencement, qui est avec Dieu, qui est la Parole que Dieu prononce.

C'est ce que dit un commencement célèbre : le début de l'évangile de Jean : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu" (Jn 1, 1-2). Le texte dit un peu plus loin : "Et le Verbe s'est fait chair et il a planté sa tente parmi nous" (Jn 1, 14). Que le Verbe se fasse chair, nous en avions déjà eu l'intuition en voyant Moïse, un humain, entrer dans la Tente que Dieu avait plantée parmi son peuple ; Moïse y avait entendu la Parole du Seigneur, il était devenu UN avec elle, au point de pouvoir la transmettre comme Parole de Dieu, de dire une parole de Moïse qui est aussi Parole de Dieu. Le Prologue de l'évangile de Jean fait d'ailleurs allusion à Moïse par qui "la Loi a été donnée" (Jean 1, 17).

Qu'est-ce que cette Tente que le Verbe a plantée parmi nous ? C'est ce "lieu" où la Parole de Dieu le Père est transmise à Dieu le Fils qui est le Verbe. Le "lieu" où le Fils est engendré comme Parole. "Il m'a dit : Tu es mon Fils" (psaume 2, 7). Dieu a un lieu parmi nous. Nous sommes conviés dans cette Tente, pour devenir à notre tour Parole avec la Parole, Fils avec le Fils, "participants de la nature divine" (2 Pierre 1, 4). C'est ce que Jésus dira tout au long de sa mission parmi nous. "Tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître" (Jn 15, 15 ; voir Jean 8, 26) ; "j'ai dit : vous êtes des dieux" (Jn 10, 34).

De commencement en commencement bibliques, c'est une théologie du Verbe qui apparaît ainsi et qui prend tout son sens avec le Verbe incarné.
 
Philippe Lefebvre 10 07

* Voir récemment en France D. Dubuisson, "Pourquoi et comment parle-t-on des origines?", Graphè 4, 1995, pp. 28-30.

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