à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

Vu du couvent n°3
La vision de madame Chenil

ALORS QU'ELLE CONDUISAIT SA VOITURE dans la campagne au petit matin (pour aller à la messe dans une abbaye), Madame Chenil a eu une vision. C'est ce qu'elle me raconte ce matin. Elle a vu les petits nuages de l'aube prendre la forme de ceps de vigne et s'entrelacer en une treille élégante, et puis les rayons du soleil se matérialiser en épis de blé, tressés dans la treille. Pour redire vite avec mes mots ce que madame Chenil me décrit longuement, elle a vu dans le ciel un motif d'image de première communion comme elle a dû en acheter quand ses enfants ont fait la leur, cinquante ans auparavant. Reprenons. Cette première vision à motif végétal s'est soudain enrichie d'une autre apparition : moi. Oui, je suis apparu à madame Chenil, qui continuait à conduire vaillamment sa voiture, m'ajoutant aux ceps et au blé. Je ne lui demande pas si j'étais moi-même entremêlé au treillage céleste ; si c'est le cas, cela a dû former une image très serrée.

Si j'en crois madame Chenil, je suis une sorte d'Élu que Dieu lui a désigné pour accomplir une mission. Je lui demande si nous nous sommes rencontrés avant ; j'adore savoir, quand le Seigneur indique à quelqu'un ce que j'ai à faire, si la personne me connaît déjà ou pas. À chaque fois que Dieu m'a révélé aux yeux de pieuses gens, c’était toujours après une messe ou une conférence où ces gens m’avaient aperçu ; la vision leur permettait de prendre rendez-vous avec moi, pour une raison louable (me faire connaître un message divin) et passer ainsi une heure en compagnie. Or, madame Chenil m'a bel et bien vu il y a quelques mois lors d'une messe dans sa paroisse (mais je ne me souviens plus y être allé) ; "je vous ai surtout entendu", précise-t-elle, car elle a la vue basse, et elle ajoute fièrement qu'elle conduit quand même, mais seulement sur deux ou trois parcours ruraux où elle pourrait aller les yeux fermés. Je pense lui demander si, avec des yeux si faibles, elle a vraiment pu voir les ceps, le blé et moi dans les hauteurs du ciel ; mais après tout c'est une vision, et ce qui s'avère impossible au quotidien est peut-être donné quand Dieu le provoque.

Je m'interroge sur ce que je vais dire à madame Chenil. J'ai rencontré beaucoup de visionnaires (plus exactement : beaucoup de visionnaires ont pris rendez-vous pour me raconter leurs apparitions diverses) et j'ai toujours trouvé que leurs visions pouvaient se suffire à elles-mêmes : voir Jésus, la sainte Vierge, des saints ou des morts leur semble la plupart du temps un grand motif de joie et de contentement personnel ; si l'on dit à ces personnes de rester avec cette joie, elles sont un peu déçues et estiment qu'un prêtre pourrait en dire davantage. Et toujours, je me demande : quoi ?

Heureusement, avec madame Chenil, les choses sont beaucoup plus organisées. Après avoir évoqué sa grandiose fresque céleste dont j'étais partie prenante, elle poursuit méthodiquement. Elle est veuve et "se trouve maintenant, me dit-elle, dans les quatre-vingt" ; elle parle de son âge et l'on ne sait si elle va aborder la frontière des quatre-vingts ans ou si elle s'en éloigne résolument. Je crois comprendre par quelques points biographiques qu'elle m'énumère que, comme la prophétesse Anne, elle a passé quatre-vingt.

Elle porte un grand projet, qui, il y a vingt ans, lui a aussi été révélé dans une vision (à base de vignobles, de champs de blé et de maisons blanches). Voici ce projet en deux mots : elle veut créer un phalanstère chrétien. Il y aurait des vignes, de la culture céréalière (d'où le motif récurrent de ses visions), de l'élevage, puis toutes sortes d'ateliers : récupération d'objets usagés, transformation de ces objets. Surtout, l'énergie serait fournie par le lait des vaches, utilisé selon des procédés que je ne comprends pas sur le coup, mais qui s'avèreront économiques et propres. On peut sans doute remercier le ciel : pour prophétiser un projet aussi complexe, il a choisi de ne montrer que deux éléments : la vigne et le blé ; faire apparaître des vaches dans le ciel, ou encore des bouteilles plastiques que madame Chenil veut récupérer et recycler aurait été moins probant.

J'interroge madame Chenil : en quoi au juste puis-je aider cette cause ? Elle me dit qu'elle serait le bras du projet et que j'en serais l'âme. Je lui demande qui serait le payeur, elle élude ma question en m'assurant qu'elle a pensé au problème, mais que je n'ai heureusement pas à m'en occuper. Elle me montre plutôt que cela fournira un ouvrage à des sans travail, un toit à des sans abri, et, ajoute-t-elle vibrante, "un réveil pour les âmes endormies". Car le phalanstère sera catholique, aura une chapelle au milieu du complexe des bâtiments, et j'en serai l'aumônier et le cœur.

Elle s'arrête soudain, et sans aucune transition prend dans son sac un yaourt. "C'est l'heure" dit-elle avec autant de profondeur que si elle prononçait cette formule sur son lit de mort ou devant l'imminence du déluge. Ses faibles yeux s'égarent autour d'elle. Une nouvelle vision, dans cette pièce ? "J'ai oublié la petite cuillère, confesse-t-elle dans un souffle, pourriez-vous m'en prêter une ?" Je vais lui en chercher une à la cuisine : elle mange son yaourt avec une détermination qui fait plaisir. Elle est du genre exhaustif — qui lèche ce qui s'est collé au couvercle intérieur. Quand c'est fini (j'ai baissé les yeux comme quand j'entends une confidence difficile à sortir), je lui pose une question. Comme le propos était jusqu'ici fortement marqué par l'irréel (des visions fugitives et un projet à l'état de rêve), je me raccroche à un fait réel : nous nous sommes donc croisés quand je suis venu prêcher dans sa paroisse. Je demande : "Quand suis-je venu dans votre église ?" Elle répond : "Le dimanche de la sainte Famille, après Noël dernier" Je réplique : "Je n'étais pas en France à cette époque" Elle balbutie : "Mais vous êtes bien le Père Philippe" Je réponds : "Oui, mais nous sommes trois à porter ce prénom ici ; c'était un autre".

Elle se lève, impériale, et me dit : "Je les contacterai".

Il va falloir désormais que celui qui est apparu dans le ciel soit enfin démasqué.
Philippe Lefebvre 11 06

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