à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

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Le journaliste

Le journaliste avait bu visiblement. Mais cela lui donnait un air un peu perdu qui prévenait en sa faveur. Il se présente, n'y arrive pas trop et, grelottant dans cette chaude matinée d'août, il demande qu'on passe tout de suite à l'entretien. Il n'a pas tellement envie de savoir qui je suis ni ce que je fais pour comprendre mieux mes réponses. Cela m'arrange : je n'ai pas beaucoup de temps.

Il est envoyé comme il le dit "par la rubrique affaires religieuses" de son journal, pour noter ce que je pense du livre de D. qui vient de sortir sur la Vierge Marie. Selon cet auteur la Vierge ne l'est pas ; elle a convolé avec s. Joseph et tous deux ont passé leurs soirées à autre chose qu'à dire des chapelets : ils ont eu beaucoup d'enfants, dont Jésus, et ça on nous l'a toujours caché. Alors, le journaliste tremblotant veut savoir ce que j'en pense.

Première question : "est-ce que Joseph et Marie ont…" Il bloque. Il y a un petit silence ; sa bouche est sèche, il passe sa langue sur ses lèvres. Une toute petite langue pour un homme corpulent. Je l'aide : "Vous voulez dire : est-ce qu'ils avaient une vie de couple ?" "Oui, me dit-il, c'est ce que je veux dire". Alors je lui dis que je vais faire une "pré-réponse", et disant ce mot je mime le signe "entre guillemets" en recourbant à plusieurs reprises l'index et le majeur de chaque main. Je constate qu'il ne comprend pas du tout — du tout. Je dis : "D'abord : qu'est-ce que c'est qu'une vie de couple ? Pourquoi on cherche à savoir des choses sur leur intimité ? C'est quoi l'intimité ? Est-ce qu'il y a des modèles de vie intime, auquel cas ce n'est plus intime : quand vous vivez ce que tout le monde peut imaginer, c'est que ça n'est plus personnel ni secret".

Il n'a pas entendu, pas un mot. Il me répond : "Oui, mais est-ce que Joseph et Marie ont…" La même question que tout à l'heure, le même blocage. Cette fois, je ne répète pas la question que j'avais reformulée pour l'aider. J'essaie de répondre, de débloquer. Il paraît que les gens dans le coma entendent parfois ce qu'on leur dit ; peut-être que ça fera pareil avec lui. Je lui parle de l'importance de ce croisement charnel de Dieu et d'une créature, Marie, pour engendrer Jésus ; je lui dis que c'est un métissage, que c'est très important ; j'ajoute que l'hésitation à imaginer ce métissage ressemble à la réticence que l'on observe souvent dans les milieux conservateurs à envisager les croisements raciaux ou sociaux ; je continue en disant qu'on a souvent tendance à reformater les choses dans les cadres connus ; je lui explique : le personnage de Marie que D. propose est finalement une figure plutôt réac de femme : il ne peut l'imaginer que comme la brave femme d'un brave homme, pondant des enfants à tire-larigot.

Je me dis que si j'emploie des termes triviaux, il va peut-être s'éveiller, être partie prenante. Mais non. Il fait un geste comme de mâcher quelque chose, passe une nouvelle fois sa langue menue sur ses lèvres et dit : "Oui, oui, bien sûr, mais…" Il bloque. J'ai envie de lui proposer une chambre à l'hôtellerie pour qu'il se repose un peu. Mais non : après il faudrait que je vienne voir régulièrement s'il dort et que je lui montre le chemin quand il devra repartir. Sans qu'il ait besoin de reposer sa question, ce qu'il n'essaie d'ailleurs pas de faire (il regarde son bloc-notes comme si c'était un objet tombé du ciel), je lui parle de Joseph. Je dis : "C'est vraiment un homme-avec-Dieu (et je fais avec les index de mes deux mains de petits va-et-vient horizontaux pour signifier les tirets entre les mots). Il n'est pas un rival de Dieu auprès de Marie, ni un chaperon : Dieu est en lui". C'est quelque chose comme ça que je veux dire, mais je sens bien que c'est trop compliqué comme explication. Pas assez mordant.

Je pense à D., l'auteur à succès qui vient d'écrire sur la Vierge : il a trouvé sa manière, lui. Il dit des banalités (du genre : pour faire un enfant il faut un homme et une femme), et les habille d'une panoplie de scandale et de références savantes. C'est simple (parce que c'est banal, c'est ce que tout le monde connaît), mais ça en jette.

Je me rends compte que mes forces m'abandonnent. Je vois sur la petite table qui nous sépare un prospectus de je ne sais quelle maison religieuse au bord de la mer qui propose des séjours pour famille. Je ne m'imagine bien sûr pas du tout dans cet établissement ni en famille, mais au bord de la mer. Je me dis que c'est peut-être jouable d'y aller par le premier train venu dans les minutes qui suivront, de dormir cette nuit dehors, sur le sable, pour n'avoir rien à dépenser, puis de revenir demain matin. J'abandonne ce rêve.

En état d'hypnose, je profère encore quelques phrases. Ça sent dans la pièce l'haleine alcoolisée et l'anorak qui fermente dans la chaleur. Je cite l'évangile de Luc, de Matthieu. Il intervient : "Je pourrai vérifier ça plus tard, mais puisqu'on y est : Matthieu, c'est avec deux t ou un seul ?" Je lui dis deux. Je le remercie intérieurement : il a parlé, il est allé au bout d'une question ; tout naturellement, cela sonne comme une conclusion, comme s'il avait pris acte que nous nous étions rencontrés et que tout cela avait maintenant une fin.

Je le raccompagne. Il me tend la main et son crayon en tombe : il le tenait encore, mais ne s'en était pas aperçu. Il s'accroupit pour le ramasser et je l'aide spontanément à remonter. Cela s'avère nécessaire, mais nous prenons le parti de ne pas en parler : il ne me remercie pas, je ne lui fais pas un sourire pour m'excuser de l'avoir aidé. Il est à motocyclette et met son casque avec une aisance que je n'aurais pas soupçonnée. Je lui dis : "Ça va aller ?", en m'apercevant qu'on entend la suite non dite de ma question : "dans l'état où vous êtes". Il me répond avec à propos : "J'ai l'habitude" et on entend la suite non dite de sa réponse : "de mon état".

Le lendemain, il y a dans la région un immense mouvement social : des grèves, des occupations d'usine. La rubrique des affaires religieuses a été annulée pour laisser toute la place à l'urgence de l'actualité.
Philippe Lefebvre 11 06

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