à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

 

Vu du couvent n°1
Cénobie 
 
Cénobie m'appelle, Cénobie me mande, Cénobie a laissé des messages en tous lieux où elle supposait que je passerais aujourd'hui. Quand j'arrive dans ma chambre le soir, harassé, mon répondeur fait entendre un premier message de Cénobie (il faut que je la rappelle d'urgence) ; puis un deuxième message de Cénobie (elle s'excuse du premier message, elle n'aurait pas dû dire "il faut", c'est indigne d'elle, de moi, de nous) ; puis un troisième message de Cénobie qui s'excuse d'ajouter aux deux premiers, mais signale cependant ce qu'elle a oublié de rappeler dans le message précédent : il serait si gentil de ma part que je lui téléphone, car c'est quand même assez urgent ; puis viennent les messages émanant des endroits où Cénobie a déposé des messages et où je ne suis pas passé ("une certaine madame Zénobie vous fait dire qu'il faut que vous la rappeliez", "Célinie a laissé un message pour vous : la rappeler aussi vite que possible", "comme la semaine dernière, Cénobie a téléphoné pour dire qu'il fallait que vous lui téléphoniez"…). Se pressent ensuite les messages ordinaires qui très vite s'interrompent, faute de place, le répondeur étant quasiment saturé par l'affaire Cénobie.

Qui est Cénobie ? Une araignée tapie au centre d'une toile gigantesque qu'elle tisse sur la ville ? En tout cas, elle n'en offre pas l'apparence. Cénobie est une petite dame tirée à quatre épingles qui vit seule dans un immense appartement de deux cents mètres carrés ("avec ascenseur et heureusement vue sur le parc, c'est si beau les arbres, même en hiver"). Elle a des cheveux blond platine, un pantalon d'un blanc immaculé, une veste fuscia (ou blanc immaculé), une broche de diamants et des lunettes dont les verres ont la forme d'ailes de mouettes. Le montant de ces lunettes est recouvert de paillettes scintillantes.

Cénobie est séparée de son mari qui a très vite pris la tangente. Il lui a fait deux garçons par surprise et puis s'est recasé avec une intellectuelle post-moderne prête à toutes sortes d'expériences issues du tantrisme. Cénobie est en relations difficiles avec ses fils qui ont fui la maison aussi vite qu'ils ont pu pour faire diverses études et gagner (bien) leur vie. Ils n'ont pourtant pas rompu totalement les liens, car Cénobie, au cœur de sa tanière quatre étoiles, dort sur un pactole auquel ces jeunes gens ne semblent pas prêts à renoncer.

Cénobie se tient au milieu d'un monde cruel et de quelques tableaux de maître ("tout n'est pas dans l'appartement : de nos jours, il vaut mieux entreposer certaines choses dans un coffre, n'est-ce pas ?"). Après avoir vécu éloignée de l'Église, selon une expression "consacrée", elle a découvert le couvent au cours d'une promenade (en fait elle allait "chez une vieille dame d'origine hongroise, pour lui faire la lecture, parce que figurez-vous…"). Elle est entrée par hasard ("mais est-ce un hasard ?") dans la chapelle, a assisté à un office et s'est réconciliée avec la religion, ses pompes, ses œuvres, avec Dieu par la même occasion. Bref, l'infaillible Providence qui prévoit les promenades de Cénobie était au rendez-vous ce jour-là, avec autant d'à propos que le chef de rang du Cerf Doré où Cénobie va déjeuner tous les jeudis. Dans cette chapelle du couvent, Cénobie a vu un groupe d'hommes, dont plusieurs sont jeunes encore, revêtus de beaux habits blancs (pas tous immaculés), certains arborant de jolies frimousses, des hommes qui font profession d'être gentils avec les pauvres petites dames qui vivent seules.

Surmontant sa timidité ("je suis si désireuse de ne tenir que la plus petite place possible"), elle a immédiatement contacté le prieur, le sous-prieur, a pris rendez-vous avec un confesseur, a invité chez elle deux jeunes frères ("cela leur fera redécouvrir une ambiance familiale qui doit parfois bien leur manquer"), a envoyé ses vœux pour la Pentecôte (pourquoi pas ?) et a adressé à l'économe un chèque de bienfaitrice en soulignant son adresse ("il m'a renvoyé une lettre de remerciement si délicate"). Bref, Cénobie est dans la place. Fragile, tentaculaire.

Elle m'a accosté à la sortie d'une messe ("votre sermon si…") et m'a invité chez elle ("mon appartement qui pour vous est trop peu…"), bien qu'elle ne voulût en rien me déranger ("je veux être le moins possible…"), ayant bien compris le travail ardu qui m'incombait ("vous semblez tellement…"), nous incombait à tous ("vous êtes tous si…"), et le manque de temps ("c'est incroyable comme le temps…").

J'ai refusé une fois, deux fois, trois fois. Mais Cénobie était toujours là, se tenant impérieusement effacée à la sortie des messes, patrouillant dans les abords du couvent, commençant à rendre de petits services anodins qui lui donnent l'autorisation absolue de trottiner dans nos couloirs, de s'y arrêter, d'attendre. Bref, finalement empétré dans un fil de sa toile, j'ai été rembobiné chez elle, sans que je n'oppose plus de résistance. Elle m'a parlé de tout, de rien, de rien surtout. Elle a une bonne portugaise qu'elle nomme Maria ("elle ne s'appelle pas Maria, mais comment voulez-vous appeler une portugaise ?"). Les conversations de Cénobie sont languissantes, elle laisse des blancs, elle est mélancolique, elle n'en finit pas de boire son thé. Elle en renverse sur le tapis, Maria vient et nettoie; on parle de cet événement. Cénobie déploie une énergie folle à trouver des victimes ; une fois qu'elle les a, elle ne fait plus d'effort.
Ma visite lui fait un bien fou ("vous ne pouvez pas imaginer"). Il faut revenir : "mercredi prochain ?" Je suis occupé : "Jeudi ?" Je ne peux venir à ce rythme hebdomadaire : tous les quinze jours, alors, dit Cénobie, conciliante, gourmande, sûre peu à peu de trouver une proie habituelle.

Au fait, pourquoi Cénobie m'a-t-elle appelé aujourd'hui ? La rappeler ? Non : ne pas lui donner cette nouvelle victoire. Mais si je ne le fais pas, elle va partir à l'assaut du standard, téléphoner à nouveau dans tous les lieux où elle suppose que je passerais demain. Cénobie à nouveau victime au sourire triste d'un homme indélicat, Cénobie à nouveau célébrée comme la blessée de l'existence. Alors, abdiquer, une fois de plus. Téléphoner. "Allo Cénobie ?" Et Cénobie parle, s'accroche. Au téléphone, elle assouvit un peu de sa faim journalière, elle use de tous les moyens, de tous les registres pour se suspendre à son fil téléphonique et paralyser à distance sa proie. Qu'avait-elle à me dire ? Ah, elle ne sait plus, "parce que figurez-vous qu'aujourd'hui…". Ah oui, ça lui revient : jeudi je dois venir chez elle, or son pâtissier ("un véritable artiste") ne peut pas faire la tarte aux mûres ce jour-là que j'avais tant aimée. Est-ce que ça me dérange si elle prend une tarte aux framboises ?
 
Philippe Lefebvre 11 06

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