à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

"Discours" chrétien et parole de Dieu

Le "discours" chrétien ambiant a-t-il rapport avec la Bible qui est supposée être sa fondation et sa source ? Beaucoup de choses se disent et se répètent dans les milieux croyants, sans que cela soit toujours confronté à la parole biblique, vérifié et vivifié par elle. Il n'y a rien là que de très normal ; quand un groupe se recommande d'un texte fondateur, le commentaire issu de ce texte tend à acquérir sa propre force et à s'imposer au détriment de la parole originelle. Il convient alors de retourner au livre ; le mouvement est difficile, voire douloureux, il est aussi passionnant et vital.

Je propose ici un exercice : écouter quelques passages bibliques et les mettre aussitôt au contact de plusieurs leitmotives du discours religieux courant. Cela aide à comprendre que pour des personnes "en recherche" qui découvrent la Bible, il soit parfois difficile de faire le lien entre certaines assertions chrétiennes et la matérialité de la Parole. Pour un croyant, cela peut constituer un exercice de prise de conscience, et aussi d'assouplissement : comment s'efforcer de "rendre compte de l'espérance qui est en (nous)", comme l'apôtre Pierre le demande (1 Pierre 3, 15), sans avoir recours à des phrases préfabriquées, mais en partant vraiment de cette source d'espérance jaillissant en nous qu'est la Parole de Dieu ?

La Sainte Famille : un exemple ?

Une des premières prédications que j'ai dû assurer devant un large public se passait le jour de la Sainte Famille (le dimanche qui suit Noël). L'oraison de cette fête propose la Sainte Famille comme exemple et invite à pratiquer comme elle les vertus familiales. Si l'on tient compte des textes évangéliques présentant la Sainte Famille, comment faire pour la donner comme modèle ? La jeune femme y est enceinte avant le mariage, le fiancé n'est pas le père de l'enfant à naître, la fécondité est réduite au minimum : un seul fils, le couple n'aura d'ailleurs pas d'autres enfants puisqu'il vit dans la chasteté. Pour achever de brouiller les pistes, cette famille, donnée comme idéal pour des couples chrétiens, est juive.
Bien entendu, nous connaissons le déroulement des événements selon lequel Marie est devenue mère de Jésus. Mais pour qui commence à entrer dans l'évangile, il est étrange d'entendre parler d'exemple. Marie et Joseph ont assumé avec Dieu une situation qui les mettait apparemment en porte à faux avec la Loi de Moïse qu'ils étaient si soucieux de suivre. Joseph a même pensé répudier Marie. Les textes évangéliques nous placent donc aux antipodes de toute "application" simple ("il n'y aurait qu'à" vivre comme la Sainte Famille). Ils empêchent toute parole conquérante : on ne peut exhiber en archétype familial une famille atypique.

Est-ce dire qu'il faut renoncer à croire ce que les évangiles nous disent de la Sainte Famille ? Ou bien conclura-t-on qu'une certaine latitude est finalement donnée pour les familles ? En quoi Marie et Joseph sont-ils imitables ? En leur capacité à prendre des chemins inattendus, qui n'appartiennent qu'à Dieu et à eux. Un couple qui vit à l'exemple de la Sainte Famille ne "s'obtient" pas par la mise en œuvre de recettes répertoriées, qui auraient été illustrées en haut lieu. Il serait plutôt la rencontre sans pareille d'un homme et d'une femme prêts à assumer, avec Dieu seul comme lumière, les situations qui se présentent, même si elles paraissent différentes de ce qu'on imagine être la forme du bien.

Couples recommandables ?


De façon générale, les différents aspects de la famille sont très surprenants quand on les aborde Parole de Dieu en main. Pour rester dans les histoires conjugales, il est ainsi difficile, lorsqu'on s'occupe de préparation au mariage, de trouver des exemples bibliques de couples dont on peut préconiser sans ambages l'imitation. Laissons de côté dans la Genèse les bigames et polygames dont Abraham et Jacob sont les exemples les plus connus, et arrêtons-nous à Isaac et Rébecca. Enfin un couple monogame. Le récit de leur rencontre et magnifique et très riche théologiquement (Genèse 24). Cela dit, les questions finissent par venir : pourquoi ne se sont-ils pas vraiment choisis, si vraiment le mariage doit se faire, selon le rituel, "librement et sans contrainte" ? Pourquoi Rébecca donne-t-elle, des années plus tard, le conseil à son fils Jacob de tromper son vieil époux devenu aveugle ? Là encore, les textes obligent à remettre en chantier des notions trop connues, à aborder des situations dérangeantes, à formuler des questions. On ne peut tirer des textes un mode d'emploi pour la bonne marche des couples.

Quelle éducation ?

Et que d'autres passages bibliques qui ne concordent pas avec ce que l'on essaie d'inculquer ! Il faut parler entre époux, dit-on, surtout dans les moments d'incertitude, de décision à prendre. Pourquoi alors Marie, après l'annonciation, part-elle en toute hâte chez sa cousine Élisabeth (Luc 1, 39) : elle ne parle donc pas avec son fiancé ? Pourquoi l'évangile ne propose-t-il pas une scène où les deux aviseraient ensemble, pratiqueraient le "devoir de s'asseoir" ? Ce serait un exemple de scène conjugale devant Dieu.

Et comment Joseph et Marie s'y sont-ils pris pour éduquer Jésus ? Il est difficilement explicable à des couples qui demandent des repères pour leurs enfants que ce jeune garçon supposé bien élevé, Jésus, ait fait une fugue de trois jours. À douze ans en effet voici qu'il décide de rester à Jérusalem où on l'a emmené pour les fêtes de la Pâque et laisse Marie et Joseph le chercher dans l'angoisse ; tout ce qu'il trouve à dire quand ceux-ci le trouvent est : "Pourquoi me cherchiez-vous ?" (Luc 2, 49). On ne pratiquait donc pas le dialogue entre les générations dans la Sainte Famille ?

Merveilleuse fraternité ?

Il y a quelques années on m'avait demandé une conférence sur la fraternité selon l'Ancien Testament. J'annonçai aux organisateurs, lors de l'entrevue préparatoire, que je comptais passer en revue quelques fratries depuis les origines. On applaudit cette idée, mais l'ovation fut de courte durée ; je proposai en effet d'évoquer premièrement, dans l'ordre que la Bible déploie, Caïn et Abel, puis Ismaël et Isaac, Jacob et Ésaü, enfin Joseph et ses frères. La rencontre de travail tourna court : il n'était pas question de parler de fraternité biblique en prenant des exemples de fraternité biblique. En fait, on attendait de moi que je fasse un petit discours convenu, déconnecté du texte biblique, affirmant qu'avec un peu de bonne volonté et un saupoudrage de Jésus-Christ sur le tout on pouvait être gentiment fraternel (mot qui paraisait véhiculer tout un sens sur lequel il était requis de ne plus s'interroger).

Dialogue ?

Il y a peu de mots d'un usage aussi massif aujourd'hui que dialogue et dialoguer. Par le dialogue, on serait censé arranger bien des choses. Il n'est évidemment pas question de refuser la parole échangée, l'explication réciproque, mais de mettre cette notion au contact de la Bible. À la fin de certains prêches appelant de leurs vœux toujours plus de dialogue, j'ai parfois envie de demander si Jésus-Christ a manqué au dialogue. Lui, le Verbe de Dieu, a-t-il si mal manié la parole qu'il n'ait pas su se faire comprendre ? S'agit-il de faire mieux que lui en trouvant enfin les arguments qui ne conduisent pas à la croix ? Celui qui ne comprend pas et réagit violemment est-il en fait victime d'un manque de dialogue de son interlocuteur ? Le prophète Jérémie n'aurait alors, en étant descendu dans sa fosse, que la rançon d'un "déficit dialogal" : sa parole prophétique trop tranchée aurait rebuté ceux qu'il n'aurait pas suffisamment écoutés et consultés.

L'amour toujours ?

Quand on touche à l'amour, un des noms mêmes de Dieu, certains propos peuvent devenir franchement insupportables. Qu'il faille aimer, c'est un fait, mais, ajoute l'évangile : "comme Jésus nous a aimés". Et comment a-t-il aimé ? Regardons dans les évangiles ! Jésus manifeste cet amour selon une large palette d'attitudes très contrastées. Il accueille, guérit, révèle des gens exclus de mille manières ; il invective tout autant, prend à parti, dénonce, vitupère. Il traite les Pharisiens de tombeaux pleins de putréfaction, désigne certaines personnes comme des cochons devant qui il ne faut pas proposer les perles du Royaume, etc. Parfois même il provoque ceux qui l'entourent et qui n'avaient rien dit : c'est Jésus qui a commencé !

Tout cela contribue à illustrer ses mille manières d'aimer : Jésus n'entre dans aucune complicité humaine qui se fait passer pour de l'amour, de la communion. L'amour qui vient d'en haut est trop précieux pour qu'on en accepte des contre-façons ; à ceux qui bafouent cet amour, Jésus fait la charité de ne pas entrer dans leur jeu.

Il y a des propos sur l'amour, tenus au nom de l'évangile, qui n'ont aucun rapport avec l'évangile. Le plus souvent, on n'en dit d'ailleurs rien, comme si la répétition du verbe aimer suffisait à rendre ce terme compréhensible à tous. Tout au plus évoque-t-on l'idée que l'amour est une manière d'être au mieux avec tout le monde, mal avec personne, ce qui constitue l'inverse de ce que Jésus-Christ a vécu. Lui qui "a aimé les siens jusqu'au bout", il s'est retrouvé en opposition avec presque tout le monde, conspué, abandonné, incompris, supplicié.
On pourrait allonger indéfiniment la liste des heurts entre Parole biblique et propos chrétiens courants

La Parole de Dieu cause-t-elle du mal ?

L'exercice que j'ai proposé a sans doute pour certains quelque chose d'irritant. On peut avoir l'impression d'un jeu de massacre, d'une manière de ruiner des domaines aussi importants que la famille dont la situation n'est déjà pas si brillante aujourd'hui.

Il me semble qu'il y a là un enjeu pour la foi : est-il vrai que, si on lit la Bible, cela va tourner mal ? En l'ouvrant, va-t-on vraiment déclencher un cataclysme qui mettra en péril les institutions et les certitudes ? Il est essentiel d'apprendre que la Parole de Dieu ne cause pas de mal. Elle n'en finit pas de déplacer les notions qui peu à peu se figeaient ; elle est là pour parler à nouveaux frais de ce qui semblait connu. Une chose est de s'étonner, de s'interroger, de trouver qu'il est difficile d'amorcer de nouvelles compréhensions, une autre chose de grincer des dents dès que les habitudes sont remises en cause et avec elles, croit-on, le système du monde dont on est le chantre. "Vous avez appris" telle et telle chose, dit Jésus aux siens, "éh bien moi je vous dis" (Matthieu 5, 21-48). Jésus nous change-t-il la religion ? Remet-il en question "ce qu'on a toujours dit" ? Oui, tout le temps.

Cela veut-il dire que tout subsiste continuellement en chantier, que toute notion se relativise ? C'est ce que l'on croit tant qu'on n'a pas fait le pas d'entrer dans la parole de cet Autre qui est Dieu et d'y demeurer, comme le dit Jésus (Jean 8, 31). Dieu ne parle pas pour nous enlever quelque chose que nous croyions ou disions, mais pour enraciner en nous sa Parole. Il n'est pas là pour nous déstabiliser continuellement et cyniquement, mais pour éviter que nos pensées deviennent des systèmes qui feraient l'économie de la rencontre quotidienne avec lui. Plutôt que des propos rassis, il offre une parole fraîche du jour.

Offusquer ?

On peut craindre que l'évocation de certains chapitres bibliques, que certaines remises en cause par un usage trop direct de la Bible n'inquiètent les braves gens. Il y aurait de bons Chrétiens qu'il ne faut pas chahuter : ils font ce qu'ils peuvent, rendent service à l'occasion ; on ne va pas commencer à saper ce qu'ils croient et qui n'est pas rien. Tout cela tombe sous le sens. Mais cette conscience de la réalité du terrain étant faite, va-t-on instituer une "Parole à deux vitesses" ? Aux gens avertis, on pourrait livrer l'évangile ; à l'usage des faibles, on en donnerait une version "soft" : expurgée des étrangers et des prostituées justifiés par Jésus, des femmes qui lui massent les pieds de leurs cheveux, des invectives trop violentes, de la passion et de la croix.

Comment Jésus s'y prend-il avec les croyants de base de son temps pour qui la vie est dure, qui n'ont pas spécialement le temps de s'interroger sur la Bible ? Entre autres attitudes à leur égard, il les prend comme disciples ! Un groupe de braves gens dont plusieurs ont régulièrement du mal à comprendre et à accepter ce qu'il dit : voilà ceux qu'il enverra après sa résurrection dans toutes les nations.

Parole choquante ou bonne nouvelle ?

D'autre part, pour une personne qui se trouve choquée d'entendre dire —par exemple— que la fraternité est souvent un lieu d'affrontement selon la Bible, il y a une autre personne, ou deux, pour qui cela est une bonne nouvelle. En commentant un jour l'histoire de Jacob et d'Ésaü, je signalais que Dieu apparaît pour la première fois à Jacob quand ce dernier est en dispute totale avec son frère (Genèse 28). On n'est pas obligé d'attester coûte que coûte de bonnes relations avec sa fratrie pour vivre une expérience avec Dieu. J'ai alors vu des visages s'illuminer : ainsi donc, on peut oser vivre avec Dieu même si un de vos frères vous a toujours battu froid ou si une belle-sœur vous fait des crises à tout propos. Bien des gens se sentent coupables de la mauvaise humeur de leurs proches ; dans les passages de la Bible qu'on peut leur proposer, ils trouvent un soulagement, une libération. Enfin la Parole parle d'histoires qui sont les leurs, elle les assure que c'est au cœur de ces histoires-là que Dieu se donne à connaître depuis les origines. C'est souvent des gens simples qui découvrent cette vérité profonde. Bien loin de les choquer, la Bible les libère et les apaise.

Mettre régulièrement en contact les propos que nous tenons ou entendons et la Parole biblique devient un exercice continuel, un exercice spirituel. Bien plus, demander, se demander si les propos tenus au nom de Dieu sont vraiment enracinés dans la Bible, cela actualise immédiatement ce que la Bible raconte. De quoi parle la Bible ? Elle parle de ce qui arrive quand on parle de la Bible ! Expliquons-nous par un exemple.

Connaissance selon le serpent ou Parole de Dieu ?

Finalement, de quoi est-il question quand on parle de cette opposition entre "discours" ambiant et parole biblique ? D'un enjeu présent dès le commencement : va-t-on laisser Dieu parler, s'expliquer sur ce qu'il dit ? Lui permet-on d'être une Personne qu'il convient de fréquenter, d'entendre longuement, d'interroger chaque jour, afin d'entrer peu à peu dans son mystère ? Ou bien est-il considéré comme la lointaine garantie d'un système intangible d'organisation du monde dans lequel on a sa place ? Pour dire cela en d'autres termes : est-on dans le registre de la rencontre ou dans celui de la connaissance du bien et du mal a priori ?

Le serpent dès Genèse 3 offre les moyens de distinguer le bien du mal sans avoir à rencontrer Dieu, sans consulter sa parole de manière circonstanciée, sans laisser cette parole traverser les apparences. Le serpent propose aux braves gens de savoir ce qu'il faut penser et faire en toutes occasions sans plus avoir à s'interroger. À l'inverse de cette attitude, Dieu, lui, entre en conversation ; et cela est beaucoup plus risqué, cela emmène sur des chemins non prévus d'avance. La relation avec lui s'approfondit, avec tout ce qu'elle comporte de confiance à trouver : la parole de Dieu va-t-elle nous déstabiliser, nous contredire sans cesse, ou bien au contraire est-elle vraiment cette expression d'un Autre qui parle pour notre vie ? C'est en cela que commence un véritable dialogue avec Dieu, avec d'autres, inattendus, qui cherchent loyalement au-delà de ce qui est convenu et convenable.

Marie Madeleine une semaine avant la passion achète un parfum extrêmement cher et en oint les pieds de Jésus à Béthanie (Jean 12, 1-8). Il y a bien entendu quelqu'un parmi les témoins pour s'offusquer : on aurait pu utiliser l'argent considérable qui a été dépensé pour soulager des pauvres. La remarque est juste ; un détail pourtant : elle émane de Juda, qui a commencé ses tractations secrètes pour livrer Jésus. Jésus intervient pour magnifier le geste de Marie et il ajoute cette parole choquante : "Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous".

Comment comprendre ces gestes et ces paroles qui en effet interrogent ? Comment justifier Marie de Magdala ? Comment entendre Jésus ? Est-ce dire qu'il ne faut plus jamais donner d'argent aux sœurs de Mère Térésa, mais toujours aux grandes marques de parfums ?

Admettons, lecteur, que tu sois un participant de cette scène de Béthanie : qu'en penses-tu ? Qu'en dis-tu ?
Philippe Lefebvre 02 06
* Paru dans La Vie Spirituelle, juin 2004.

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