à Propos


Viviane de Montalembert

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SUITE… 

 

 

 

 
 
Mais où est donc passée la liberté ?

 
Un homme reconnu comme fou peut-il être jugé ? Un meurtrier atteint de troubles psychiatriques graves peut-il être déclaré responsable de ses actes, peut-on encore parler à son sujet de liberté ? La question est à nouveau posée à l’occasion du double meurtre des infirmières de Pau. En première instance, le tribunal a prononcé sur cette affaire un non-lieu, jugeant l’individu — en plein délire au moment des faits — irresponsable. Mais les familles des infirmières assassinées ont fait appel de ce jugement, protestant que l’homme, qui a longuement prémédité son geste, doit en répondre devant la justice. Du point de vue des victimes en effet, le non-lieu est choquant car il suggère que le drame n’a pas eu lieu. À un journaliste qui lui demandait si elle souhaitait que le meurtrier soit jugé, la sœur de l’une des victimes déclarait : “Juger cet homme serait le traiter en homme ; ce serait l’honorer.” Là, tout est dit.

L’affaire est exemplaire car elle vaut pour les multiples non-lieux que nous prononçons quotidiennement sur les abus dont nous sommes témoins — “Ce n’est pas de sa faute, il/elle a beaucoup souffert…” — déniant ainsi à leurs auteurs la faculté d’exercer leur liberté. À force d’excuser la faute, en effet, on prive son auteur de la seule dignité qui lui reste, celle de l’avoir voulue. J’ai connu une femme que trompait son mari chaque fois que l’occasion s’en présentait. Durant toute sa vie elle s’en était plainte, mais après qu’il était mort, elle disait : “Ce n’était pas de sa faute, c’était les femmes qui le provoquaient… les hommes sont comme ça !” Sous couvert de pardon, quel mépris des hommes dans une telle affirmation, et de cet homme en particulier qu’elle prétendait aimer !

Certes, on peut considérer que la capacité de discernement d’un individu est affaiblie par les habitudes mauvaises. Mais, les habitudes, on les prend — comme on y renonce, aussi — pas à pas, dans une succession de gestes consentis qui déterminent un habitus* vertueux ou meurtrier. Un seul acte irréfléchi s’enracine dans une accumulation de consentements réfléchis, même chez les plus grands malades. À tout instant l’homme est libre de faire le bien plutôt que le mal, même s’il y faut parfois un long apprentissage. C’est faire honneur à la personne humaine que de l’affirmer. Autrement l’homme ne serait qu’une bête. Ce qui fait l’homme — si dément qu’il soit — différent de l’animal, c’est qu’à tout instant il se détermine. La parole évangélique fait à l’homme crédit de sa décision et de sa liberté lorsqu’elle l’avertit ainsi : “Si ta main ou ton pied sont pour toi occasion de faute, coupe-les et jette-les loin de toi, car mieux vaut pour toi entrer dans la vie…” (Mt 18, 8 ; Mt 5, ).

Témoigner de la liberté de son bourreau est le privilège de la victime. Par son regard posé sur lui, elle assigne son persécuteur à comparaître au tribunal de son propre cœur. De sa condition de victime, elle se hausse ainsi au rang de témoin. Non pas pour dénoncer un coupable mais pour désigner un homme, une femme. C’est le retournement chrétien, ce qu’on appelle “martyr” : un témoignage. Témoignant de Jésus-Christ dans la puissance de l’Esprit, le martyr témoigne de la dignité humaine inaliénable ; il témoigne de son bourreau comme de lui-même. L’impact de cette solidarité de la victime avec son bourreau est crucial car, seul, elle peut arracher le bourreau à son enfermement. Le précepte évangélique, “aimez vos ennemis” n’a pas d’autre sens (Mt 5, 44) que ce témoignage, quelle que soit la gravité de l’acte en lui-même.

Pour l'Évangile en effet, il n’y a pas de petits ou de grands péchés. Chaque acte y est qualifié selon l’intention qui le motive : “Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras pas […] et moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement” (Mt 5, 21). Ainsi, mépriser son interlocuteur ou l’injurier, du point de vue du prédateur procède de la même intention de tuer et engage donc, de la part de la victime, au même témoignage. Honorant son agresseur de la liberté qu’il a lui-même bafouée, la victime est dans le même élan relevée de son humiliation et revêtue de la plénitude des témoins du Christ. C’est vrai de cette femme dont j’ai rapporté les paroles au début de cet article, et c’est vrai de chacun de ceux qui, refusant les excuses faciles, témoignent en faveur du méchant, en lui reconnaissant la libre faculté de vouloir le mal et donc, possiblement, un jour de s’en repentir.

Viviane de Montalembert 11 07

* Chez Thomas d'Aquin, le terme d'habitus se réfère à l'intériorisation par le sujet de la perfection à laquelle il aspire, et qui se révèle dans les activités pratiques (cf.http://fr.wikipedia.org). Disons ici que l’habitus est l’expression du choix profond de l’individu, qui peu à peu modèle ses actes.

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