à Propos


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

Heureux

OUVREZ LE LIVRE DES PSAUMES : le premier mot du premier psaume est "heureux". "Heureux l'homme qui ne va pas au conseil des méchants, ne se tient pas dans le chemin des pécheurs, ne s'assied pas sur le banc de ceux qui raillent, mais qui prend son plaisir dans la Loi du Seigneur" (psaume 1, 1). Désormais, quand quelqu'un commence une parole officielle en disant "heureux", écoutez-le : il y a de bonnes chances que ce soit un homme de Dieu. C'est ce que fait Jésus aujourd'hui dans son premier discours-programme.

"Heureux" ne signifie pas un évanouissement de tous les problèmes, une version cool de la pratique religieuse. On est heureux dans la Bible quand on résiste à toute pensée préfabriquée, à tout embrigadement : "heureux celui qui ne va pas traîner chez les imbéciles et les salauds", dit en substance le psaume 1.

Réel

Or, résister est le genre d'attitude qui d'ordinaire ne mène pas au bonheur. Si vous commencez à vous démarquer de ce que d'autres font, les ennuis commencent en général. Alors, est-ce que le bonheur est de devenir un misanthrope cynique qui pense qu'il a raison contre tout le monde ? Pas vraiment ! Les béatitudes donnent la clé aujourd'hui : qu'est-ce que c'est "ne pas faire comme tout le monde" ? C'est vivre dans le réel. Et le réel, c'est là où nous sommes démunis, dépossédés, pas vraiment comblés.

On entend souvent les béatitudes comme une liste de situations tragiques, extrêmes, lointaines. "Ceux qui ont faim et soif de justice" font penser aux militants pour les droits de l'homme dans les pays totalitaires, "ceux qui font œuvre de paix" sont des prix Nobel, "ceux qui sont dans le deuil" ont perdu plusieurs membres de leur famille. En fait, les situations que Jésus évoque relèvent du quotidien. Le quotidien nous emmène dans des insatisfactions à la fois profondes et banales, crucifiantes et courantes.

"La faim et la soif de justice", on les éprouve par exemple devant le regard de tel collègue qui nous prend résolument pour un nul, parce qu'il a mal interprété certaines réactions que nous avons eues ; il faudrait le prendre à part, lui expliquer qu'on n'est pas le zéro qu'il croit etc, mais ce n'est pas possible. "Persécuté pour la justice", on l'est dans un couple quand un des conjoints, manipulateur rusé, vous met toujours dans votre tort et semble toujours avoir raison aux yeux des autres. On pourrait multiplier les faits courants qui nous mettent habituellement aux portes de la mort, dans les angoisses les plus grandes, les frustrations les plus irréparables, mais sans que cela paraisse si grave, tellement c'est banal : "c'est la vie" dit-on.

Quotidien

Nous y voilà : les béatitudes décrivent la vie. Elles nous disent qu'on est dépossédé et que, même, on ne choisit pas sa dépossession. Certains sont tentés de dire : "les béatitudes, je les accepte avec respect ; mais pour les vivre, il faut que je puisse résider à tel endroit, dans telles conditions, entouré de telles personnes ; c'est seulement alors que je vais donner toute ma mesure". Mais non : si la vie ne répond pas à ton attente maintenant, si ton quotidien est fait de beaucoup d'ennuis, d'incompréhensions, si certains proches se méfient de toi, alors tu es dans la situation des béatitudes. C'est là que quelque chose est à vivre avec Dieu.

Et on saura que c'est avec Dieu, parce que, humainement, on ne peut rien changer à la situation : on ne convertira pas son conjoint manipulateur, on n'ouvrira pas les yeux de son collègue qui se méprend, on n'aura pas la possibilité d'aller dans un monde merveilleux où la compréhension sera la règle. Dieu vient dans le mal-être réel et banal où on se sent pauvre, endeuillé, affamé, même si ce n'est pas visible, palpable, ni très noble.

Souterrain

C'est là qu'on fait l'expérience du Royaume. Jésus l'explique ensuite : ne vous méprenez pas sur le Royaume des cieux : il n'est pas à chercher au ciel ni à attendre dans un avenir improbable. Le Royaume des cieux est un trésor caché sous terre : on le trouve en furetant au ras du sol (Matthieu 13, 44). Il est à portée de la main et personne ne le voit. Si tu éprouves manque et douleur au quotidien, personne ne le sait vraiment, et si tu trouves ce Royaume enfoui dans la banalité de notre terre, personne ne le saura non plus dans l'immédiat. Jésus parle d'un mystère caché, souterrain, quand il parle de béatitudes. Il parle aussi d'un mystère personnel : la vie du Royaume est donnée, non comme une aide alimentaire standard, larguée sur moi en vrac, mais comme une réponse à la question qui depuis toujours me taraude. On n'apprend cette vie du Royaume que quand on est broyé, en manque, en attente ; ça évite d'être un petit arrogant qui pérore sur Dieu ou qui dit aux autres ce qu'il faut faire. On ne parle de la logique des béatitudes que quand on sait de quoi on parle.

Pratique

Tout cela ne peut pas être mis en théorie. C'est une pratique : la pratique dans la Bible ne veut jamais dire qu'il faut en faire plus, mais toujours qu'on expérimente dans sa chair ce dont on entendait seulement parler auparavant. Beaucoup de livres parlent aujourd'hui de l'histoire biblique au regard de l'archéologie ; on nous dit que David était un tout petit roi, qu'il n'a laissé dans l'histoire que très peu de traces. Pourtant la Bible en parle, souligne sa petitesse et affirme en même temps qu'il fut un très grand roi : on peut dire que l'Écriture sainte brode. On peut plutôt reconnaître en elle la logique des béatitudes : David était le chef d'un tout petit royaume, il a connu des problèmes très courants (par exemple un rival parano en la personne de Saül), et pourtant une vie exceptionnelle a coulé en lui. L'exceptionnel qui arrive sur la pointe des pieds, le vivifiant en sourdine : voilà le Royaume, voilà l'expérience dont les béatitudes témoignent.

Privilège

Une chose me gêne souvent quand on parle de béatitudes : on fait comme si le manque était au départ et que Dieu était là simplement pour combler ce manque. Or, entrer dans ce mouvement de la vie donnée là où elle fait défaut, c'est entrer dans cette "stature du Christ" dont parle s. Paul : le manque cesse d'être seulement défini comme manque ; c'est plutôt un privilège, le privilège d'avoir un Père. Je ne sais pas, je ne peux pas, je n'ai pas, parce que c'est la joie de mon Père de m'enseigner, d'agir avec moi et de me combler.
Philippe Lefebvre 11 06

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