Viviane de Montalembert

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SUITE… 

 

 


La Croix, principe du salut
 
Les chrétiens, dès les premiers siècles de l’Église, ont pris pour emblème la Croix du Christ. La Croix figure dans leurs maisons accrochée à leurs murs, ou pendue à leur cou. Le vendredi saint, ils viennent en procession pour l’embrasser. Mais quel est donc ce salut porté par la figure d’un supplicié mourant sur une croix, fut-il le fils de Dieu lui-même descendu tout exprès du ciel sur la terre pour sauver tous les hommes ? Pour en approcher le mystère, la liturgie inaugure les Jours saints avec les lectures d’Isaïe donnant à contempler le “serviteur souffrant”1.
 
La célébration de la Semaine sainte, cette année, a coïncidé avec la commémoration des tueries du Rwanda qui ont commencé le 6 avril  et se sont poursuivi sans trêve jusqu’au 4 juillet 19942. Le rapprochement est saisissant, avec cette image de la “brebis muette conduite à l’abattoir ” qui habite les textes (Is 53, 7), et les mémoires tout autant.

Le silence des victimes

“Mon serviteur ne criera pas, il ne haussera pas le ton… il fera paraître le jugement”, dit le prophète (Isaïe 42, 2-33. Trois fois dans ce passage, il est fait mention d’un “jugement”, dont le “serviteur” serait lui-même l’agent. Le mot “jugement” se traduit aussi par “droit” : “mon serviteur présentera le droit… ”4. Il ne s’agit donc pas ici de “juger” au sens où l’on prononcerait une sentence assortie d’une sanction, mais de “faire paraître” ou de “présenter” un droit demeuré caché, de le “révéler”. Le “serviteur souffrant” est à la source d’une révélation qui “ouvrira les yeux des aveugles, qui fera sortir les captifs de leur prison et de leur cachot ceux qui habitent les ténèbres” (Is 42, 7). Celui qui “présente son dos à ceux qui le frappent et ne protège pas son visage des outrages et des crachats” (Is 50, 6) est aussi celui qui “justifiera les multitudes” (Is 53, 11). Comment l’expliquer ?
 
On est parfois tenté d’en conclure que, pour ressembler au Christ — le Serviteur souffrant par excellence — le chrétien confronté à la violence devrait faire le choix de la passivité. Ainsi la femme battue, pour sauver son mari ne devrait pas porter plainte, ni celui qui est accusé à tort, se défendre, etc… Notons cependant que Jésus, giflé lors de son procès, ne se contente pas de baisser la tête mais il pose une question : “Pourquoi me frappes-tu ?” (Jn 18, 23) ; c’est plus tard seulement qu’il se taira, quand toute parole sera devenue inutile (Jn 19, 10). Très éloigné d’une posture vertueuse, le silence des victimes tient donc du constat : celui qui sait que nul n’entendra son cri, ne crie pas. Il acquiesce à l’inéluctable, il se tait.

Dans les marais du Rwanda le plus impressionnant, dit-on, était le silence des victimes. Débusqués, femmes et enfants se laissaient tuer sans protester — c’est tout juste si l’on entendait l’un ou l’autre parfois négocier une mort plus rapide, plaider d’être tué d’un coup plutôt que découpé par morceaux.

Premier témoin

Par son silence, la victime se met en marge de l’action, de telle façon que l’agresseur apparaît comme le seul acteur de la scène, sans qu’aucune protestation ni supplication vienne faire diversion. Par son silence, elle isole l’agresseur dans un huis clos où résonne la question, nue : “Pourquoi, toi ?” L’interrogation ici ne porte pas tant sur l’acte que sur la décision qui le motive ; elle pointe le libre arbitre qui, de n’importe quel agresseur, fait un homme et pas une bête. Car nul être humain ne tue, ne viole, ni n’insulte sans l’avoir un tant soit peu décidé. Le silence des victimes en appelle à la responsabilité personnelle de l’agresseur ; derrière la froide neutralité du traître, il est tourné vers l’homme.

La victime est, en première ligne, le témoin d'un geste auquel, dans l’instant, l’agresseur pleinement s’identifie : il insulte, il viole, il trahit, il accapare, il tue. Il est celui-là qui choisit de tuer, qui fait le geste, qui le décide ; il est celui-là, il est. Là, il est convoqué à exister personnellement, à se manifester. Là commence à poindre “le droit” qui veut que tout homme un jour vienne à la lumière.

Lors de sa Passion, Jésus anticipe ce moment du face-à-face avec le traître. S’adressant à Judas, il commande : “Ce que tu fais, fais-le vite” (Jn 13, 27). À Pierre de la même manière, il prédit : “le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois” (Jn 13, 38). Honorant la décision de l’homme, implicitement il le convie à s’en rendre maître lui-même pour en juger.

Le face-à-face

Aujourd’hui au Rwanda, les rescapées cohabitent avec les tueurs sur un même territoire. Le face-à-face est permanent et suscite de nombreux débats qui portent tous sur la question de “la vérité”. Quelle est donc cette vérité qu’attendent les victimes et que leur refusent les coupables, pour la plupart ? Quelques-uns parmi les tueurs font acte de repentir, d’autres se taisent ; mais cela ne suffit pas. On le voit également en France, à chaque procès portant sur des crimes particulièrement odieux : les victimes — ou leurs parents — guettent, de la part de l’accusé, un repentir qui les apaiserait et qui semble pourtant ne jamais venir comme on le voudrait.

On attend du coupable qu’il prenne la mesure du mal infligé et qu’il en demande pardon… mais il reste la plupart du temps en surface des faits, pour lesquels il se trouve des excuses : il ne savait  pas, il n’a fait qu’obéir aux ordres, on l’a provoqué, il a lui-même tellement souffert ! Il ne veut pas reconnaître son engagement personnel dans le crime commis, et ce déni lui est un tombeau.

C’est donc bien de vie et de mort qu’il est question ici, et pas seulement pour les victimes. Car le tueur est lui-même un mort qui s’ignore. Tuer fait partie de son mode d’être au monde. Il se fuit lui-même comme il fuit le face-à-face avec un Autre qui l’obligerait à être. Bien avant qu’il n’en vienne au meurtre sanglant — s’il y vient jamais — il s’occupe déjà quotidiennement à tuer ; mais il le fait par des moyens détournés, par la séduction aussi bien que par l’insulte, ou la tromperie, la violence verbale et l’humiliation ; en dernière instance par le crime de sang. De toutes les manières il vise à la disparition de son semblable, à son anéantissement.

Le tueur (au masculin comme au féminin) pour durer doit rester embusqué. Pourtant, il ne peut à aucun moment échapper au face-à-face qui a eu lieu — avec le collègue, avec l’ami, l’enfant, ou le conjoint qu’il a persécuté — dans l’instant immobile où il voulait sa perte. Car, dans ce face-à-face avec sa victime, il a su que c’était lui qui le décidait ; là il a su qu’il existait lui-même de façon unique et personnelle. Devant témoin. Il ne pourra pas indéfiniment le nier. Le moment précisément qu’attendent les victimes est celui où le persécuteur, usant de son libre arbitre, enfin dénoncera l’ardeur meurtrière qui habite son cœur et, dans le même mouvement, viendra à la lumière.

Judas refuse la convocation ; il s’en va rendre l’argent aux grands prêtres ; mais ne réussissant pas, par ce geste, à effacer sa faute, il clôt le débat et va se pendre (Mt 27, 3-5). Pierre, quant à lui, capitulera et se ralliera (Mt 26, 75).

Le signe de la Croix

“Ce sont des crimes qu’on ne peut ni punir ni pardonner” dit un rescapé du Rwanda ; c'est dire qu’on ne peut aucunement les effacer. C’est dire aussi que l’enjeu d’une agression ne se situe pas ailleurs que dans le face-à-face entre l’agresseur et sa victime, entre le geste par lequel le tueur se prononce en faveur du meurtre, et le silence de la victime qui lui impose de s’en expliquer, par là même d’exister, de sortir de son no man’s land et de se manifester. Le sacrifice des victimes n'exige pas moins que le salut du traître, sa “justification” (Is 53, 11), son accession à une condition humaine pleine et entière, à la dimension personnelle de son être, inconnue de lui auparavant. C’est une naissance. Le sacrifice ainsi se paye en vies ajoutées et non pas retranchées — ils honorent bien mal la mémoire des victimes, ceux qui pensent leur faire justice en réclamant pour elles vengeance. Le sacrifice, aussi atroce soit-il, pour être dépassé doit affirmer sa fécondité. Si ce n’était pas vrai du Christ, ce ne serait vrai d’aucun autre ; mais si c’est vrai du Christ, c’est vrai de tous les autres.

Après la disparition de la victime, et jusqu’au dernier jour, demeure la convocation. Le tueur le sait. La croix du Christ exposée dans les églises est là pour le lui rappeler, pour actualiser le face-à-face du bourreau avec sa victime, cela seul par quoi il peut être sauvé.
 
Viviane de Montalembert 04 09
1.  Isaïe 42, 1-7 ; 49, 1-6 ; 50, 4-9a ; 53, 1-12
2. Lire, de Jean Hatzfeld : "Dans le nu de la vie", "Une saison de machettes", "La stratégie des Antilopes" qui relatent avec un talent remarquable ce terrible épisode de l'histoire du Rwanda.
3. Traduction liturgique
4. Traduction de la Bible de Jérusalem.

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