Viviane de Montalembert

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Ténèbres lumineuses ou sombre nuit ? La nuit mysique
Le mot "ténèbres" dans le dictionnaire n’apparaît qu’au pluriel, illustré par une citation de Jean Racine1 : "Sombre nuit, aveugles ténèbres, fuyez; le jour s’approche…" Notons que les "ténèbres" ici sont liées à l’aveuglement, tandis que la nuit leur ajoute un attribut temporel qui en définit la limite. La nuit n’est pas sans fin, elle constitue l’intervalle qui relie un jour à un autre jour.

Ainsi j’en arrive au sujet que je veux traiter ici : "la nuit" qu’on appelle communément "mystique". Je commencerai par en donner une définition générale : il s’agit d’un temps long, qui peut couvrir plusieurs décennies de la vie d’un individu ; une épreuve qui, avec le temps, plutôt que de s’alléger va au contraire en s’intensifiant ; une souffrance psychique qui, avec des hauts et des bas, sape peu à peu chez cet individu toutes ses raisons de vivre et d’espérer, jusqu’à ne plus laisser en lui, en elle, que la supplication, nue. À ce stade, la crise est résolue. La sortie de "la nuit" inaugure un repos qui cette fois est définitif. J’en reparlerai.

Je voudrais ici faire valoir le fait que "la nuit" est pour moi un phénomène observable, qui se rencontre chez les incroyants aussi bien que chez les croyants. C’est dans cette perspective quelque peu sécularisée que je veux la présenter, bien que je m’appuie pour ma démonstration sur deux textes qui appartiennent à la tradition chrétienne : "La nuit obscure", un écrit de Jean de la Croix du XVIème siècle2 ; et l’épopée de Joseph vendu par ses frères, une histoire tirée de la Bible en ses premières pages.
 
A. Jean de la Croix : « La nuit obscure"
Les conditions de "la nuit"

Jean de la Croix insiste sur trois points qui définissent pour lui le cadre de "la nuit" : "la nuit" ne se connaît que lorsqu’on en est sorti ; "la nuit" ne concerne qu’un très petit nombre d’individus ; "la nuit" est caractérisée par l’aveuglement de celui qui la traverse.

"Il convient [dit-il] de faire remarquer que l’âme (…) chante [la nuit] alors qu’elle est déjà parvenue à l’état de perfection"3. Ainsi, "la nuit" ne se connaît que lorsqu’on en est sorti. Le coup de génie de Jean de la Croix est à mon sens de circonscrire l’épreuve existentielle qu'il appelle "la nuit" dans un temps limité : elle a une fin. La sortie de "la nuit" inaugure alors un temps nouveau que Jean de la Croix nomme l’union, ou le repos, et qui couvre la totalité du temps qui reste à vivre.

Citant l’évangile, il rappelle dans son introduction qu’"étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et ils sont peu nombreux ceux qui le trouvent ! (Mt 7,14)". La nuit ne concerne donc qu’un très petit nombre d’individus dans un groupe ou une génération, "ceux qui s’attachent à la perfection véritable"4, c'est-à-dire ceux qui sont "fermement résolus à servir Dieu"5. Je propose d’étendre ici la définition de "servir Dieu" à une pratique plus large qui consiste à servir simplement la réalité telle qu’elle se présente, à servir ses semblables et même à honorer ce que l’on doit à sa propre vie.

Celui ou celle qui traverse "la nuit" croit tous ses semblables animés des mêmes sentiments et plongés dans la même épreuve existentielle. En cela consiste son aveuglement. Car "c’est le propre de l’amour violent que [… ] de croire tout le monde sous l’empire de la même passion"6. Ainsi celui qui est dans la nuit est-il aveugle sur les autres, aveugle sur lui-même et aveugle sur Dieu.
 
Définition de "la nuit"

Souvenons-nous que Jean de la Croix écrit dans l’Espagne très catholique du XVIème siècle dans un contexte de foi explicite. Il réfère donc toutes ses observations de "la nuit" au seul désir d’aimer Dieu et d’être uni à lui. "La nuit" est pour lui une tragédie purement personnelle qui se joue dans la sphère intime de l’âme sans qu’aucune circonstance extérieure interfère entre Dieu et la personne concernée, ce qui peut par moments donner à sa doctrine la tournure d’un discours singulièrement désincarné. Pourtant, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que cette façon de procéder peut aussi produire l’effet inverse car, ne décrivant aucune situation particulière, il les englobe toutes dans sa démonstration. Ainsi suggère-t-il qu'en terme de "nuit", toutes les histoires se valent.

"La nuit", selon Jean de la Croix, naît de la seule inadéquation de l’âme à l’objet de son désir : Dieu. Mais, comme l’amour qui lui sera départi est un amour divin — "par conséquent très subtil, très exquis et très intime", il est nécessaire, pour l’atteindre "qu’elle se subtilise et s’assouplisse, qu’elle s’affranchisse de sa manière naturelle et vulgaire". Ce qui explique que "plus les choses divines sont en elles-mêmes claires et manifestes, plus elles paraissent à l’âme ténébreuses et cachées"7. D’où cette impression de "nuit" ressentie par celui qui désire s’approcher de Dieu.

Dans cette "nuit", c’est Dieu lui-même qui se fait pédagogue, lui qui "instruit l’âme en secret et enseigne la perfection de l’amour, sans aucun travail de sa part"8. Dans cette logique, on emploiera l’expression : "purifications passives", en ce sens que ces purifications par lesquelles l’âme s’approche de Dieu sont subies sans intervention de la volonté de l’individu concerné, par opposition aux doctrines de l’effort ascétique où l’individu s’exerce à maîtriser lui-même les moyens de son progrès. Jean de la Croix va jusqu’à dire que "l’âme profite et progresse par où elle s’y attend le moins, et très souvent par où elle croit perdre"8bis.

Les étapes de "la nuit"

La "nuit" dure "un temps considérable", remarque Jean de la Croix9. Mais il distingue dans cette longue épreuve deux étapes principales, la "nuit des sens" et "la nuit de l’esprit", séparées par un temps de répit qui peut durer plusieurs années.

Dans un premier temps, "Dieu place l’âme dans cette obscure nuit afin de la purifier de l’appétit sensitif"10. C’est pourquoi l’auteur parle de "nuit des sens". Ceux qui traversent cette nuit "n’ont aucune estime de leur propre voie… ils trouvent étrange qu’on puisse parler d’eux en bien… ils ont grande envie qu’on leur donne un enseignement dont ils puissent profiter… ils ne sont nullement portés à parler de ce qui les touche, car ils en font très peu de cas" ; bien différents en cela "de ceux qui voudraient en remontrer à tout le monde et qui, au moment où vous vous disposez à leur enseigner quelque chose, vous coupent la parole comme sachant déjà parfaitement ce dont il s’agit"11.

Jean de la Croix dessine une cartographie très précise des impressions qui marquent "la nuit" dans le but de permettre éventuellement à son lecteur de s’y reconnaître malgré l’aspect parfois contradictoire des sentiments qui l’agitent. Dans "la nuit", dit-il, "on est ordinairement occupé de la pensée de Dieu, avec un sentiment d’anxiété douloureuse. On se figure qu’on ne sert pas Dieu et qu’on recule à son service, puisqu’on ne trouve aucune saveur aux choses de Dieu", un sentiment, précise-t-il, qui est à distinguer de « la tiédeur [qui] imprime à la volonté une lâcheté très grande, elle rend indifférent à ce qui est du service de Dieu". "Cette sécheresse et ce vide qui tourmentent l’appétit [sensitif] sont accompagnés d’un désir de rester en solitude et en repos, sans pouvoir penser à rien de particulier ni avoir envie de le faire"12. "Alors qu’on ne trouve ni goût ni consolation dans les choses de Dieu, on n’en trouve pas non plus dans les créatures". "La nuit" est marquée par une instabilité des sentiments qui fait que "tant qu’on n’a pas atteint le repos, on ne demeure jamais dans un même état: on ne fait que monter et descendre"13.

Vient ensuite une période de répit où l’âme est "comme une personne qu’on a tirée d’une étroite prison, elle se comporte avec les choses de Dieu avec beaucoup plus de dilatation et de satisfaction, elle y trouve une jouissance intérieure bien plus abondante qu’elle ne faisait avant de passer par cette nuit"14.

La seconde "nuit", qu’il appelle "nuit de l’esprit ", dans la description qu’il en fait ne semble pas si différente de la première sinon que l’épreuve s’intensifie. Dans cette nuit, explique Jean de la Croix, "la partie sensitive et la partie spirituelle se purifient ensemble… de là une douleur si amère, des gémissements intérieurs si profonds qu’il provoquent des clameurs et des rugissements spirituels, que parfois la bouche profère et qu’accompagnent des flots de larmes. Mais le plus souvent la force manque pour les pousser au-dehors, en sorte que ce soulagement fait défaut"15. "[L’âme] ne trouve de consolation dans aucune doctrine spirituelle, elle ne rencontre d’appui auprès d’aucun maître… Elle reconnaît avec la dernière évidence qu’elle est digne du mépris de Dieu et de celui des créatures… et que c’est pour cela qu’elle est reléguée dans les ténèbres"16.

L’aspect paradoxal de cette "nuit" et qui la définit comme une "contemplation ténébreuse" réside dans le fait que "l’âme sent en elle-même une certaine compagnie qui la réconforte, tellement que si on lui enlevait ce poids d’angoisses et de ténèbres, elle se sentirait seule, vide et sans énergie"17.

Puis vient enfin un temps où l’âme se sait en totale adéquation avec son Dieu. C’est le temps de l’union, ou du repos. Ceux qui l’atteignent "sont en très petit nombre", rappelle encore Jean de la Croix18. Alors "l’âme saisit celui qu’elle aime et le tient étroitement embrassé"19. Mais n’allons pas croire à un état de grande exaltation car le repos apparaît au contraire comme étonnamment simple et naturel. "Tout ce que ces personnes peuvent dire [note Jean de la Croix], c’est que leur âme est contente et en paix, qu’elles sentent l’action de Dieu et qu’il leur semble aller bien"20. Si je voulais trouver en notre siècle un écho de l’union telle que la propose Jean de la Croix, je le chercherais chez le philosophe Henri Maldiney dans ses propos sur la rencontre qui selon lui "ouvre l’attente au moment même qu’elle la comble. C’est en la comblant qu’elle l’ouvre"21. La rencontre dans l’union atteint sa permanence.

En conclusion de cette brève présentation de "la nuit" tel que la définit Jean de la Croix, qu’il me soit permis de revenir sur un point qui, me semble-t-il, en fixe la limite. En ce XVIème siècle marqué par l’avènement de la subjectivité dans l’expression religieuse aussi bien que littéraire, Jean de la Croix analyse ce qu’il appelle "la nuit" à partir de sentiments et impressions ressentis par celui qui y est plongé ; en cela, il fait à mon sens œuvre de psychologue plus que de théologien. À telle enseigne qu’il ne distingue pas, dans sa démonstration, les symptômes qu’il observe, qui sont d’ordre psychologique, de l’interprétation qu’il en donne, laquelle interprétation est fondée théologiquement sur une affirmation à caractère dogmatique, celle d’une humanité toute entière dénaturée par le péché et qui doit, pour retrouver Dieu, subir un purgatoire. Il faut se rappeler qu’à la même époque, la doctrine du "péché originel" primitivement définie par saint Augustin au IVème siècle trouve au Concile de Trente (1545-1563) sa formulation définitive. On peut comprendre alors que Jean de la Croix en soit assez marqué pour ne pas pousser plus avant sa réflexion jusque dans les fondements théologiques qui président à l’élaboration du dogme.
B. Joseph vendu par ses frères
En seconde partie de cet exposé, je vous propose de parcourir une histoire singulière tirée de la Bible, l’épopée de Joseph vendu par ses frères qui termine le livre de la Genèse22. Mon but, en vous contant cette histoire qui occupe dans la Bible une place importante, est tout d’abord pratique : il s’agit de faire avec vous l’exercice de retrouver dans une histoire peut-être comparable à la nôtre les mêmes étapes de "la nuit" déjà abordées avec Jean de la Croix. Il est aussi de vous proposer une lecture de "la nuit" qui échappe au registre purement psychique pour s’intéresser au parcours de la chair qui pâtit et manque de succomber. L’écart à combler ne sera plus cette fois entre l’homme et Dieu, mais entre l’homme et ses semblables, entre l’homme/serviteur (déjà évoqué avec Jean de la Croix) et son entourage/globalement meurtrier. Sorti du destin purement individuel, le travail de "la nuit" s’y trouve enrôlé au service du grand nombre, et le repos même y revêt une tournure résolument militante que j’appellerai convocation.

Les trois temps de "la nuit" de Joseph

Joseph est le onzième des douze fils de Jacob. Très vite on apprend que "Israël [Jacob] aimait Joseph plus que tous ses fils. [… ] Ses frères virent que leur père l’aimait plus que tous ses frères, ils le prirent en haine et ils ne pouvaient lui parler amicalement" (Gn37,3-4)23. Voici dépeint en quelques lignes le climat familial dans lequel grandit Joseph. Or Joseph fait des rêves qu’il raconte à ses frères : "Nous étions à lier des gerbes au milieu des champs, et voici que ma gerbe se leva et se tint debout, et voici que vos gerbes l'entourèrent et se prosternèrent devant ma gerbe" (Gn37,7). À l’audition d’un tel récit, il est dit simplement que "ses frères le haïrent encore plus, à cause de ses paroles et à cause de ses songes » (Gn37,8). Tant et si bien que le jour où Jacob envoie Joseph prendre des nouvelles de ses frères qui sont au champ à garder les troupeaux, ceux-ci le voyant arriver de loin décident tout simplement de le tuer. Finalement, ils se contenteront de le descendre dans une citerne sans eau et l’y abandonneront. Plus tard, ils feront croire à leur père qu’il a été dévoré par une bête sauvage. On peut considérer que Joseph, directement menacé de mort puis descendu et abandonné dans une citerne, atteint là au paroxysme de l’épreuve suscitée par la haine dont il fait l’objet de la part de ses frères.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car des marchands passant par là et flairant la bonne affaire le tireront de la citerne ; finalement, il sera mené en Égypte où il sera vendu comme esclave. Ainsi se conclut pour Joseph une première étape de "la nuit" que je propose de référer, non pas à telle ou telle gamme de sentiments particuliers comme le fait Jean de la Croix dans ce qu’il appelle "la nuit des sens", mais au cadre objectif où elle prend place : le cercle restreint de la famille et de l’enfance.
Curieusement, Joseph vendu à Putiphar, eunuque de Pharaon et commandant de sa garde, va goûter un moment de répit. On peut y voir l’intermède dont parle Jean de la Croix qui sépare la première nuit de la seconde et qui peut durer plusieurs années. C’est dans la sphère publique que Joseph va maintenant déployer sa sagesse, dans la gestion des biens de son maître qui lui fait immédiatement une totale confiance : « Son maître vit que Yahvé était avec lui […]. [Il] le préposa à sa maison et lui confia tout ce qu’il avait (Gn39,3. 4)24.
Mais la situation après quelque temps va se gâter, car "Joseph était bien fait et beau à voir" ! (Gn39,6) et la femme de Putiphar a des vues sur lui : "Couche avec moi !" (Gn 39, 6), lui ordonne-t-elle. Joseph refuse mais elle ne s’y résigne pas. Un jour, comme ils sont seuls dans la maison, elle le saisit par son habit, et comme il se sauve en laissant son vêtement entre ses mains, elle crie "au viol". Son mari la croit. Joseph est jeté en prison25. Deuxième descente.
Là encore, il obtient la confiance du chef de la prison : "[Il] ne regardait rien de ce qui lui était confié, parce que Yahvé était avec lui" (Gn39,23). Arrivent un jour le "grand panetier" et le "grand échanson" de Pharaon, eux aussi jetés en prison ; Joseph est préposé à leur service. Un matin, comme ils sont moroses à cause des rêves qu’ils ont faits pendant la nuit, Joseph se propose de les leur interpréter. Au grand échanson, il prédit qu’après trois jours il sera rétabli dans sa fonction, et au grand panetier, qu’après trois jours il sera mis à mort. Se tournant alors vers le grand échanson, il ajoute : "Seulement, quand tout ira bien pour toi, souviens-toi de moi [… ] fais-moi sortir de cette maison" (Gn40,14)26. Mais le grand échanson une fois rétabli dans sa fonction "ne se souvint pas de Joseph. Il l'oublia." (Gn40,14.23)27. Une nouvelle fois, Joseph est ainsi injustement descendu dans une fosse, enseveli dans l’ingratitude des hommes. L’épreuve durera encore pendant deux longues années.

Repos et convocation

Et puis vient enfin la sortie de "la nuit", soudaine et décisive : voilà qu’un jour Pharaon cherche quelqu’un pour lui expliquer le songe qu’il a fait. Le grand échanson alors se souvient de Joseph. On le fait venir devant Pharaon et voilà qu’en quelques phrases, Joseph explique comment gérer le pays pour les quatorze ans à venir, incluant sept années de prospérité suivies de sept années de terrible sécheresse. Émerveillé, Pharaon le nomme aussitôt intendant de tout son royaume : "[Il] ôta son anneau de sa main et le mit à la main de Joseph ; il le revêtit d'habits de lin fin et lui mit au cou le collier d'or…" (Gn41,41). Ainsi Joseph entre-t-il dans sa gloire pleine et définitive. Marié à la fille d’un prêtre égyptien, il engendrera deux fils qu’il nomme : "Manassé" (Oubli) – car, dit-il, Dieu m'a fait oublier toutes mes peines et toute la maison de mon père" ; et le second "Éphraïm" (Fécondité) – car, dit-il, Dieu m'a fait fructifier au pays de ma misère" (Gn41,51-51).
S’il ne tenait qu’au bonheur de Joseph, le récit pourrait s’arrêter là. Mais c’est ici que le texte biblique marque son originalité par rapport à la proposition de Jean de la Croix ; car il double le repos d’un autre volet plus militant, que j’appellerai "convocation", où la présence de ses frères est à nouveau sollicitée. Car il faut bien qu’à ce bonheur de Joseph, d’une façon ou d’une autre, ses frères soient associés.

Quand commencent donc les sept années de sècheresse annoncées, dans tous les pays alentour sévit la famine ; mais en Égypte, grâce à la bonne gestion de Joseph, il y a du pain. "Tous les pays venaient en Égypte, pour acheter du grain à Joseph" (Gn41,57), dit le texte. Et même ses frères qui sont menacés dans leur pays de mourir de faim sont envoyés par leur père en Égypte. Arrivés devant Joseph, ils ne le reconnaissent pas : "[Ils] se prosternèrent devant lui le visage contre terre" (Gn42,6). Il est dit qu'alors "Joseph se souvint des rêves qu'il avait faits à leur sujet" (Gn42,8-9). Il leur parle avec dureté, voulant obtenir d’eux que, la prochaine fois, ils ramènent avec eux leur petit frère, Benjamin, resté avec leur père. En effet, la fois suivante, il reviennent avec lui pour acheter encore du grain.

Alors Joseph, bouleversé, se fait enfin connaître de ses frères réunis et, dans le même mouvement, leur témoigne des bienfaits de sa "nuit" dont il leur dévoile immédiatement le sens : "Maintenant, ne vous affligez pas, ne vous tourmentez pas de ce que vous m’avez vendu ici ; car c’est pour procurer la vie que Dieu m’a envoyé en avant de vous" (Gn45,5). En effet, l’exil de Joseph parmi les Égyptiens très objectivement va lui permettre de sauver de la famine non seulement le peuple égyptien, mais encore son père, ses frères et toutes leurs familles — il les installera au nord du pays, en terre de Goschen où ils vont désormais prospérer. Ainsi Joseph, à travers la nuit de son exil, a anticipé le destin de son peuple — de ses frères aussi bien que des Égyptiens — pour leur sauver à tous la vie. Se tenant là, vivant, devant ses frères, il les convoque au lieu même de la mort à laquelle ils l’ont autrefois condamné, une mort qui aujourd’hui les menace à leur tour, pour leur donner de quoi vivre.

Mais ses frères n’ont rien entendu, rien compris. Après la mort de leur père, dans la logique meurtrière qui est la leur, ils ont peur encore que Joseph ne se venge : "Si jamais Joseph nous prenait en haine et nous rendait tout le mal que nous avons perpétré contre lui !" (Gn50,15). Ils n’ont connu aucune "nuit", n’ont rien appris. Ainsi Joseph reste-t-il au milieu d’eux comme la figure d’une énigme à déchiffrer ; le témoin en sa chair d’une vie qui échappe à leurs prises et qui, néanmoins, s’offre à les servir ; le héraut d’un monde où la cohabitation fait loi, à charge pour eux ultimement d’y consentir. Le texte n’en dit rien; il maintient la convocation suspendue et la fait durer.
*

Pour conclure cette double présentation de "la nuit" et citant Kierkegaard — "chaque individu est lui-même et le genre humain"28 — je voudrais suggérer que celui qui se fait serviteur est précisément "lui-même et la portion d’humanité dont il se rend solidaire". Le "temps considérable" que dure "la nuit" est alors le temps qu’il faut à l’homme ou la femme/serviteur pour engranger en sa chair une multiplicité de situations et d’expériences, et s’agréger ainsi un peuple nombreux ; le temps, aussi, pour être mené aux portes de la mort et constater qu’on n’en meurt pas.

C’est donc, à mon sens, de "chair " que l’on parle quand on parle de "nuit". La "sombre nuit", je la définirais comme cette plongée dans la ténèbre d’une chair qui n’est pas que la chair individuelle, mais qui est aussi la chair participée, traversée par le meurtre voulu par les uns, et par les autres subi. Mais cette chair est également "ténèbre lumineuse", car elle est le lieu de la manifestation où l’apparaître d’un homme ou d’une femme à la face du monde curieusement ébranle les pouvoirs installés. La chair est le lieu de la convocation où l’homme/la femme revenu de la mort convoque son peuple au seuil d’un autre monde fondé, non plus sur le meurtre, mais sur la "rencontre".
Viviane de Montalembert 09 09
* Conférence donnée à la Rencontre "La ténèbre" des 28-30 août 2009 à LaCourDieu
[1] Hymne, XVIIème s.
[2] Jean de la Croix (1542-1591)
[3] Jean de la Croix, Œuvres Complètes, Paris, Ed. du Cerf, 2007, Introduction p. 919
[4] Op. cit. p. 928. [5] p. 925. [6] p. 1017. [7] p. 983. [8] p. 981. [8bis] p.1026. [9] p. 970. [10] p. 946. [11] p. 929. [12] p. 946-948. [13] p. 1036. [14] p. 973. [15] p. 1002. [16] p. 983-991. [17] p. 1010. [18] p. 1042. [19] p. 1043. [20] p. 1032
[21] Henri Maldiney, « Existence. Crise et création », encre marine, 2001, p. 103
[22] L’histoire de Joseph occupe 12 des 13 derniers chapitres du livre de la Genèse, c'est-à-dire une place importante (Genèse 37-50)
[23] La traduction employée ici est celle de la Bible d’Osty.
[24] À noter, cette obstination de la Bible (et des Évangiles) à reconnaître chez des païens un discernement qu’elle ne trouve pas chez bien des croyants patentés. L’expérience se renouvellera un peu plus loin avec le chef de la prison de Pharaon.
[25] « Prison » : l’expression hébraïque employée ici n'apparaît que dans ce récit. Elle vient d'une racine évoquant l'idée de rondeur et pourrait désigner une tour ou une sorte de fosse. C'est pour la deuxième fois que Joseph est descendu dans une fosse.
[26] Trad. Nouvelle Bible de Segond.
  [27] Idem
  [28] « Le concept d’angoisse », Gallimard, coll. tel, Paris, 2006, p. 207.
   

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