Viviane de Montalembert

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SUITE…

 

 

 
 
Le paradoxe de la loi
Conférence donnée à la Rencontre "Qui ne hait pas son père et sa mère…- Considérations sur la famille", les 5-7 février 2010 à LaCourDieu.
"Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple" (Luc 15, 27)
 
Retournements
"Haïr", comme un précepte ?

Qu'il me soit permis tout d'abord d'écarter quelques automatismes qui habituellement collent à ce type de parole pour en réduire la portée.

"Si quelqu'un vient à moi…". Celui qui vient au Christ, est-ce le chrétien, celui qui va à la messe le dimanche et qui obéit aux commandements ? Jésus ajoute pourtant : "et qui ne hait pas… ne peut pas être mon disciple". Il opère donc un discernement : parmi ceux qui viennent au Christ, il y a ceux qui ne "haïssent pas…" et donc possiblement aussi ceux "qui haïssent".

Faudrait-il, pour être disciple du Christ "haïr son père, sa mère…", c'est la question que nous nous posons. Spontanément, on entend cette parole comme un précepte : à l’égal du devoir d’aimer nos proches communément admis il y aurait, a contrario, celui de les haïr qu’imposerait l’appartenance au Christ. C’est difficile à entendre. Dans notre culture très marquée par le sentiment, la haine sonne comme meurtrière alors que l’amour semble tout entier ordonné au lien social, au bien vivre, à la compassion, à la concorde qui, nous dit-on, trouve son expression la plus parfaite dans la famille, fut-elle recomposée.

Mais on peut aussi comprendre la nécessité du haïr comme une étape à franchir pour entrer dans la vie adulte : "il faut quitter…" pour faire sa vie. Pourtant, la déclaration évangélique déborde largement l'impératif psychologique de la vie adulte puisqu'il s'agit, non pas de quitter mais de haïr, non seulement ses père et mère, mais aussi sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs et jusqu'à sa propre vie, non seulement la famille de l'enfance mais aussi celle de l'âge adulte.

L'injonction semble si rude que, avant d'avoir recours aux traductions édulcorantes qui fleurissent aujourd'hui, le discours ecclésial a tenté autrefois de contourner l'obstacle en réservant ce type de parole aux seuls prêtres, religieux et religieuses, distinguant dans l'agir chrétien ce qu'il a appelé les préceptes (les 10 commandements) qui s'adressent au chrétien ordinaire autorisé à partagé son amour entre Dieu et sa famille, et les conseils (la pauvreté, la chasteté et l'obéissance) réservés aux prêtres, religieux et religieuses.

Quoiqu'il en soit de ces diverses interprétations, on en reste toujours au registre du précepte qui fait dériver l'être de disciple de l'obéissance à un précepte ou un conseil et se présente comme la récompense d'un agir vertueux.

D'avance

Revenons maintenant à la citation qui nous occupe pour l'aborder, s'il est possible, avec une œil neuf : "Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas… ne peut pas être mon disciple". C'est ici le constat d'une impuissance structurelle : celui-là "ne peut pas… être". Mais quel est alors celui "qui peut être… disciple ?", s'interroge-t-on. L'Évangile ne nous le donne à connaître qu'à partir de ce qu'il n'est pas, et c'est de cette façon qu'il échappe à la forme du précepte.

"Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas… ne peut pas être mon disciple". Haïr et être disciple sont ici concomitants, indissociables l'un de l'autre. "Haïr ses père, mère… et jusqu'à sa propre vie" est l'un des signes à quoi l'on distingue celui qui est disciple de celui qui ne l'est pas. Or disciple — comme serviteur ou ami — dans la Bible implique d'être identifié au maître, de lui être conformé ; comme il est dit dans l'Évangile de Jean : "Là où je suis, là aussi sera mon serviteur" (Jn 12, 26) ; et : "S'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront" (Jn15,20).

Ainsi "Celui qui vient à moi et ne hait pas — déjà — ne peut pas être… ". L'être disciple du Christ précède l'action de venir à, et exige de lui être d'avance configuré. Venir à n'arrive que dans un second temps comme la révélation de celui qui — d'ores et déjà — est disciple et de celui qui ne l'est pas. C'est de l'apparaître du disciple qu'il est question ici, de la révélation de celui qui est, qui existe, et de cet autre qui a contrario n'apparaît pas — il vient sans advenir, il n'est pas.

Un mode d'être au monde

Être disciple du Christ définit ainsi le mode d'être-au-monde propre à ceux qui, selon l'Évangile de Jean, "ne sont nés ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu" (Jean 1,13). L'être disciple échappe au pouvoir d'engendrement dévolu à la famille de chair et de sang — qui a la haute main sur la naissance biologique et sociale de l'individu ; également à tout "vouloir d'homme", tout groupe ou communauté (d'appartenance religieuse, amicale ou intellectuelle), toute autorité qui prétendrait étendre sur son mode d'être-au-monde un pouvoir hégémonique. L'être disciple se traduit par une incapacité de l'individu à donner de soi une définition strictement intramondaine.

Ainsi, haïr ses père et mère, frère, sœur…, et jusqu'à l'idée que l'on se fait de sa propre vie à partir des normes imposées, se présente donc, non pas comme un comportement choisi mais comme une disposition subie, comme la conséquence inéluctable d'une identification au Christ longtemps inaperçue — et vécue comme un échec.

Nécessité de la loi

Reste à venir au Christ, qui marque l'étape de la révélation de celui qui est disciple — et de celui qui ne l'est pas. Dans la mesure où cette révélation signe l'échec de toute appartenance à la famille et au groupe, il faut bien qu'ait lieu cette confrontation, et c'est sur le terrain de la loi qu'elle aura lieu — la loi édictée au nom du bien commun, ou de Dieu plus simplement.

Puisqu'il s'agit ici d'une parole évangélique, il nous a semblé intéressant de la confronter avec la loi précisément qui s'en réclame : la doctrine de l'Église, particulièrement quand elle s'intéresse à la famille.
 
La doctrine catholique

En étudiant les principaux documents publiés par le Vatican sur ce sujet depuis la fin du XIXème siècle jusqu'à nos jours, il m'est apparu que l'on passait progressivement d'une doctrine morale centrée sur le mariage et la société familiale à l'élaboration d'une discours sur la famille fondée sur le mariage, et qui a pris, particulièrement avec le pontificat de Jean Paul II, la tournure dogmatique que nous lui connaissons aujourd'hui — notamment avec la publication de la Lettre aux familles, en 1994.

Avant Jean Paul II

J'ai retenu dans cette période deux documents importants - parce qu'abondamment cités dans la plupart des documents plus récents et jusqu'à aujourd'hui - une encyclique de Léon XIII en 1880 et une autre du pape Pie XI en 19301.

"Arcanum divinæ sapentiæ", de Léon XIII, 1880

En 1880, le pape Léon XIII promulgue une encyclique — "Arcanum divinæ sapientiæ", "le mystère de la sagesse divine — par laquelle il entend rétablir l'autorité de l'Église sur la législation des mariages soumis depuis 1792 à la juridiction civile. Voici un passage peut-être un peu long tiré de l'introduction, que je retiens car il donne le ton non seulement de cette encyclique mais de l'ensemble des documents romains qui traitent de ces questions. Le texte débute avec une récapitulation de ce qu'on pourrait appeler "l'histoire du salut". Il commence comme autrefois on nous racontait les histoires saintes :
Le mystérieux dessein de la sagesse divine que Jésus-Christ, le sauveur des hommes, devait accomplir sur terre, était de restaurer divinement par Lui et en Lui le monde atteint d'une espèce de sénilité. C'est ce que l'apôtre saint Paul exprimait en termes magnifiques lorsqu'il écrivait aux Éphésiens : Le mystère de sa volonté... c'est de restaurer dans le Christ toutes les choses qui sont au ciel et sur 1a terre (Eph. I, 9-10.).
Lorsque le Christ, Notre Seigneur, entreprit d'exécuter l'ordre que lui avait donné son Père, il délivra le monde de sa décrépitude en imprimant aussitôt à toutes choses comme une nouvelle forme et une nouvelle beauté. Il guérit les blessures que le péché de notre premier père avait faites à la nature humaine.

Il fit renaître à toutes les vertus ceux qui étaient usés par toutes les impuretés. Ayant rendu aux hommes l'héritage de la béatitude éternelle, il leur donna l'espérance certaine que leur corps mortel et périssable participerait un jour à l'immortalité et à la gloire céleste.

Pour rendre de si remarquables bienfaits aussi durables que l'humanité, il constitua enfin l'Eglise dépositaire de son pouvoir. Il la chargea, en prévision de l'avenir, de rétablir l'ordre dans la société humaine là où il serait troublé, de relever ce qui viendrait à tomber en ruine.
Suit alors un long éloge d'un âge d'or de la chrétienté :
L'ordre chrétien des choses une fois fondé eut pour l'homme cet heureux résultat que chacun apprit et s'accoutuma à se reposer sur la providence paternelle de Dieu, et à espérer les secours célestes avec la certitude de n'être pas trompé. De là sont nées la force, la modération, la constance, l'égalité d'âme provenant de la paix, enfin un grand nombre de vertus éclatantes et d'œuvres excellentes.

Quant à la société familiale et à la société civile, il est étonnant de voir à quel point elles ont gagné en dignité, en stabilité, en honneur. L'autorité des princes devint plus équitable et plus sainte, l'obéissance des peuples plus volontaire et plus facile, l'union des citoyens plus étroite, le droit de propriété plus garanti. Bref la religion chrétienne veilla et pourvut à toutes les choses qui sont considérées comme utiles dans l'État.

[Ici ] nous voulons seulement parler de la société familiale, dont le mariage est le principe et le fondement.
Le document va insister maintenant sur le fondement universel de la doctrine sur le mariage :
Tout le monde sait, Vénérables Frères, quelle est la véritable origine du mariage. Les détracteurs de la foi chrétienne refusent d'admettre en cette matière la doctrine constante de l'Église. Ils veulent, depuis longtemps déjà, détruire la tradition de tous les peuples et de tous les siècles. Malgré leurs efforts, ils n'ont pu, ni éteindre, ni affaiblir la force et l'éclat de la vérité. Nous rappelons donc des choses qui sont connues de tous et ne font doute pour personne.
La tradition défendue par l'Église est donc bien celle de tous les peuples puisqu'elle s'ancre dans le dessein créateur depuis l'origine… Le fondement scripturaire de telles affirmations est à chercher dans les récits de la Création (Gn 1 à 3) incessamment invoqués, qui ne sont pas ici transcrits littéralement mais réécrits pour correspondre la démonstration en cours :
Après avoir, au sixième jour de la création, formé l'homme du limon de la terre, et après avoir envoyé sur sa face le souffle de vie, Dieu voulut lui adjoindre une compagne, qu'il tira merveilleusement du flanc de l'homme endormi. En agissant ainsi, Dieu voulut, dans sa très haute providence, que ce couple fût l'origine naturelle de tous les hommes et qu'il servît à la propagation du genre humain et à sa conservation dans tous les temps par une série ininterrompue de générations.

D'après une loi divinement établie dès l'origine, les institutions dont Dieu et la nature ont été les auteurs, nous sont d'autant plus utiles et salutaires qu'elles demeurent plus intégralement et plus immuablement dans leur état primitif (cité en 1930 dans Casti conubii).
Je relève dans ce discours plusieurs traits essentiels que l'on retrouve à peu près dans tous les textes qui traitent de ce sujet : une vision linéaire de l'histoire de l'humanité, depuis les premiers jours jusqu'aux temps actuels en passant par un âge d'or de la chrétienté où se sont épanouies toutes les vertus ; une atmosphère de restauration qui vise à rétablir un ordre chrétien menacé par (je cite) la course du temps, de l'injustice des hommes, des vicissitudes innombrables de la politique ; la justification de l'autorité de l'Église (entendez : le magistère), héritée du Christ lui-même ; et enfin l'affirmation d'un "ordre naturel" proche de la loi naturelle2, expression du dessein créateur inscrit dans la nature depuis le commencement. Cet ordre naturel est donc par définition divin en même temps qu'universel.
 
Casti conubii, Pie XI 1930

En 1930, Pie XI fait paraître une nouvelle encyclique "Casti conubii — de l'union conjugale" dans laquelle il s'applique à défendre " le mariage comme principe et fondement de la société domestique et de la société humaine tout entière". Vient alors s'ajouter un thème qui sera largement développé au cours du XXème siècle : l'amour, ou plus exactement l'ordre de l'amour. Ainsi la famille, pour être conforme au dessein de Dieu, doit s'organiser selon un certain ordre où chacun doit occuper un rôle particulier :
La société domestique ayant été bien affermie par le lien de la charité, il est nécessaire d'y faire fleurir ce que saint Augustin appelle « l'ordre de l'amour ». Cet ordre implique et la primauté du mari sur sa femme et ses enfants, et la soumission empressée de la femme ainsi que son obéissance spontanée, ce que l'Apôtre recommande en ces termes : « que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur ; parce que l'homme est le chef de la femme comme le Christ est le Chef de l’Eglise. » (Eph 5, 22-23) [… ] Si, en effet, le mari est la tête, la femme est le cœur, et, comme la premier possède la primauté du gouvernement, celle-ci peut et doit revendiquer comme sienne cette primauté de l'amour3.
On peut être choqué aujourd'hui par cette "primauté du mari sur sa femme", mais il est bon de rappeler que, jusqu'en 1970 dans le droit français, l'époux reste seul chef de famille. Ainsi le document romain ne fait ici que donner un fondement dogmatique à à la norme communément admise dans la société civile.

Le Concile Vatican II, la constitution Gaudium et spes (1965)

Avant de passer à l'ère Jean Paul II, il me faut faire une rapide incursion dans le Concile Vatican II et particulièrement la Constitution Gaudium et spes promulguée en 1965. L'accent est mis non plus sur l'ordre dans la famille seulement, mais aussi sur le salut de ceux qui la composent. Il y est rappelé que :
Les époux chrétiens [… ] en accomplissant leur mission conjugale et familiale [… ] parviennent de plus en plus à leur perfection personnelle et à leur sanctification mutuelle ; c’est ainsi qu’ensemble ils contribuent à la glorification de Dieu » (Gaudium et spes, § 48).
"Membres vivants de la famille, les enfants concourent, à leur manière, à la sanctification des parents. Par leur reconnaissance, leur piété filiale et leur confiance, ils répondront assurément aux bienfaits de leurs parents et, en bons fils, ils les assisteront dans les difficulté de l'existence et dans la solitude de la vieillesse (Id. § 48. 4).
Parents et enfants concourent donc à produire cette parfaite image de "la famille" dont chacun des membres doit obligatoirement se rendre solidaire. On pressent que c'est maintenant sur le microcosme familial que se concentrent les efforts de l'Église pour rétablir les principes d'une chrétienté désormais impossible à restaurer à l'échelle des états.

L'ère Jean Paul II

Deux ans après son avènement au trône de Pierre, Jean Paul II convoque à Rome un synode des évêques, avec pour mission de débattre des" tâches de la famille chrétienne dans le monde d'aujourd'hui". L'année suivante, il en publie les conclusions dans une exhortation apostolique qui a pour titre : Familiaris consortio — la communauté familiale, dans laquelle il lance un appel souvent repris pas la suite : "Famille, deviens ce que tu es !"4

Familiaris consortio, de Jean Paul II (1981)

On y retrouve tous les thèmes précédemment évoqués, avec une insistance sur l'amour :
Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26-27) : en l'appelant à l'existence par amour, il l'a appelé en même temps à l'amour (§11)
C'est donc l'amour inscrit dans l'image du couple humain dès le commencement qui, par extension, va définir la famille :
La communion conjugale constitue le fondement sur lequel s'édifie la communion plus large de la famille, des parents et des enfants, des frères et des sœurs entre eux, des parents proches et autres membres de la famille (§ 21)
Il ne s'agit donc pas seulement de la famille nucléaire composée du couple parental avec ses enfants, mais du groupe familial étendu à plusieurs génération :
Une telle communion s'enracine dans les liens naturels de la chair et du sang et se développe en trouvant sa perfection [… ] dans l'amour qui anime les rapports interpersonnels entre les différents membres de la famille.
C'est ainsi que le but fondamental de la famille est le service de la vie, la réalisation, tout au long de l'histoire, de la bénédiction de Dieu à l'origine, en transmettant l'image divine d'homme à homme, dans l'acte de la génération (§ 81).
Je résume : l'image divine déposé dans le premier couple à l'origine est transmise d'homme à homme, par l'acte de génération. Ainsi "la famille" est comme naturellement disposée à atteindre la perfection dans l'amour du fait même qu'elle réunit des individus que rassemblent liés entre eux par "la chair et du sang"5. Dans la Lettre aux familles (1994) on pourra lire : "Par la généalogie des personnes, la communion conjugale devient communion des générations (Lette aux Familles, § 11). En 1983, est promulguée une Chartes des droits des familles destinée à exhorter les pouvoirs civils à défendre les droits des familles dans l'organisation des sociétés.
 
La lettre aux familles
 
La lettre aux familles est publiée par le pape Jean Paul II à l'occasion de l'Année internationale de la Famille décrétée par l'O.N.U. en 1994. Elle aura un fort retentissement parmi chez les familles chrétiennes. "L'ordre de l'amour" y devient "La civilisation de l'amour"6, dont la famille occupe "le centre" et dont elle est "le cœur" (§ 13). Dans ce document qui n'est revêtu d'aucune autorité particulière sinon qu'il émane du pape en exercice, on assiste à une tentative assez neuve de donner à la doctrine morale sur la famille une statut dogmatique qu'il n'avait pas auparavant. Les premiers textes de la Genèse sont à nouveau invoqués pour justifier une nouvelle présentation de "la famille" dont "la clé d'interprétation se trouve dans le principe de l'"image" et de la "ressemblance" de Dieu, que le texte biblique met fortement en évidence (Gn 1, 26)" (§ 6)7.
"Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance" (Gn 1, 26). Avant de créer l'homme, le Créateur semble rentrer en lui-même pour en chercher le modèle et l'inspiration dans le mystère de son Être, qui, déjà là, se manifeste en quelque sorte comme le "Nous" divin. [… ] Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la" (Gn 1, 28). [… Ainsi], la paternité et la maternité humaines ont en elles-mêmes, d'une manière essentielle et exclusive, une "ressemblance" avec Dieu.
D'où le pape Jean Paul II peut conclure :
A la lumière du Nouveau Testament, il est possible d'entrevoir que le modèle originel de la famille doit être cherché en Dieu même, dans le mystère trinitaire de sa vie.
Dans la droite ligne de ce qui précède, il peut ainsi faire du 4ème commandement — "Honore ton père et ta mère" (Ex 20, 12) — le commentaire suivant :
Si Dieu seul est bon, s'il est le Bien même, les parents participent de manière unique de cette bonté suprême. Par conséquent : honore tes parents ! Il y a là une certaine analogie avec le culte dû à Dieu (§15).
Ainsi la famille fondée sur le mariage devient-elle le nouveau phare pour le monde présent, l'icône, en quelque sorte, de la divinité. Dans un document datant de l'an 2000 émanant du Conseil Pontifical pour la famille8, on peut lire :
Aux hommes et aux femmes déçus, qui se demandent avec cynisme : «Est-ce que quelque chose de bon peut venir du cœur humain ? » il faut pouvoir répondre : «Venez voir notre mariage et notre famille » (Famille, mariage et unions de fait, § 41).
Pour conclure

Il nous semble évident qu'une telle image ne peut se maintenir qu'au prix d'un mensonge. C'est tout le paradoxe souligné par Paul dans le débat où il oppose la loi à la foi :
"Avant la venue de la foi, nous étions enfermés sous la garde de la Loi, réservés à la foi qui devait se révéler. Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification." (Gal 3, 23-24)
Avec la foi, il ne s'agit pas ici de croyance mais d'identification au Christ, de l'être disciple longtemps caché, gardé en réserve et conduit par la loi à se révéler. Car si la loi fait en effet profession de former le disciple pour le conduire au Christ, elle obéit selon Paul à un mouvement inverse : elle procède par expulsion, qui est aussi une naissance. Ainsi peut-on comprendre la citation évangélique : à l'impuissance de celui "qui ne hait pas…" à devenir disciple, répond l'impuissance du disciple à satisfaire aux exigences de la loi édictée au nom de l'amour. Il est ainsi contraint de s'abreuver à une autre source. Expulsé du périmètre de la loi et par là même révélé, il vient au Christ.
 
 
Ce n'est pas l'abolition de la loi, mais son retournement.

Viviane de Montalembert 02 10
 
 
1. Les encycliques sont des lettres circulaires adressées par les papes aux évêques du monde entier, au clergé et, depuis le pape Jean XXIII, à tous le fidèles. Elles n’ont pas pour but d’édicter de nouveaux dogmes, mais elles sont destinées à exposer la position officielle de l’Église romaine sur un thème particulier. Une encyclique est un texte de référence qui, sauf avis contraire, n'engage pas l’infaillibilité pontificale. Chacun est donc libre de la lire en conscience afin d’en tirer, pour sa foi, le meilleur profit possible.

2. La loi naturelle suppose l’universalité. En tant qu’inscrite dans la nature raisonnable de la personne, elle s’impose à tout être doué de raison et vivant dans l’histoire. (Encyclique Veritatis splendor, Jean Paul II, 1993, § 51).
 
3. Notons que la citation de la Lettre de Paul aux Éphésiens est ici, comme dans la plupart des documents traitant de ce sujet, sortie de son contexte pour être immédiatement enrôlée au service de la doctrine moral dont elle doit assurer le fondement scripturaire, sans qu'on se soucie le moins du monde de la portée théologique de l'ensemble de la Lettre où elle prend place — dont l'exégèse pourrait bien venir contredire l'interprétation littérale qui en est faite ici. Voir l'étude que nous en avons faite dans "Un homme, une femme et Dieu", Philippe Lefebvre, Viviane de Montalembert, Paris, Cerf, 2007 p. 409-426.

4. Une exhortation apostolique est un texte semblable à une encyclique par son esprit et ses destinataires ; il présente les conclusions du pape à une réflexion collective, comme celle d'un synode des évêques.

5. On pense à l'expression si souvent entendue : "nous sommes une famille très soudée"…

6.La formule est de Paul VI.

7. Deux remarques sont ici nécessaires, qui concernent l'emploi des citations bibliques en Genèse 1 et 2 telles qu'elles apparaissent dans la plupart de ces documents. J'y relève deux inexactitudes majeures qui entraînent un fâcheux glissement de sens. L'une qui porte sur l'image et la ressemblance en Genèse 1. Si l'on se réfère au texte original, on peut lire : "Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, [… ] Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa" (Gn 26-27). On constate que la ressemblance, présente dans le projet, est absente de sa réalisation. Il est donc inexact d'écrire que Dieu créa l'homme à son image et sa ressemblance. Ma seconde remarque concerne la traduction du texte original qui, pour être exacte, devrait être celle-ci : "Dieu dit : "Faisons l'humain à notre image, comme notre ressemblance, [… ] Dieu créa l'humain à son image, à l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa"" (Gn 1, 26-27). L'humain est ici un terme générique qui désigne l'espèce. On ne peut pas dire qu'il s'agisse à proprement parler d'un homme et d'une femme et encore moins, entre eux, d'une relation interpersonnelle. La relation interpersonnelle n'apparaîtra que dans le second récit, distinct du premier en Gn2, où l'on entend l'Adam s'écrier : "Celle-ci sera appelée isha [femme], car c’est d’un ish [homme] qu'elle a été prise, celle-ci !" (Gn 2, 23). Notons que l'auteur a jugé bon de faire appel ici à d'autres mots pour désigner un homme et une femme en vis-à-vis, ce qui n'est pas anodin pour la compréhension du texte.

8. Famille, mariage et unions de fait, du Conseil Pontifical pour la famille, juillet 2000.

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