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Philippe Lefebvre

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SUITE…

 

 

 

 

 

Dimanche de Pentecôte

L'Esprit, l'inconnu que nous connaissons.
Méditation sur la Pentecôte
 
 
Il y a bien des choses à dire sur la Pentecôte. Je n’évoquerai ici que quelques aspects, Bible en main.
 
L’Esprit n’est pas un inconnu
 
L’Esprit qui vient n’est pas la cerise sur le gâteau. Il ne constitue pas un petit "plus" étonnant qui bouclerait le temps pascal. L’Esprit n’est en fait pas du tout un inconnu. Saint Luc nous fait au début des Actes des Apôtres le récit de la survenue de l’Esprit, mais le même Luc est déjà l’auteur d’un évangile célèbre qui commence, bien avant la naissance de Jésus, à nous parler de l’Esprit Saint. Cet Esprit y figure même comme le personnage le plus important (Luc 1-2). L’ange dit à Marie que l’Esprit Saint la prendra sous son ombre et qu’elle sera enceinte du Fils de Dieu. Quand elle part visiter sa cousine Élisabeth, cette dernière est remplie de l’Esprit et adresse à Marie des paroles inspirées. Inspiré aussi par l’Esprit sera bientôt Zacharie, l’époux d’Élisabeth, qui lance, comme une prophétie, son cantique célèbre, le Benedictus. Quand Jésus sera né et que ses parents l’amèneront au temple pour qu’il y soit présenté, le vieux Syméon viendra à sa rencontre poussé par l’Esprit qui l’avait déjà averti. Quant à la vieille Anne qui accourt aussi à l’arrivée de l’enfant, le texte suggère que sa vie a été toute entière menée au rythme de l’Esprit : elle est prophétesse et sait exactement ce qu’il faut faire et dire quand l’enfant est présenté. Déjà là, l’Esprit remplit le cœur des fidèles, il donne la vie, il met dans la bouche des humains des paroles de vérité.

Vraiment, l’Esprit aujourd’hui donné est une vieille connaissance. Il ouvre même la Bible : avant que Dieu ne profère ses paroles de création, l’Esprit plane au-dessus des eaux (Genèse 1, 2). Même si, en cette seconde phrase de l’Ancien Testament, il n’est pas immédiatement évident que cet Esprit soit une Personne divine, il est présenté comme une Présence, attentive, couvant la réalité sous ses ailes, la "prenant sous son ombre". Beaucoup dans l’Ancien Testament ont d’ailleurs expérimenté personnellement la force de cet Esprit venu sur eux. Moïse n’a pu conduire Israël au désert que parce que l’Esprit du Seigneur a reposé sur lui. Le Seigneur a même décidé un jour de prendre de cet Esprit présent sur Moïse pour en faire bénéficier septante, et même septante deux Anciens, qui aideraient Moïse dans sa tâche de gouvernement. Moïse n’a rien perdu de l’Esprit qui l’accompagnait et pourtant d’autres en ont profité : étrange Esprit qui se diffuse sans léser celui duquel il procède pour se disséminer !

Et puis il faudrait parler de plusieurs juges qui ont l’Esprit sur eux, ou qui en sont revêtus selon une autre image1. Il faudrait parler des rois messies qui apparaissent dans les Livres de Samuel. Après son onction royale, Samuel annonce à Saül qu’il recevra bientôt l’Esprit du Seigneur et sera alors "changé en un autre homm" : une annonce qui sera suivie de l’effet prophétisé (1 Samuel 10, 5-12). Cette manière de présenter l’Esprit, sous mode de suspense, structure notre évangile du jour : Jésus annonce à ses disciples que l’Esprit viendra sur eux et les transformera. Et puis que dire de David ? Dès qu’il reçoit l’onction de la main de Samuel, l’Esprit fond sur lui et reste à demeure sur lui et en lui (1 Samuel 16, 12-13). David âgé livrera d’ailleurs son expérience : "L’Esprit su Seigneur a parlé par moi et sa parole est sur ma langue" (2 Samuel 23, 2). Il est même attendu que l’Esprit soit répandu sur tout le peuple. Moïse lui-même l’avait désiré (Nombres 11, 29), et le prophète Joël le dira par avance (Joël 3). De même qu’on en arrive dans l’Ancien Testament à attendre un messie, issu de David, de même on attend l’Esprit du Seigneur répandant ses dons sur tout Israël.

Bref, on se saurait imaginer un monde dont le Fils de Dieu serait absent, de la même manière, il n’est pas non plus possible d’envisager la réalité sans qu’elle soit animée par l’Esprit du Seigneur. Cela façonne d’ailleurs notre manière de lire la Bible. Si nous pouvons reconnaître dans les personnages bibliques des hommes et des femmes qui anticipent le Christ, qui portent déjà ce que le Christ manifestera, c’est parce que nous croyons que le Christ habitait leurs personnes et que l’Esprit frayait leur chemin.
 
Le passage à l’explicite.
 
Prenons deux exemples.

Quand un homme et une femme se marient, ils disent publiquement et explicitement ce qu’ils se sont déjà dits depuis des mois dans l’intimité. La cérémonie du mariage n’ajoute rien d’une certaine manière ; beaucoup d’ailleurs, en se fondant sur cette impression, préfèrent ne pas se marier et continuer leur vie de couple sans lui donner d’attestation officielle. Or, le fait de s’engager devant témoins et de dire à haute voix la raison de la promesse réciproque est souvent vécu comme un accomplissement et une nouveauté. Un accomplissement, parce que pour ces deux personnes tout ce qui a été dans leur rencontre de l’ordre du hasard, du tâtonnement, de l’incertitude est ressaisi comme une récapitulation dont le sens affleure enfin. La relation accidentelle est qualifiée comme don, la contingence de s’être croisé devient offrande mutuelle. En cela, on peut vivre cette profession publique comme du neuf. Ce que l’on a expérimenté au pas à pas et sans toujours y croire débouche sur un acquiescement, une participation.

Quand David remporte la victoire sur Goliath, le roi Saül le prend à son service (1 Samuel 17-18). Mais très vite, Saül jalouse David à tel point qu’il cherche à le tuer. David doit fuir pendant des années, indéfiniment poursuivi par Saül et ses hommes (1 Samuel 19ss). Un jour que David et quelques compagnons se sont cachés dans une grotte (1 Samuel 24), Saül pénètre dans cette même grotte pour satisfaire un besoin naturel ; les lieutenants de David pressent alors leur chef de mettre à mort Saül d’un coup d’épée, arguant qu’il ne peut s’agir d’un hasard : il y a tant de cavernes dans la région que Saül n’est entré dans celle-ci où David se tient qu’en obéissant malgré lui à une disposition divine. David dégaine son épée, mais finalement ne tue pas Saül ; il se contente de couper un morceau de son manteau qu’il lui montrera ensuite comme signe qu’il l’a épargné.

Quelques temps plus tard, alors que David est toujours poursuivi par Saül, il apprend de ses espions que le roi et toute son armée campent non loin de l’endroit où lui-même se tient. Il décide d’aller avec un compagnon jusqu’auprès de Saül qui est endormi sur le sol, au milieu de son armée écrasée "par une torpeur venant du Seigneur" (1 Samuel 26, 12). Alors que l’officier qui seconde David l’engage à massacrer Saül, David n’en fait rien ; il s’approche, prend des objets appartenant à Saül qui serviront à prouver qu’il s’est bien approché de lui, mais il passe son chemin sans attenter aux jours de son sempiternel poursuivant. Ce que David a fait la première fois, dans la grotte, était-ce une décision prise dans l’urgence, sans véritable adhésion personnelle ? Était-ce une simple crainte de se lancer dans des ennuis inextricables ? Le meilleur moyen de répondre à ces questions est de se remettre dans les mêmes circonstances, de propos délibéré cette fois, de manière consciente, voulue. De fait, David ne portera pas la main sur Saül. Ce qu’il a fait d’abord "à brûle pourpoint", il le fait aussi en pleine conscience.

Ces deux exemples – le mariage et les péripéties de David – me semblent illustrer ce que l’on entend par "le don de l’Esprit". L’Esprit, on l’a dit, n’est pas un inconnu. Il a déjà marqué la vie des humains depuis le commencement, ainsi que les existences individuelles. Vient un temps où sa présence, son action, les "motivations" qu’il inspire doivent être élucidées, explicitées, accueillies en connaissance de cause.

Les disciples ont suivi Jésus – et parfois bon gré mal gré -, ils ont accepté de continuer même sans toujours comprendre ce que Jésus faisait et disait. Cette persistance ne peut être comprise qu’en tenant compte de l’Esprit qui les a poussés, secondés, soutenus. Quand Jésus leur annonce qu’il recevront l’Esprit, il les met en alerte et en éveil : "Il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit" (Jean 14, 26). Ainsi donc, ils ont déjà entendu Jésus parler, leur mémoire a enregistré ces paroles, ils ne se sont pas rebellés définitivement comme tant d’autres qui ont écouté Jésus et se sont enfuis rapidement (cf. Jean 6, 60-66). Un premier feu de l’Esprit, souterrain, "géologique", les a donc travaillés au corps. Arrive désormais le temps, définitif, où la mémoire active que l’Esprit éveille fait surgir les paroles emmagasinées, dans leur vérité actuelle, dans leurs conséquences éternelles2.

"Le même Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts" (Romains 8, 11) inondera désormais les disciples pour qu’ils entrent volontairement, souverainement, dans cette résurrection qu’ils seront amenés à prêcher.

 
Pentecôte et rencontre avec le Dieu de l’alliance.
 
Dans l’Ancien Testament, la Pentecôte appartient aux fêtes de pèlerinages (avec Pâque au printemps et la fête des Tabernacle en automne). Les Juifs venaient à Jérusalem, au temple, pour chacune de ces trois fêtes. Au moins se rendaient-ils une fois de temps en temps à l’une d’elles s’ils habitaient trop loin. Les Actes des Apôtres nous montrent des Juifs venus de différentes régions, parlant des langues diverses, à l’occasion de la fête de Pentecôte (Actes 2). Ces trois grandes solennités se coulent dans de fort anciennes fêtes agricoles : les premières semailles au printemps (Pâque), les premières récoltes au seuil de l’été (Pentecôte), les vendanges et les derniers fruits (Tabernacles). Consciemment, les Hébreux ont fait de cette trilogie bien ancrée chez les cultivateurs d’Orient une sorte de parcours méditatif au fil des mois. À la fête de Pâque, ils ont attaché la fuite hors d’Égypte, marquée par la passage de la mer Rouge ; sur la fête finale des vendanges, ils ont superposé le souvenir de la marche au désert en lui donnant peu à peu un goût eschatologique : le long périple des Hébreux au désert qui aboutit à la terre Promise est pensé comme l’itinéraire de l’histoire d’Israël et des nations vers un accomplissement pressenti. Et la Pentecôte, quel événement lui accole-t-on ?

Difficile de la dire si l’on s’appuie sur l’Ancien Testament. La fête est une étape, cinquante jours après Pâque (Pentecôte veut dire, d’après le grec, "cinquantaine, laps de cinquante jours"). Dans le deuxième livre des Chroniques (2 Chroniques 15, 10-15), on lit qu’un roi de Juda, Asa, entreprend des réformes religieuses. Sous son règne, le peuple du royaume de Juda se rassemble pour renouveler son alliance avec Dieu, conscient qu’il est de ne pas l’avoir cherché pendant des années, de ne pas avoir songé à transmettre sa parole (cf. 2 Chroniques 15, 1-7). Comme cette fête inhabituelle eut lieu au temps où l’on célébrait la Pentecôte, il semble que cette fête se soit chargée, dans le judaïsme des premiers siècles de notre ère, de cette référence à l’alliance. La Pentecôte est devenue chez les Juifs la fête où l’on faisait mémoire de l’alliance entre Dieu et son peuple au Sinaï et du don de la Loi par Dieu.

Comme l’Exode précise que le peuple est arrivé au Sinaï trois mois après être sorti d’Égypte (cf. Exode 19, 1), cela correspond à peu près à la cinquantaine que la Pentecôte marque. Et elle devient une fête fort intéressante ! On peut dire de Pâque que c’est une fête de l’urgence : les Hébreux ont dû quitter l’Égypte rapidement et ils ont été, d’une certaine manière, peu "acteurs" des événements qui se sont déroulés. Comme le dit Moïse au moment de faire passer le peuple à travers la mer Rouge : "Le Seigneur combattra pour vous et vous, vous garderez le silence" (Exode 14, 14). À la Pentecôte au contraire, comprise comme fête de l’alliance et de la Loi donnée, le peuple a pris de la distance vis-à-vis de l’Égypte et s’est habitué à sa nouvelle condition libre. Il est maintenant confronté à Dieu et doit se prononcer : l’acceptera-t-il ? Recevra-t-il sa Parole ? Deviendra-t-il un partenaire conscient, résolu, de ce Seigneur qui lui parle et demeure au milieu de lui ?

Il me semble que cet aspect est passé dans la Pentecôte des Chrétiens et qu’il la marque avec force. Acceptez-vous publiquement, que cet Esprit qui vous est donné depuis votre baptême, qui vous conduit et vous inspire, soit l’explicite partenaire de votre vie ? Reconnaissez-vous qu’il vit avec vous et que vous vivez avec lui ? Êtes-vous d’accord pour qu’il vous donne tout ce qu’il a révélé du Christ ? Comme le dit Paul : "nous souffrons avec le Christ pour être avec lui dans sa gloire" (Romains 8, 17). Autrement dit, si vous recherchez la vérité et la vie, vous avez déjà pris des décisions, posé des actes et dit des paroles qui vous ont mis en porte-à-faux par rapport à votre entourage ; vous avez donc déjà écouté ce que l’Esprit vous disait et vous avez reçu sa force pour l’accomplir, quoi qu’il vous en ait coûté.
 
Fête de la personne.
 
La Pentecôte est donc une fête où est scellée publiquement notre alliance avec Dieu. Nous y lisons notre histoire, personnelle et communautaire, comme une histoire avec l’Esprit. Il nous est donné explicitement comme le Don, pour qu’il soit manifesté qu’il nous inspire depuis longtemps. Et ceux-là l’accueillent pleinement qui ont déjà goûté à ses dons, les ont acceptés et fait fructifier dans les multiples circonstances de l’existence. De la rencontre consentie avec lui naît un surcroît de fécondité, mais aussi de consistance personnelle. Dans le livre de Tobie, l’ange Raphaël, qui se donne comme un compagnon de route humain, accompagne le jeune Tobie dans ses pérégrinations. Il le guide, l’initie, lui fait trouver une femme, Sara, lui enseigne à repousser le démon et à guérir son père. À la fin seulement, il révèle son identité angélique et disparaît. Cette disparition n’est en rien une absence : le surcroît d’esprit que cet ange a apporté à Tobie est désormais le bien propre du jeune homme. Sa chair s’est déployée, remplie. Il peut bénir Dieu sur terre comme Raphaël le fait dans les cieux (cf. Tobie 13 : cantique de Tobie après le départ de l’ange Raphaël). Cet ange, d’abord incognito, puis manifesté publiquement, suit un parcours que l’Esprit emprunte : caché dans nos vies, il apparaît comme le Don qu’il est et qui fait de nous des personnes.

Le Christ dit à ceux qui l’aiment qu’il vient en eux avec son Père pour faire en eux sa demeure (Jean 14, 23). L’Esprit configure à ces hôtes chacun de ceux qui les reçoivent. Chacun devient alors - comme l’est le Père, comme l’est le Fils et comme il est, lui, l’Esprit - une personne.
 
Fr. Philippe Lefebvre 05 10

1. L'esprit est sur Otniel (Juges 3, 10) et Jephté (11, 29), il revêt Gédéon (Juges 6, 34), il agite Samson (Juges13, 25), il fond sur lui (14, 19).

2. La mémoire éveillée par l’Esprit et devenue actualité, on l’appelle dans la bible un mémorial.

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