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Philippe Lefebvre

Courrier :
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Dans la même série

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Un Christ crucifié 1 Co, 22-25 vm

 

Il s'est fait obéissant Ph 2, 7-8 vm

Tous et un seul, une vieille histoire Rm 5,12 vm

Du même auteur 

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L'heure du Père Jn 12, 20-27

Le lavement des pieds Jn 13

Juda et Jésus Jn 13, 21-38

SUITE…

 

 

 

 

 

 
Crucifixion
L'exaltation du corps du roi
Matthieu 27, 32-501
 
L'évangile selon s. Jean est le seul qui précise que l'inscription placée sur la croix est trilingue : hébreu, latin et grec (Jean 19, 19-20). Même si cette inscription est faite pour humilier le supplicié qu'elle désigne comme "roi des Juifs", elle interroge durablement l'Orient et l'Occident où ces langues sont parlées. Pourquoi la royauté affleure-t-elle surtout dans les évangiles quand le corps du Christ est maltraité ? Pourquoi est-elle à ce point liée à ce corps exhibé ? Nous suivrons ici l'évocation de la croix dans l'évangile selon s. Matthieu : le corps du Christ y est central, la narration s'y arrête longuement. Il ne s'agit pas d'explorer les richesses de pensées et d'images qu'inaugure la crucifixion. Nous méditerons plutôt sur les relations que le corps, obstinément placé sous nos regards, entretient avec l'idée de royauté.
 
Le corps proposé
 
Les textes qui évoquent la passion du Christ et sa résurrection ne font pas que rendre compte de son corps, ils dirigent vers lui l'attention. D'une certaine manière, le texte se déprend de sa puissance textuelle, de son omniprésence, pour avertir que, sans ce corps, il ne serait pas texte. Le texte et le corps tissent des liens, ils s'informent l'un l'autre. Matthieu signale la pancarte au-dessus de Jésus crucifié et en cite l'énoncé : "Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs" (Matthieu 27, 37) : l'écriture enregistre officiellement le corps, elle en prend note, elle le désigne. En retour, le corps achemine vers l'écrit. Pour ce faire, un des dispositifs du texte consiste à signaler les regards. Le corps est comme reçu par les yeux, déposé en ceux qui regardent ; il resurgit enfin dans la parole qu'ils profèrent.

C'est ainsi que des femmes "regardaient de loin" le Christ mis en croix ; parmi elles figurent Marie-Madeleine et Marie, mère de Jacques et Joseph (Matthieu 27, 55-56). Ces deux femmes sont également présentes quand on dépose Jésus au tombeau : elles "étaient là, assises en face du sépulcre" (Matthieu 27, 61). En fidèles observatrices, elles retournent sur les lieux : après le sabbat, au premier jour de la semaine, "elles vinrent voir le sépulcre" (Matthieu 27, 1). Mais le corps ne s'y trouve plus ; un ange leur montre l'endroit où il gisait. Bientôt Jésus vient à leur rencontre et les envoie annoncer aux disciples qu'il est vivant et que ceux-ci le verront bientôt en Galilée (Matthieu 27, 9-10). Ayant vu le corps crucifié, puis enseveli, ayant ensuite constaté son absence au lieu où on l'avait mis, elles voient finalement Jésus, elles lui saisissent les pieds (il a bien un corps, son corps) et vont annoncer la nouvelle aux siens. D'une suite de regards, on passe à une proclamation et celle-ci est la source même de l'évangile, la "bonne nouvelle".
 
Demeurer en présence d'un corps
 
La scène de la crucifixion marque un temps d'arrêt. Le texte contraint à demeurer en présence du corps supplicié. Ce qui est à comprendre n'est en rien un "message" que l'on pourrait abstraire du texte, après avoir laissé de côté ses mises en scène et ses images. Au contraire : le texte en appelle au corps pour que le lecteur ou l'auditeur reste, s'il est possible, auprès de lui. Les femmes, qui suivent du regard les différents actes de la passion depuis les endroits où elles se trouvent, proposent plusieurs points de vue objectifs que le lecteur peut assumer lui-même. Il apprendra ainsi à regarder le corps, ses états et ses étapes, afin d'entrer dans une intelligence qui n'ait pas sa source dans des notions, mais qui prenne son poids du poids du corps. Joseph d'Arimathie qui descend le Christ de la croix devient alors un modèle d'intelligence : il prend le corps et le comprend (Matthieu 27, 57-60).

La crucifixion propose de ne pas penser sans corps. Ce n'est pas, tant s'en faut, le seul texte biblique qui nous rive au lieu du corps. Les évangiles, pour s'en tenir à eux, insistant sur la naissance, les maladies et les guérisons, la faim et la soif, les mille gestes de chaque jour, renvoient sans cesse à la vie corporelle. Mais la scène de Jésus crucifié freine l'enchaînement des faits. Auprès de ce corps immobilisé, chacun est invité à s'arrêter, à remarquer aussi que bien d'autres personnes sont là et s'occupent diversement. Certains regardent avec attention, tels le centurion ou les femmes, d'autres sont indifférents, tout occupés à partager les vêtements du supplicié ; d'autres encore viennent impunément l'insulter.

Un corps qui ne peut plus rien révèle tous ceux qui l'approchent. Notre texte montre comment s'opère le discernement autour d'un corps impuissant, à charge pour le lecteur d'en continuer l'exercice : le corps qu'on humilie et qu'on abandonne à son sort, qui s'en soucie et qui s'en écarte ? La crucifixion éduque le regard : elle propose comme référence le corps inapte aux performances et enseigne à voir les réactions diverses qu'il suscite quand il se trouve en un milieu donné.
 
Corps sans puissance, corps royal
 
La scène de crucifixion se situe dans l'avant-dernier chapitre de l'évangile de Matthieu (Matthieu 27) ; elle correspond au deuxième chapitre de cet évangile, selon un effet de structure concentrique qui n'est pas sans exemple dans les livres bibliques. Or, Mt 2 raconte la naissance de Jésus : un nourrisson sans autre pouvoir que celui de téter et de dormir vient au monde dans un village de Judée ; c'est alors que divers personnages se mettent en mouvement et prennent des décisions variées. Le même type de situation prévaut en Mt 27 : un corps, réduit au minimum de ses capacités jusqu'à l'exténuation finale, provoque bien des remous, y compris un séisme au moment où il rend l'esprit (Matthieu 27, 51-53).

Revenons en Matthieu 2 : des mages arrivent d'Orient, Hérode se met sur le qui-vive, les milieux religieux scrutent les Écritures, le massacre des enfants de Bethléem est décidé, la famille de Jésus doit s'enfuir. Dans cette tourmente, la question de la royauté est lancée. L'enfant qui vient de naître serait, aux dires des mages, "le roi des Juifs" (Matthieu 2, 2). Il est essentiel d'aborder ce thème de la royauté par la porte du corps fragile et sans prouesse. Jésus nouveau-né est nommé roi par des gens venus de loin, plutôt suspects (les mages et leur magie n'ont pas bonne presse dans la Bible) ; Jésus crucifié est déclaré roi par l'autorité romaine, pas spécialement bienveillante. L'écriteau qui surmonte sa croix est bien entendu ironique, mais "ce qui est écrit, est écrit" (cf. Jean 19, 21-22). Que ce soit par moquerie ou par acte de foi, le titre de roi appliqué à Jésus semble reconnu par tous. La couronne d'épines est blessante, mais c'est une couronne ; la mention de roi est sarcastique, mais elle est écrite ; la croix est infâmante, mais elle l'exalte au-dessus de tous.
 
Royauté sans preuve
 
Le corps impose une vérité qui lui est propre : dès qu'il naît, on parle de sa royauté, et quand il subit à la fin un trépas apparemment peu royal, c'est la royauté que l'on mentionne encore. Environ un millénaire avant Jésus, David s'empare de Jérusalem, y établit son règne et fait entrer dans la cité l'arche d'alliance (2 Samuel 6). Il se dépouille alors de ses habits royaux et, en pagne, danse devant elle. Sa femme, Mikal, le rabroue : ce ne sont point là les manières d'un "roi d'Israël", David s'est exposé "comme un homme de rien" (2 Samuel 6, 20). Celui-ci lui répond qu'il dansait devant Dieu et que, si Mikal n'a pas compris son geste, les servantes, elles, ont apprécié sa démarche à sa juste valeur ; par elles il est glorifié (2 Samuel 6, 22). Le corps, sans le décorum du pouvoir, peut-il signifier assez clairement ce qu'il est ? David en provoque sciemment l'expérience et elle s'avère concluante ; son corps, offert aux regards, sans apprêt, entraîne un discernement : il est glorifié par les domestiques qui savent voir, il n'est pas vu dans sa vérité par son épouse attitrée. La croix rend radical ce type d'expérience, mais les enjeux en sont les mêmes.

On n'affirme pas ici qu'il n'y aurait de corps que souffrant ni que son état idéal serait la passivité du détenu accablé. Avant d'être arrêté, Jésus a beaucoup agi et, malgré l'humble mode de vie nomade qu'il a menée avec ses disciples, il s'est comporté souverainement. Il s'est plusieurs fois recommandé du roi David, son ancêtre. Comme Salomon, le fils de David, s'avançant vers Jérusalem sur une mule pour y être intronisé, il est entré dans la cité sainte, assis sur une ânesse. En chef soucieux de son peuple, il a subvenu aux besoins de ceux qui l'approchaient : n'a-t-il pas multiplié les pains, guéri les infirmes ? Mais le fait d'être perçu comme roi avant même qu'il puisse agir ou après qu'il ne peut plus rien, crucifié qu'il est, manifeste que sa royauté ne se réduit pas à un ensemble d'actes réputés royaux. Elle tient à une certaine manière d'être au monde, de s'y tenir en son corps, même quand celui-ci ne peut plus donner les preuves de sa vitalité.
 
Royauté participée
 
Le corps moribond a-t-il une consistance, une présence, une autorité ? Le nombre de crucifixions représentées dans l'art chrétien semble relever ce défi permanent : montrer dans sa souveraineté un corps que tout conspire à mettre à mal. Les textes évangéliques accentuent ce paradoxe : le Christ a un corps faible qui connaîtra la mort ; or c'est précisément dans cette fragilité qu'il est aussi révélé dans sa gloire. Rien de ce qui arrive à son corps ne le dépossède de sa royauté ; elle demeure pleine et entière.

Elle apparaît même d'autant plus à ceux qui savent voir, quand ce corps s'affaiblit. Or, reconnaître la royauté dans le corps exténué, c'est appartenir au royaume où elle s'exerce ; c'est même avoir part à cette royauté. Le fait de percevoir un corps dans sa noblesse contre toute apparence ne relève pas d'une aptitude ou d'un talent réparti au hasard parmi les individus. Cela suppose un certain style de vie, fait de résistance à l'égard des compréhensions toutes faites, d'une habitude d'y regarder à deux fois, d'une attention compatissante pour les corps que le monde élude.

Quand Jésus éduquait ses disciples à la mission d'apôtre, il leur demandait de ne rien emporter avec eux : ni besace ni argent (Matthieu 10, 5-15). Ainsi deviendraient-ils des hommes démunis. Dans tel village où ils se rendraient, ils apprendraient que certains ont souci des étrangers qui arrivent les mains vides et que d'autres leur ferment la porte au nez. Quand on est apôtre du Christ et qu'on témoigne du Royaume, on est appelé à enseigner le corps tout à la fois fragile et glorifié, le corps qui est demeure du Dieu trois fois saint. On ne peut accomplir ce ministère qu'en vivant cette expérience soi-même chaque jour. Ce que la croix enseigne définitivement, Jésus avait commencé à le transmettre à ses disciples avant même qu'elle soit érigée.
 
Solidarités de la chair 
 
Le corps du Christ est donc abandonné, mais pourtant pas solitaire : son corps se trouve en interactions avec bien des corps, il aide à décrypter d'autres corps impliqués dans de semblables détresses. Cette propension du corps à développer des relations, un terme connexe aide à l'appréhender, celui de chair. La chair est, dans la Bible, ce matériau que Dieu crée pour constituer les humains et qu'il continue de manier, de déployer. Il bâtit ainsi une femme de la côte qu'il a prélevée à Adam, prenant soin de "refermer la chair à la place". Adam s'écrie alors, voyant la nouvelle venue que Dieu lui amène : "Celle-ci, cette fois, est la chair de ma chair et l'os de mes os". Adam et sa femme sont appelés à devenir "une seule chair" (Genèse 2, 21-24) : la chair à laquelle Dieu est présent est promise à un mystère de communion, qui n'est pas simple juxtaposition des corps. Selon le prophète Joël, Dieu a dessein de répandre son esprit "sur toute chair" : ceux qui le recevront, sans distinction de sexes, de conditions sociales ni d'âges, seront unis dans une même connaissance de Dieu, un même témoignage.

Le corps souffrant de Jésus est mis en solidarité charnelle avec d'autres corps. On fait appel à Simon de Cyrène pour qu'il se charge de la croix. Il a souvent été noté que le jeu des pronoms dans ce passage crée une indistinction momentanée : "ils réquisitionnèrent (Simon) pour qu'il porte la croix. Arrivés au lieu qu'on appelle Golgotha (…), ils lui donnèrent à boire" (Matthieu 27, 32-34). Abreuve-t-on Simon ? Non, c'est à Jésus que l'on donne du vin mêlé de fiel. Mais le temps d'une phrase, on hésite : les deux corps, enrôlés par la soldatesque, se superposent ; telle est l'opération de la chair. Une semblable solidarité est esquissée entre Jésus en croix et les deux hommes crucifiés avec lui.
 
Figures
 
Cette aptitude de la chair à tisser des relations entre des êtres différents, à les rassembler, ne se manifeste pas seulement dans les compagnonnages imprévus d'un même moment, elle est aussi perceptible à travers le temps. Jésus crucifié rejoue pour sa part tout un ensemble de situations du passé dans lesquelles des corps ont été semblablement exposés en public jusqu'à ce que mort s'ensuive. Au fil des récits de passion, on pourrait amener au jour toutes les références sous-jacentes venues de l'Ancien Testament : leur somme et leur intrication en seraient stupéfiantes.

Telle est la lecture figurative que l'Orient comme l'Occident chrétiens ont poursuivie pendant des siècles. La figure, une notion aussi bien littéraire que picturale, désigne un personnage envisagé dans des gestes précis, engagé dans des situations typiques, mais surtout présenté en attente de personnages qui lui répondent et lui correspondent. La figure est, d'une certaine manière, l'expression dans le texte biblique de cette vocation de la chair à mettre en communication des corps différents. Comme Jésus est spécialement appelé roi dans notre passage, mettons en lumière quelques parentés, que sa croix dévoile, avec les premiers rois d'Israël.
 
Le corps menacé des rois
 
Les deux premiers à porter ce titre furent Saül, puis David, en une passation difficile ; les livres de Samuel racontent leurs histoires entremêlées. Tous deux sont désignés comme messies, c'est-à-dire qu'ils sont marqués par une onction qui les consacre à Dieu (le mot messie adapte un terme hébreu, que le grec traduit anciennement par christos). Saül s'éloigne vite du Seigneur qui l'avait choisi pour délivrer son peuple. Le Seigneur trouve alors un autre homme, le tout jeune David, pour assumer la royauté. Ce dernier est oint en privé, sans que rien de cet acte ne soit publié officiellement (1 Samuel 16). Il n'empêche qu'il se retrouve rapidement auprès de Saül, comme page chargé de calmer par la musique les angoisses qui l'assaillent. Bientôt Saül perçoit la qualité d'être de David et se met à le jalouser. À plusieurs reprises, quand il traverse des phases d'égarement, Saül tente de clouer David au mur au moyen de sa lance (1 Samuel 18, 11 ; 19, 10). Le geste mérite d'être examiné de plus près. David tentait d'apaiser Saül en jouant de la harpe, il avait combattu vaillamment Goliath, il "entrait et sortait" devant le peuple (1 Samuel 16-18). Ce corps de David, plein d'allant et d'initiatives, insupporte Saül. Ce dernier veut le voir désormais figé, chosifié, comme un trophée de chasse. La menace du coup qui perce et fixe le corps plane sans cesse dans les livres de Samuel, en particulier sur les corps des rois et de leurs fils. Saül va ainsi jusqu'à menacer de sa lance son propre fils Jonathan, parce que celui-ci favorise David dont il est l'ami (1 Samuel 20, 33).

Alors que Saül poursuit David, celui-ci à deux reprises tient Saül à sa merci et pourrait le tuer ; un de ses généraux se propose même de "clouer Saül en terre, avec sa propre lance, d'un seul coup" (1 Samuel 26, 7) ; David s'y refuse. Saül, à la fin, pressé par les Philistins, ne veut pas tomber entre leurs mains : il se jette sur son épée. Le cadavre de Saül est pris par les Philistins qui le fixent sur le rempart de Bethshéan (1 Samuel 31).

Plus tard, alors que David s'est enfin assis sur le trône, son fils Absalom fomente un coup d'état. Ce fils rebelle sera finalement tué : la tête retenue dans les branches basses d'un arbre, il est suspendu "entre ciel et terre", et son cousin Joab, officier de David, le transperce de trois javelots (2 Samuel 18, 14). Absalom est ensuite jeté à la hâte dans un trou en terre que l'on recouvre de grosses pierres.

Ces trépas tragiques s'inscrivent dans une véritable série de textes consacrés à la mort des rois. Longtemps avant tous ces faits, quand Israël entrait en terre Promise, une coalition de cinq rois locaux, dont le roi de Jérusalem, leur résistèrent. Ces cinq furent en fin de compte pendus à des arbres et leurs cadavres déposés dans une grotte fermée par de grosses pierres (Josué 10). Vers la fin du règne de David, le texte évoque l'exécution de sept descendants du roi Saül, veillés pendant des semaines par Riçpah, la mère de deux d'entre eux ; de cette scène, l'évangile de Jean se souviendra dans son récit de crucifixion (2 Samuel 21, 1-10 ; cf. Jean 19, 25-27).
 
La crucifixion du messie Jésus appartient donc à une tradition pour laquelle le corps, le corps du roi, est central. Cette tradition n'est pas d'abord littéraire : elle renvoie à un type de pratiques concernant les membres des familles royales. Les corps des souverains et de leurs héritiers sont investis d'une grande puissance de représentation. Quand David danse devant l'arche, en pagne, sous les yeux de son peuple, il expose le corps avec lequel Israël vient de reconnaître son intime parenté. Toutes les tribus d'Israël lui ont dit en effet : "Nous sommes, nous, tes os et ta chair" (2 Samuel 5, 1). Il n'est donc pas étonnant que le corps du roi soit frappé, bafoué, exposé par ceux qui veulent l'atteindre, lui et tout ce qu'il représente. Les Philistins manifestent leur victoire sur Israël en exhibant le cadavre de Saül qu'ils accrochent à la muraille d'une cité. Absalom est semblablement crucifié et, en sa personne, est mis au piloris le type de royauté "mondaine" qu'il appelait de ses vœux. David, dont le corps est sauvegardé par Dieu selon ses dires (1 Samuel 17, 34-37), devient intolérable à Saül : ce dernier, rongé par un esprit de mort, désire le ficher au mur.
 
Victoire de la chair
 
Pourquoi Jésus a-t-il été crucifié ? La question est vaste et complexe. Elle fait intervenir en tout cas le corps. Le corps de Jésus-Christ, pendant toute sa vie terrestre, a été le lieu d'une parole vivifiante ; il en est sorti une puissance de vie que les guérisons et miracles ont révélée. Or, ce corps a indisposé tous ceux qui prétendaient maîtriser les gestes et les mots de tout un chacun : le corps de Jésus échappait à leur pouvoir, à leurs enrôlements. Ces gens-là ont donc capturé Jésus et l'ont donné en spectacle, pensant ainsi l'immobiliser et intimider ses éventuels imitateurs.

Mais la croix est la victoire paradoxale du corps : on pensait le réduire à rien, mais il manifeste, dans sa plus grande déréliction, qu'il est définitivement au centre de l'histoire. La chair crucifiée du Christ révèle les personnes qui l'entourent, elle rejoint la chair de ceux qui avec lui sont crucifiés, elle retrouve tous ceux qui, avant lui, ont subi des supplices analogues. Pour reprendre une expression de la lettre aux Éphésiens : "tout est récapitulé dans le Christ" (Éphésiens 1, 10). Tout ce qui a été, tout ce qui se produit, la chair du Christ le rejoint, l'incorpore, le contient. Non que tout doive être admis et approuvé ; mais tout est révélé comme réalité que la chair du Christ assume. Rien ne se fait hors de lui, rien ne peut être évalué sans lui.

La croix deviendra un objet courant dans les églises, les maisons, sur les bords de route : elle propose, non pas un dieu redoutable, siégeant dans un empyrée inaccessible, mais bien un corps humilié, parent de tout corps, familier de toute humiliation. Telle est la souveraineté du Christ : elle naît de la communion de chair ; tout humain peut avoir accès au roi, et sa royauté est donnée en partage à tous ceux qui se découvrent identifiés à lui. Le crucifix, entrant dans les demeures, s'inscrivant dans les paysages, montre l'étonnante royauté que peut avoir un être au corps à bout de souffle.
 
 Résurrection
 
La résurrection ne tient pas du coup de théâtre auquel rien n'aurait préparé. Le Christ ressuscité manifeste que le corps d'un vivant vit d'une vie qui n'a pas dit son dernier mot. Ceux qui tentaient d’anéantir Jésus ne percevaient pas en sa chair une simple tournure originale qui les dérangeait, une allure inhabituelle qui les agaçait. Ils pressentaient plus fondamentalement qu'un vivant se joue de toute mainmise, continuellement, éternellement.

Quand Jésus rencontre ses disciples, il ne se présente pas comme un autre qu'eux-mêmes qui aurait eu la bonne fortune d'échapper à l'emprise de la mort. Ce qu'il a vécu dans sa chair, les disciples le vivront au jour le jour : le mystère de la chair fragile et pourtant consistante. En baptisant "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit", les disciples apprendront eux-mêmes que la chair, leur chair, vient du Père, qu'elle vit dans le Fils et que l'Esprit la mène à sa pleine stature. La mention trinitaire de cette fin d'évangile n'est pas une addition de dernière minute ; elle est, à partir du corps dont je fais l'expérience, la manifestation du Dieu trois fois saint qui y réside.
 
Philippe Lefebvre 04 11

1. Article paru dans Orient — Occident. Racines spirituelles de l'Europe, Frédéric Möri : Conception, direction scientifique, coordination et photographies, en collaboration avec Guy Bedouelle, Charles Méla, Charles-Antoine Chamay — Co-direction scientifique : Rémi Brague, Luc Brisson, René-Samuel Sirat, Cerf, Fondation Bodmer, 2009

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