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Philippe Lefebvre

Courrier :
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Du même auteur

 

Qui parle au commencement ?

Le Fils dans la nuée

L'heure du Père Jn 12, 20-27

Le lavement des pieds Jn 13

 

 

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SUITE…

 

 

 

 

 

 
Le lavement des pieds
Regard rétrospectif
 
Le Jeudi saint est souvent célébré chez les catholiques comme une fête des prêtres en tant que ministres de l’eucharistie. Or, l’évangile qui est lu en ce jour, celui de Jean au chapitre 13, est le seul parmi les quatre à ne pas donner ce que l’on appelle chez les autres "l’institution de l’eucharistie". Le dernier repas de Jésus avec les siens "avant la fête de la Pâque" (Jean 13, 1) y est marqué, non par le don du corps et du sang sous les espèces du pain et du vin, mais par le lavement des pieds.
 
L’étrange récit du lavement des pieds.
 
Ces dernières années, dans ce site, nous avons plusieurs fois commenté cet évangile. Nous avons ainsi remarqué que Marie de Béthanie qui lave les pieds de Jésus avec du parfum précieux anticipe, au chapitre 12, le geste de Jésus au chapitre 13. Nous y avons vu aussi que le premier lavement des pieds explicitement mentionné dans la Bible est celui qu’Abraham confère aux trois visiteurs venus annoncer, à lui et à Sara, la naissance d’un fils. Mais cette année, cette apparente absence d’eucharistie dans l’évangile du jour au moment même où l’on célèbre tout particulièrement l’eucharistie m’a taraudé, m’a fait réfléchir et invoquer l’Esprit afin d’avoir un éclairage nouveau.

Voici ce qui m’est venu. Notre chapitre 13 est en tout point étrange. Jésus y accomplit un "service" qu’aucun de ses disciples ne lui a demandé. Il le fait au cours du repas, alors que le lavement des pieds se fait en général avant de manger, quand les invités sont fatigués et empoussiérés par la marche qui les a conduits vers leur hôte (cf. Genèse 18, 4-5). Il déploie dans ce geste un sens si riche qu’il affirme à Pierre qu’il en comprendra le sens plus tard. Pourtant, laver les pieds n’est pas un geste difficile à analyser : c’est un geste de serviteur qui apporte un certain confort à ses disciples. Rien là de particulièrement énigmatique à première vue. Pourquoi alors souligne-t-il, une fois revenu à sa place, qu’il y a bel et bien un mystère à comprendre que les siens ne sont pas en mesure d’accueillir tout de suite ?

De fait, que signifie ce Christ par terre, avec son bassin d’eau, s’activant aux pieds des douze ? Pourquoi présenter ce geste, sans grande portée au premier abord, en rappelant de manière très solennelle que "le Père a tout remis entre ses mains", "qu’il est venu de Dieu et qu’il retourne à Dieu" ? Suggérer ainsi qu’il récapitule tout désormais, depuis l’alpha jusqu’à l’oméga, incite à y regarder de plus près. Oui, bien sûr, Abraham est le premier qui ait ordonné à ses serviteurs de laver les pieds de ses invités, mais si l’on remonte encore avant ? si l’on essaie de rejoindre l’origine, "au commencement", pour reprendre les premiers mots de notre évangile de Jean qui sont aussi les premiers mots de la Bible ?
 
« Un flot montait su sol ».
 
Justement, parmi les tout premiers textes de la Bible, un verset m’a arrêté : Genèse 2, 6. Nous sommes juste avant la création de l’Adam, qui aura lieu au verset suivant : "Un flot montait de la terre et arrosait toute la surface du sol" (v. 6). Et c’est alors que "le Seigneur Dieu façonna l’homme (Adam), poussière tirée du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie, et l’homme devint un être vivant" (v. 7). Dans ces phrases, nous le savons, le mot "sol" se dit adamah en hébreu : notre texte montre un lien entre l’humain (adam) et l’humus. Même le terme traduit par "flot", "ed" en hébreu, allitère avec le nom "adam". Le verbe "façonner" renvoie au travail du potier : si la poussière du sol est humidifiée par le flot qui monte de la terre, alors elle est meuble et peut être modelée2.

Parmi les sens possibles du lavement des pieds, parmi les textes de l’Ancien Testament qu’il est permis d’invoquer, ne peut-on voir un rappel d’un fait et d’un geste du commencement ? L’eau qui sourdait de terre pour baigner le sol, voici qu’elle reparaît dans l’eau versée par Jésus dans le bassin. Le geste du modelage que Dieu a fait pour façonner l’homme, voici qu’il se donne à voir dans le pétrissage des pieds2. "Sachant que le Père lui a tout remis entre les mains" (Jean 13, 3) depuis le commencement, Jésus donne à voir à ses disciples par quel geste ils ont été formés. Lui, le Fils "par qui tout a été fait et sans qui n’a été fait rien de ce qui existe" (Jean 1, 3), il répète le mouvement selon lequel le Père a créé l’homme en son Fils, comme une image de son Fils. Il perpétue aujourd’hui ce mouvement qu’il a fait au commencement, acquiesçant avec l’Esprit au vouloir créateur du Père. L’eau qui montait de terre et qui l’ameublissait afin que le Potier3 pût modeler dans la matière la vivante effigie du Fils, elle est bien là dans cette modeste bassine. Le Créateur qui façonnait, il est bien là aussi en la Personne du Fils de l’Homme qui créa l’Homme pour lui ressembler.

Le mouvement est amorcé par ce lavage : de la terre, on passe aux pieds qui foulent la terre, à charge pour l’humain de se déployer ensuite dans "toute la stature du Christ". Le lavement des pieds serait comme une mise en scène du geste originel : le Fils est "représenté ", rendu présent dans la créature humaine ; le Fils, né avant tous les siècles, entrera un jour dans la création, ayant pris la chair issue de la poussière et de l’eau du sol.
 
Du corps du Fils au corps de l’homme.
 
Trois évangélistes parlent du pain et du vin qu’il faudra désormais manger et boire afin de participer au corps et au sang du Christ. Jean, lui, évoque d’une autre manière comment "avoir part avec lui" (Jean 13, 8) : le lavement des pieds par lequel le Christ rappelle que l’humain a été fait à son image. Il y a, depuis l’origine, une passation du corps du Christ au corps de l’homme, ce dernier étant modelé à l’image du Fils. On retrouvera, une semaine après la résurrection, une gestuelle analogue, de corps à corps, dans les gestes de Thomas que Jésus  l'invite à faire sur sa propre personne : mettre la main dans le côté du Fils, avancer la main sur les mains du Fils (Jean 20, 27). Il s’agit là non seulement d’une attestation manuelle (c’est bien le corps de Jésus), mais encore et bien plus d’une véritable passation : le corps ressuscité de Jésus que j’examine à tâtons cesse d’être un objet en face de moi ; mon corps devient aussi un corps ressuscité, de même que son Père est mon Père et son Dieu est mon Dieu (Jean 20, 17). Thomas, "dont le nom signifie Jumeau4, fait l’expérience de la totale gémellité : son corps est configuré au corps du Ressuscité qu’il palpait, incrédule. De même que le Fils imprimait son empreinte et sa vie dans l’homme créé de la poussière humide, de même il transmet son être de Ressuscité à ceux qui le reçoivent.
 
Philippe Lefebvre 04 11
 
1. Le terme traduit par « flot », éd, est d’ailleurs un peu énigmatique : on ne le trouve qu’une autre fois dans la Bible, en Job 36, 27, où il semble signifier « vapeur ». On pourrait traduire : « une vapeur d’eau montait du sol ». Cela accentuerait l’aspect atomisé de la matière qui donnera l’humain : vapeur d’eau et poussière, qui tient par le souffle de Dieu. Le terme hébreu éd est traduit par « source » (pègè) dans la Septante, la traduction grecque de la Bible hébraïque faite, pour le Pentateuque, au 3ème s. avant notre ère.

2. Le verbe grec que l’on traduit par « essuyer », ekmasseïn, suggère l’idée de prise en main énergique, de massage. C’est ce verbe qui est employé en Jn 12, 3 pour évoquer la friction que Marie fait avec ses cheveux sur les pieds de Jésus.

3. Que Dieu soit un potier, les prophètes et les sages le répètent à l’envi : Isaïe 29, 16 ; 45, 9 ; 64, 7 ; Jérémie 18, 6 ; Siracide 33, 13 ; Livre de la Sagesse 15, 7-8. Voir encore Romains 9, 20-21.

4. L’expression est répétée dans l’évangile de Jena, engageant le lecteur à en décrypter le sens profond : Jean 11, 16 ; 14, 5 ; 20, 24 ; 21, 2.

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