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Philippe Lefebvre

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Théologie
 
Dimanche de la Sainte Trinité
Proverbes 8, 22-31 ; Romains 5, 1-5 ; Jean 16, 12-15

Un Dieu unique en trois Personnes : pour certains, la Trinité est un mystère difficile, voire incompréhensible. Il encourt aussi le soupçon de polythéisme : les Chrétiens vénèrent-ils trois dieux ? En fait, nous avons bien affaire à un mystère – c’est-à-dire, dans la perspective biblique, à un surcroît de sens -, mais ce mystère nous renvoie à bien des expériences concrètes dont la Bible nous parle depuis le commencement et que nous expérimentons nous-mêmes dans nos existences.
 
"Tous deux deviendront une seule chair"

Prenons le début de la Genèse : Dieu a façonné un homme, puis il lui amène une femme, "bâtie" de son côté. C’est alors que cette parole retentit : "tous deux deviendront une seule chair" (Genèse 2, 24). Comment être "un" si on est deux ? Si vous vous posez la question, c’est que vous êtes en train de plonger dans les logiques nouvelles que Dieu propose. Un autre exemple dans un autre livre : David et Jonathan (1 Samuel). Jonathan, le fils du roi Saül, doit succéder à son père sur le trône d’Israël ; c’est en fait David qui sera roi un jour au lieu de Jonathan. Tout sépare donc les deux hommes et tout les pousse à devenir des rivaux irréconciliables. Or, ils sont amis, David appelant même Jonathan son frère, un titre qu’il n’emploie jamais pour les sept membres de sa fratrie de sang. Jonathan dit un jour à David (je transcris littéralement une partie du verset) : "Moi et toi : voici que le Seigneur est entre moi et toi". Cette fraternité, c’est le Seigneur qui l’opère, lui qui est présent "au milieu de" ces deux hommes agissant en son nom.
 
L’unique annonce plus que lui-même
 
On pourrait multiplier ces illustrations de communions inattendues. Prenons un autre type d’exemple : le mot "unique" lui-même auquel on a recourt pour désigner la Trinité (Dieu unique en trois personnes). Dans l’Écriture, ce mot est reconfiguré. Quand Dieu demande à Abraham de prendre "son fils, son unique" pour le lui offrir au mont Moryah (Genèse 22, 2), l’étonnement nous saisit : Abraham a un autre fils, Ismaël, dont le chapitre précédent vient de parler longuement. Or, nos textes suggèrent que ce qui arrive à l’un (Isaac) concerne aussi l’autre, et tout autre avec lui. Isaac, offert à Dieu, découvrant un Dieu qui veut la vie du fils et non sa mort, est le prototype d’une expérience proposée à tous. Le fils unique est ainsi la promesse de beaucoup d’autres.

Le Christ, présenté comme "Fils unique" du Père s’inscrit dans ce mouvement. Tout en étant qualifié d’unique par Paul, il est aussi présenté par le même auteur comme "l’aîné d’une multitude de frères » (Romains 8, 29). Le Père a donc un fils unique, ce qui signifie qu’il en a beaucoup d’autres, dans ce Fils, par Lui et avec Lui. L’adjectif "unique" a donc un sens riche, inattendu ; il annonce la diversité, l’abondance, il promet d’autres à venir qui partageront cette unicité – si l’on peut employer une telle expression paradoxale -, il proclame la relation.

Le Dieu unique, voilà ce qu’il nous dit : Il vit déjà, Lui d’abord, cette richesse de la relation, dans son être de Dieu. Père, Fils, Esprit… et nous qui sommes invités, comme le disait une préface eucharistique du temps pascal, à "être participants de la nature divine".
 
L’Esprit, agent de communion
 
J’ai évoqué plus haut le chapitre 2 de la Genèse : "un seule chair". Cette formule ne nous engage pas sur le registre décevant des méthodes, des recettes, des efforts personnels. Quand on désigne ce genre d’unité, on ne parle pas d’abord de moyens humains qu’il s ‘agirait d’ "appliquer". Nous apprenons en effet peu à peu dans la Bible que l’union se réalise par l’action de l’Esprit du Seigneur. Le peuple de Dieu apparaît dans son unité quand le Seigneur envoie sur lui son Esprit (cf. Joël 3, 1-2, cité par Pierre en Actes 2, 17-18, lors de la Pentecôte). Dès que des êtres aspirent à l’union, l’Esprit intervient.

Et, une fois de plus, il en va de même d’abord pour Dieu. Quand il est dit et répété dans l’évangile de Jean que le Père aime le Fils, cet amour ne renvoie pas à "quelque chose", à un dispositif, à des sentiments ; cet amour est une Personne, l’Esprit, qui unit et conjoint. En Dieu, il n’y a pas de "quelque chose", il n’y a que du "quelqu’un". Ce même Esprit saint poursuit chez nous son œuvre de communion. Il est l’agent du débordement de Dieu vers nous ; il nous conjoint à Dieu.
 
L’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu
 
Entendons les paroles de Jésus en Jean 16, 14 aujourd’hui : "Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître". Ce qui appartient en propre au Christ – connaître le Père et l’Esprit -, l’Esprit nous le donne : nous devenons ainsi intimement unis au Fils par la même connaissance. De la même façon dans l’Ancien Testament (en Nombres 11, 24-30), l’Esprit qui reposait sur Moïse se dissémina sur soixante-dix anciens. Entendons aussi les paroles de Paul dans la deuxième lecture de ce jour : "notre orgueil à nous, c’est d’espérer avoir part à la gloire de Dieu" (Romains 5, 2). Quand on participe à cette gloire, cela signifie que l’on est uni à Dieu, au point, comme les Personnes de la Trinité entre elles, d’avoir "même gloire". C’est fou ! Or, comment cette espérance de partager la gloire divine peut-elle être fondée ? Paul répond dans les versets suivants : par "l’espérance qui ne trompe pas", cette espérance qui naît de l’amour que Dieu nous manifeste, un amour que l’Esprit a répandu en nous. L’Esprit, encore Lui, est donc à la racine de cette aspiration, pas du tout déplacée, de vivre dans la glorieuse intimité divine.
 
Dieu en relation, fondement de toutes relations
 
On pourrait, ici encore, citer bien des passages bibliques qui nous montrent ce mouvement d’expansion. Le Christ ressuscité rencontre Marie de Magdala au jardin ; comme le dira Paul, c’est l’Esprit qui a ressuscité Jésus d’entre les morts (Romains 8, 11), et nous pouvons ajouter que c’est Lui qui a conduit Marie, mystérieusement, au bon endroit au bon moment. Or, leur rencontre heureuse s’accomplit en un débordement : "Va dire à mes frères : Je monte vers mon Père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu" (Jean 20, 17). L’œuvre de l’Esprit continue et se vérifie encore : de la rencontre de cet homme et de cette femme dans le monde de la résurrection surgit une force qui se déverse sur d’autres et les associe à cette rencontre. Le Père vers lequel le Fils monte est connu par l’Esprit.

En fait, il n’est de relations humaines possibles que parce qu’il y a des relations en Dieu. C’est pourquoi dans les évangiles, Jésus insiste tellement sur le fait de l’aimer d’abord Lui : entrer en relation avec le Christ, donc avec le Père, en étant accompagné et dirigé par l’Esprit, c’est se rendre capable de la relation – et donc de toutes les relations futures avec des humains ou des anges. Jacob dans la Genèse n’en use pas autrement. Quand il dit à son frère ennemi, Ésaü : "J’ai vu ta face comme on voit la face de Dieu" (Genèse 33, 10), il place les actions dans leur logique divine : c’est parce que Jacob est entré en relation avec Dieu lors de la nuit du Yaboq (Genèse 32, 23-33) qu’il peut rencontrer son frère Ésaü – même si cette relation reste pour l’heure limitée.
 
Long dévoilement trinitaire
 
Tout cela ne relève pas d’un coup de théâtre chrétien. Dans l’Ancien Testament, depuis longtemps, Dieu est expérimenté comme un être en relation. Notre première lecture, le beau texte de Proverbes 8, 22-31, en donne un très bel exemple : la Sagesse fait connaître qu’avant que le monde fût créé, elle a été enfantée de Dieu et se tenait en sa présence quand il se mit à créer. "Elle dansait devant Lui" selon une traduction plus accréditée que la traduction liturgique, heureuse d’être en sa présence et heureuse aussi de vivre parmi les humains. Les Pères de l’Église ont reconnu dans cette Sagesse toute divine et toute humaine une des multiples annonces du Fils : la Sagesse se tient joyeusement devant la face du Père, et "épanche son esprit" (Proverbes 1, 23) sur ceux à qui elle s’adresse.
 
Ce dossier des manifestations trinitaires de Dieu dans l’Ancien Testament est un champ plein de "trésors cachés"  à découvrir.
 
Pour une pratique de la diffusion
 
Je retiendrai "pratiquement" de cette fête admirable du Dieu Trinité l’urgence du débordement de vie. Si le Dieu Unique propage sa vie, s’il nous fait entrer par l’Esprit dans la ronde trinitaire, alors notre pratique ecclésiale ne peut être que "diffusive", "communicative". Certains voient d’emblée comment limiter l’accès à l’Église, aux sacrements : ils repèrent l’empêchement. Dans la logique de la vie répandue, étendue, - dans la logique trinitaire en un mot – la question devient plutôt : par quels chemins sus de l’Esprit ceux qui sont loin peuvent-ils accéder au cœur ? Selon quels itinéraires non programmés que l’Esprit fait connaître, ceux qui sont au seuil, ou en deçà du seuil, vont-ils entrer dans la danse ? Il ne s’agit pas d’applaudir à tout ou de fermer les yeux sur tout, mais plutôt d’adopter une pensée nouvelle, celle-là même que l’Esprit de communion enseigne. Ceux qui seront réfractaires à ces propositions nouvelles seront discernés comme tels, ceux qui accepteront joyeusement de « danser devant Dieu » trouveront le bonheur.
 
Philippe Lefebvre 05 13

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