À Propos


Philippe Lefebvre

Courrier :
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Du même auteur

Tout ce que la Bible dit sur… le vin

L'entrée du Christ à Jérusalem

Le corps en Dieu

Crucifixion. L'exaltation du corps

Annonciation. Dans la chair…

Caricaturer Dieu

Qui parle au commencement ?

SUITE…

 

Cité

Les dérapages de Mgr Anatrella

Une affaire Anatrella ?

Le journal Golias vient de publier un dossier concernant Mgr Anatrella. Le cœur de ce dossier est le témoignage de Daniel Lamarca qui, il y a quelques années, alors qu'il était séminariste, a suivi la consultation du thérapeute Anatrella. Ce dernier, selon le témoignage, a proposé un jour des massages sur le corps nu de son patient, en les faisant passer pour une thérapie nouvelle. Il est allé en fait jusqu'à des pratiques sexuelles, usant de son autorité de thérapeute et de prêtre. Le récit qu'en fait Daniel Lamarca est poignant, sobre ; il raconte sans détour, mais avec pudeur. On lira aussi l'intervention forte d'une analyste, madame Dominique Bourdin, qui connaît Daniel Lamarca et a rencontré T. Anatrella à titre professionnel. Je prends ici ces déclarations pour ce qu'elles se donnent : des articles publiés dans une revue.

Témoignages

J'ai publié il y a quelques mois sur ce site un texte répondant au commentaire de Mgr Anatrella sur l'Instruction romaine ainsi qu'à son dernier livre, Le Règne de Narcisse1. Ce texte, légèrement remanié, est devenu un article dans la revue dominicaine Lumière et Vie2. Le site d'abord, la revue ensuite ont contribué à faire connaître assez largement cette réflexion. Elle a suscité pas mal de réactions : bien avant que Daniel Lamarca ne publie son témoignage, j'ai été avisé de son histoire. Dans la même période, je recevais le témoignage d'un jeune homme qui racontait une expérience similaire avec le thérapeute Anatrella. Les deux ne se connaissaient pas, chacun pensait même qu'il était seul dans son cas —avec la culpabilité de se croire le séducteur du thérapeute. Cette parenté des deux récits a renforcé l'impression de véracité que chacun d'eux dégageait déjà. Une plainte a été déposée contre T. Anatrella. Il convient donc de laisser l'enquête se faire.

Un mot cependant : l'avocat de Mgr Anatrella affirme que le témoignage publié dans Golias est de la calomnie3. Ce que je peux dire personnellement, c'est que ni l'un ni l'autre de ces jeunes gens n'avaient l'intention il y a encore peu de temps de faire connaître leur histoire. Chacun vivait de son côté, portant ce qu'il avait subi, alourdi d'un poids de culpabilité. Ni l'un ni l'autre ne manifestait l'envie de dire quoi que ce soit ni de porter atteinte à qui que ce soit, et pas à l'Église en tout cas. Il n'y a donc rien qui s'apparente à une cabale ourdie de longue date ni à un mensonge calomnieux qui aurait cherché à tout prix à s'imposer.

Dérapages

J'ai reçu depuis d'autres témoignages qui font état d'incartades verbales de Mgr Anatrella. Quand il se trouve par exemple en petits comités (comme récemment dans un couvent dominicain de formation que je connais bien où il était invité), Mgr Anatrella se laisse aller à des termes très crus. Il dénonce des pratiques de la société moderne et, les dénonçant, il semble prendre son plaisir à en parler dans les termes les plus brutaux. Il manifeste une sorte de fascination pour ce qu'il est censé pourfendre.

Cette tendance au dérapage pas si incontrôlé se remarque dans les publications récentes de Mgr Anatrella. Il vitupère ainsi dans Le règne de Narcisse contre un spectacle donné à Paris et Avignon en 2005, soulignant qu'on y promeut (je cite) "le sang et la pisse" (p.7). Un peu étrange, cette formulation (on parlerait d'urine en termes plus standard), étrange qu'elle vienne d'un monseigneur qui prétend lutter contre la dégradation du langage et des mœurs ; un peu étrange aussi, cette insistance (une page entière) pour dénoncer un spectacle qu’il semble être allé voir. Les dénonciateurs les plus probants de la pornographie sont ceux qui n’y vont pas voir eux-mêmes.

Tony Anatrella ou Monseigneur Anatrella ?

J'ai reçu un certain nombre de remerciements pour mon article : des prêtres, des formateurs en particulier. Mon impression est que Mgr Anatrella n'est pas, autant qu'il paraît, le porte-parole de l'Église de France. Ses compétences sont souvent mises en cause : qu'il puisse s'y connaître en matière d'adolescence ou de drogue, soit ; qu'il soit le penseur unique dans l'Église de la société moderne : c'est beaucoup moins sûr. Mgr Anatrella a récemment proposé ses services (des conférences) à la faculté de théologie de Fribourg. Il a été refusé. Les enseignants en théologie morale qui sont de plusieurs nationalités ont été unanimes pour ne pas vouloir le faire venir. Peut-être Mgr Anatrella fait-il encore illusion en France ; dans d'autres aires culturelles, il n'est pas sûr du tout qu'il s'impose ni qu'il soit d'ailleurs vraiment connu. De plus, le commentaire de Mgr Anatrella sur l'Instruction romaine a beaucoup desservi sa crédibilité dans les milieux universitaires : qu'il pense ce qu'il pense, c'est d'accord ; mais au point de vue théologique ses développements apparaissent irrecevables.

On aimerait d'ailleurs en savoir davantage, une bonne fois pour toutes, sur les qualifications de Mgr Anatrella : que signifie par exemple "spécialiste en psychiatrie sociale", que toutes ses présentations officielles répètent comme une incantation. Peut-être est-ce que cela existe, mais il faudrait nous dire enfin de quoi il s'agit et aussi qui légifère pour qu'on puisse s'intituler "spécialiste". Dans le milieu professoral, c'est le genre de "titre" dont on se méfie : on est docteur ou agrégé ou diplômé de quelque chose, mais "spécialiste" n'est pas un grade répertorié. Mgr Anatrella gagnerait à sortir du règne de Narcisse qu'engendre l'auto-proclamation pour dire ce qu'il entend en laissant reproduire indéfiniment cette étrange appellation.

Une pensée sans Dieu

Ce que j'ai reproché à Mgr Anatrella, c'est l'incroyable déficit de sa pensée en matière biblique et théologique. Que monsieur Tony Anatrella publie des bouquins où il vilipende la société actuelle ne me dérange pas ; cela fait partie du débat, cela met le doigt sur des problèmes réels, cela dit aussi quelque chose sur l'auteur du propos. Mais que ce propos soit importé tel quel dans la sphère ecclésiale par Mgr Anatrella pour y légiférer, je trouve cela inqualifiable et je m'étonne que cela puisse se faire sans autre forme de procès.

Je ne vais pas revenir ici sur ce que je disais dans mon article. Mais comprenons bien que la base avouée de la pensée de Mgr Anatrella est Freud ; plus exactement c'est l'interprétation qu'il fait de Freud, en particulier en ce qui concerne l'élaboration des pulsions. Que Freud soit étudié, utilisé, c'est une excellente nouvelle ; qu'il soit transféré sans coup férir pour légitimer une pratique ecclésiale, je ne suis pas d'accord. Où est Dieu, où est la Parole de Dieu qui doit nécessairement croiser tout autre savoir quand on est chrétien ? Où est la Bible qui est l'authentique fondation de toute pensée dans l'Église ? Que l'on parle de famille, de pulsions, de quoi que ce soit, est-ce que l'Écriture fonde le propos ou pas ? Ma réponse en tant que théologien concernant les écrits de Mgr Anatrella est : non.

Qui parle quand Mgr Anatrella parle ?

Il est d'ailleurs difficile de savoir si dans Le règne de Narcisse c'est Tony Anatrella qui parle ou Mgr Anatrella. La quatrième de couverture le donne comme prêtre, mais le propos est celui du thérapeute, "spécialiste" en etc. On ne trouve pas trace du nihil obstat, la permission des supérieurs légitimes que tout clerc dans l'Église catholique doit demander pour pouvoir imprimer un livre et qui figure en première page. Mgr Anatrella est-il dispensé de cette loi commune ? Ce qu'il dit comme thérapeute est-il validé par l'Église, par un évêque ? Il faudrait là encore nous le dire un jour. Dès lors, puisque son commentaire à l'Instruction reprend des propos de son livre Le règne de Narcisse, où sommes-nous ? Dans le cabinet de monsieur Anatrella ? Dans un bureau au Vatican de Mgr Anatrella ? Nous parle-t-il de thérapie ou de théologie ? Parle-t-il au nom de Freud ou de Jésus-Christ ?

L'incertitude témoigne qu'il parle en fait en son propre nom. Freud est son dieu et il se donne comme son prophète. Qu'il le fasse dans des livres bien démarqués d'un propos ecclésial : pas de problème. Qu'il le fasse en tant que monseigneur : halte là ! Il est quand même stupéfiant d'assister sous la plume d'un monseigneur à la promotion de Freud comme garant de l'ordre sexuel dans les séminaires. Je savais que Dieu avait été exclu de bien des domaines de la société, mais qu'il n'ait désormais plus son mot à dire dans les lieux où ses prêtres se forment, c'est un peu fort. Avec son impressionnant attirail de "spécialiste", Mgr Anatrella prétend l'emporter sur toute pensée inspirée par la foi au Christ. L'expert a tué le prophète.

Mgr Anatrella veut-il avec Freud enterrer la religion ?

Ceux qui soutiennent Mgr Anatrella parce qu'il les rassure par ses propos musclés sont-ils conscients qu'il parle au nom de Freud ? S'il justifie sa pensée psychanalytique et sociale en se référant à Freud, explique-t-il aussi la religion en se référant à Freud ? L'analyse de la religion que fait Freud (par exemple dans L'avenir d'une illusion, un titre éloquent) appartient-elle aussi à la philosophie d'ensemble de Mgr Anatrella ? Il faudrait alors en parler aux autorités ecclésiastiques : la pensée freudienne de la religion est incompatible avec le ministère ordonné. Sinon, comment Mgr Anatrella utilise-t-il Freud ? Tantôt en reprenant ses analyses pour légiférer dans l'Église, tantôt en n'en faisant pas mention quand Freud veut enterrer la religion. Bizarre, confus.

Une fois de plus, on ne sait pas où on est. Mgr Anatrella ne s'explique pas là-dessus. Cela s'appelle de la malhonnêteté intellectuelle et il la cache derrière ses interminables rodomontades sur tout  et son bric-à-brac de titres pas clairs. En tout cas, il y a une exhortation de Freud qu'il n'applique pas : Freud ne voulait pas qu'un analyste fût aussi prêtre. Les deux mots qui présentent Mgr Anatrella à ce double titre (psychanalyste et prêtre) sont-ils un démenti de Freud ? Allez savoir.

Le flou, le vague, le global comme "méthodes"

Le début du Règne de Narcisse, je le donne désormais à mes étudiants pour leur montrer ce qu'il ne faut jamais faire dans un devoir, une thèse ou n'importe quel écrit qu'ils seront amenés à produire : des phrases qui font intervenir en trois lignes le marxisme, le communisme, le totalitarisme, le nazisme, la société moderne, mai 68, qui brossent un tableau globalisant de cinquante ans de vie mondiale (voir un festival de grandiloquence ubuesque et de brassage indistinct dans l'introduction, p. 5). Non ! C'est d'une inconcevable légèreté ; c'est indigne de quelqu'un qui prétend penser et analyser la société.

La première phrase de ce livre est incroyable : "Les personnalités contemporaines sont, pour l'instant, individualistes et égocentriques. Les études historiques nous montrent que le phénomène n'est pas nouveau…" (p. 5). Quelles études historiques ? De quoi parle-t-il ? Est-il historien maintenant, en plus de psychanalyste, spécialiste en psychiatrie sociale et prêtre ? Et puis, "les personnalités" : qu'entend-il par là ? Sommes-nous dans le registre de l'analyste, du professeur de morale, de l'historien ("les études historiques") ? Mais un historien est-il habilité à juger des personnalités ? Sur quel terrain est-il allé pour pouvoir en juger ? Je n'ai pas souvent vu Mgr Anatrella dans les banlieues, dans les soupes distribuées dans les rues populaires ; et je trouve qu'il a de drôles de fréquentations : pour faire des affirmations aussi générales, il faut ne fréquenter soi-même que des individualistes et des égocentriques. L'adage se vérifie : qui se ressemble s'assemble.

Apparemment le monde se limite pour lui aux salons parisiens et romains (d'ailleurs, inclut-il dans "les personnalités contemporaines" ainsi fustigées les autres monseigneurs qui à Rome travaillent autour de lui ? Sont-ils d'accord avec son propos ?). S'il sortait de son monde, il rencontrerait peut-être d'autres personnalités non égocentriques, non individualistes : il y en a, je suis catégorique sur ce point. Il est vrai, à sa décharge, que son charmant "pour l'instant" laisse poindre une lueur d'espoir !

Politiquement incorrect ?

Parmi les ingrédients qui composent le succès de Mgr Anatrella, il y a le fait qu'il va à contre-courant. Comme il se lance dans la mêlée, prend à rebrousse-poil certaines tendances à la mode, refuse le politiquement correct, met les pieds dans le plat, on peut ressortir à son endroit les leit-motive habituels des commentaires qui sont faits en pareils cas : "décapant", "stimulant", "un empêcheur de tourner en rond"… Il paraît courageux et son propos intéressant. Cela ne suffit pourtant pas pour qu'on parle de pensée, tout particulièrement dans le registre théologique.

Les écrits de Mgr Anatrella s'adressent aux conceptions superficielles, aux réactions épidermiques, aux appréhensions vagues et globales ; ils parlent à ceux qui posent des questions réelles, mais ne cherchent pas vraiment de réponses et se nourrissent de la seule substance de leurs questions. "Ah mais, quand même ! il y a eu des abus dans l'Église", "on a trop laissé faire", "le pacs, le mariage homosexuel : est-ce qu'on peut admettre ça ?" et ainsi de suite. Ce sont de bonnes questions, des remarques à entendre. Mais il est nécessaire de passer rapidement à une pensée nourrie de la Parole de Dieu et une réflexion théologique et ecclésiale, sinon on tourne en rond en brandissant toujours les mêmes propos, somme toute un peu confus. C'est là que Mgr Anatrella fait son nid : dans les désarrois légitimes, mais destinés à rester vagues, dans les questionnements qui ont déjà sécrété leurs réponses ("il faut donner un tour de vis", "un homme et une femme, on sait ce que c'est quand même", "aujourd'hui ce n'est plus comme avant" etc).

Mai 68 et autres obsessions

Mgr Anatrella injecte régulièrement dans son propos des rengaines qui sont comme des points de ralliement pour tous ceux qui veulent lui emboîter le pas en s'exemptant ainsi de réflexion personnelle. Un exemple de ces refrains : mai 68. La mention de mai 68 revient de manière obsessionnelle pour cristalliser ce qu'il présente comme un changement radical du monde, la rupture entre un avant et un après (tous deux fort mal définis). Il est évident que pour un public plutôt conservateur, qui garde un souvenir consterné des événements d'il y a presque quarante ans, cela semble probant : "Mai 68, bien sûr, on y était, alors vous pensez : on sait de quoi on parle !" Et après avoir établi cette connivence avec les braves gens, notre auteur peut écouler sa camelote : "tous les maux viennent de là, on a perdu tout respect, et ce n'était pas comme ça avant; avant il y avait un équilibre pulsionnel beaucoup plus normal etc".

On pourrait objecter que la seconde guerre mondiale, par exemple, avec ses cinquante millions de morts et sa destruction ethnique systématique joue peut-être un petit rôle dans le façonnement de nos sociétés occidentales, que la pulsion destructrice y a atteint une apogée inégalée dans l'histoire humaine, que la promotion de l'homme blanc, guerrier et dominateur, révèle peut-être un dévoiement très profond et très ancien du regard sur ce qu'est un homme etc. Mais tout cela n'existe pas pour Mgr Anatrella, pas plus que pour ceux qui se laissent hypnotiser pas son propos.

Ah ! comme on est bien ensemble, derrière Mgr, un homme courageux, qui nous fait revisiter, sans risque cette fois, l'horrible mai 68, et nous permet ainsi de rouspéter légitimement contre tout, bien installés dans une "interminable adolescence" !  N'avait-il pas lui-même 27 ans à l'époque ?

Et puis Mgr Anatrella fait aussi de fréquentes piqûres de rappel : il est contre le film Le Grand Bleu, contre l'émission On ne peut pas plaire à tout le monde, contre Ça se discute, contre les sociologues… Et comme chacun a vu une de ces émissions, comme le public conservateur s'effarouche vite devant l'agitation d'un Fogiel, devant les questions dérangeantes abordées par Delarue, comme tout le monde a un petit-fils qui fume des joints ou une cousine dont le pull trop court laisse voir le nombril et qui sont allés voir le film Le Grand Bleu, on en déduit facilement que Mgr Anatrella a raison de dénoncer tout cela. Si la tête de Fogiel ne vous revient pas ou si les films de la jeune génération vous semblent décadents, vous êtes soudain justifiés par les coups de gueule de Mgr Anatrella ; toute sa vision des choses, du monde ancien et moderne, devient soudain votre apanage. Le monde se simplifie, vous avez le droit de bougonner sans plus vous expliquer.

Renâclant contre tout et tous, Mgr Anatrella n'apparaît pas tellement comme un Jérémie des temps modernes, mais davantage comme un produit de la "société dépressive" qu'il fustige par ailleurs. Rien ne lui agrée, mais on ne comprend pas bien ce qu'il appelle précisément de ses vœux. On le croit prophète, il est surtout râleur.

Malentendu

Le malentendu est que, quand on remet en question un homme comme Mgr Anatrella, on est immédiatement accusé de faire le jeu du monde moderne, de militer pour le pacs, d'être un agent de la culture gay etc. Mgr Anatrella a réussi à faire croire à beaucoup que toute la réflexion dans l'Église sur la sexualité et la société moderne se confondait avec sa propre personne. Regardez à ce sujet Le règne de Narcisse et son système de notes. Il y a deux sortes de notes : les auto-citations (50%) qui incluent des passages de Freud, et les citations de tous ceux qui s'opposent à la "pensée" de Mgr Anatrella (50%). Bref, d'un côté Monseigneur, de l'autre les méchants qui sont contre lui. Le règne de Narcisse a commencé apparemment plus tôt que ce que Mgr Anatrella ne croit. Difficile dès lors de dire une pensée qui ne recoupe pas la sienne, sans passer immédiatement pour l'adversaire absolu de tout ce qu'il prétend incarner.

"Le désarroi de la théologie actuelle"

Un théologien, doyen de la faculté de théologie de Toulouse, a écrit récemment un article intitulé : "Le pouls de la théologie francophone bat-il encore ?"4. Il évoque, parmi les nuisances qui ont mis à mal la théologie, une attitude dans laquelle il n'est pas interdit (pas interdit du tout, même, semble-t-il de source sûre) de voir une allusion à Mgr Anatrella : "Un certain zèle mal éclairé peut aussi stériliser la théologie, à savoir celui de l'expert aussi inévitable qu'officiel sur telle question, consulté comme l'unique voix autorisée. Cette restriction monophonique demanderait au moins qu'il fût d'une compétence indéniable. Or, on est parfois surpris de voir comment le fait d'aboutir à légitimer la position souhaitée par l'autorité ecclésiale dispense de prêter attention à l'indigence voire à la fausseté argumentative des expertises. C'est aussi le désarroi de la théologie actuelle, pas seulement francophone, que de vouloir faire feu de tout bois, sans répugner à argumenter à partir d'anthropologies éloignées du christianisme, voire étrangères à lui" (p. 35).

Le problème est parfaitement résumé : quelle est la raison profonde du succès de Mgr Anatrella ? La raison profonde est : "la fin justifie les moyens". La fin, c'est que quelqu'un ose une parole offensive contre la culture gay, réputée menaçante, et tout ce qui fait penser aux questions d'homosexualité ou de sexualité plus généralement ; les moyens, peu importe : utiliser Freud pour fonder son propos, pour recadrer des séminaires, pourquoi pas, semble-t-on penser ?

À court terme, les propos de Mgr Anatrella paraissent rassurants, englobants, imparables, exhaustifs5. À moyen terme, ils contribuent à arrêter le pouls de la théologie, pour reprendre l'expression du P. Somme cité précédemment ; ils contribuent surtout à renforcer ce dont l'Église se meurt : le repli, la terreur d'assumer son époque, le manque de parole enthousiasmante sur ce qui la fait vivre.

Idolâtrie

Ce que certains adeptes de Mgr Anatrella recherchent, c'est quelqu'un qui leur épargne de penser, de se confronter au monde tel qu'il est, de poser les questions comme notre époque les pose et d'y apporter des réponses nourries de la Parole vivante de Dieu. Nous avons notre expert-maison en la personne de Mgr Anatrella, il est spécialiste de tas de choses aux noms compliqués, donc il nous dit ce que nous avons à faire. C'est ce qu'on appelle dans la Bible l'idolâtrie : quand le recours systématique à une créature s'impose à la place du recours à Dieu, à sa Parole et aux affres d'une réflexion non donnée d'avance où Dieu est partie prenante.

Paradoxes

Dans l'Ancien Testament, la Loi de Dieu interdit catégoriquement la prostitution féminine et masculine —ce qui prouve qu'elle existait (cf par exemple Deutéronome 23, 18). Or, il y aussi dans le texte biblique beaucoup de prostituées qui ont des actions décisives et bénéfiques pour le peuple de Dieu. Tamar se déguise ainsi en prostituée et séduit son beau-père (Genèse 38) ; de leur union naîtront un jour David, et plus tard Jésus (Matthieu 1, 1-5). Rahab est la prostituée de Jéricho : elle fait entrer le peuple dans la Terre promise, au nom de la connaissance qu'elle a de Dieu (Josué 2 et 6). Ainsi va l'Écriture : certaines situations sont à éviter impérativement ; mais quand néanmoins elles se présentent, que fait-on ? On les envisage avec Dieu, avec l'Esprit de conseil et de force. On s'aperçoit alors que Dieu est présent partout : pas de situation où il ne soit pas. On apprend aussi à discerner : certains parlent de Dieu sans le connaître et font de grands éclats sur tout et rien sans que cela vienne de Dieu, et d'autres, qui paraissent contestables, apportent au nom du Seigneur un salut inespéré.

Est-ce dire que tout est relatif, que la Bible se contredit, que finalement tout est permis ? Pas du tout. C'est dire qu'il faut réfléchir avec Dieu, définir avec Dieu. Même la Loi de Dieu se pense avec Dieu ; elle ne peut être utilisée comme une sorte de parole autonome, coupée de sa Source, que l'on pourrait appliquer sans autre forme de procès. La prostitution est une horreur, mais il y a dans ce lieu-là des femmes qui ont implanté Dieu, qui témoignent d'une Vie inouïe. Quand une prostituée de village vient un jour masser et parfumer les pieds de Jésus, il ne se recule pas, il n'écrit pas un livre vengeur en flétrissant la société de son époque qui laisse des femmes de ce genre toucher son corps très saint ; il la met au contraire au centre de tout, avec lui dans la lumière de l'Esprit, pour manifester qu'elle seule a compris qui il était, au milieu de Pharisiens éberlués et méditant des représailles.

Audace

Est-ce que cela brise la famille chrétienne ? Est-ce que cela trouble les esprits ? Se poser loyalement ces questions, Bible en main, en se plaçant dans le courant de la tradition chrétienne, c'est commencer à sortir de son interminable adolescence et entrer dans l'audace de l'Esprit. Le pas à franchir, c'est de renoncer aux guides intempestifs, aux bailleurs de solutions toutes faites, aux faux prophètes dont les propos rassurent et tuent à long terme. Lire chez les Pères de l'Église que les prostituées nommées plus haut sont toutes des figures de l'Église, c'est enfin sortir d'un moralisme étroit. C'est commencer à dire, à ceux qui posent des questions autour de nous, des choses plus intéressantes sur les relations, le mariage, la sexualité que : "c'est comme ça parce que c'est comme ça".

La Loi qui révèle

Je répète ce que je disais dans mon précédent article : il y a dans la Bible et la tradition chrétienne une richesse insoupçonnée de la réflexion sur ce qu'est un homme, une femme, quand Dieu leur est présent. Les choses ne se présentent jamais d'emblée comme une norme à respecter, clé en main, donnée d'avance, mais comme un mystère où s'engager avec Dieu, dans le réel des circonstances que l'on vit, à l'époque où on le vit. C'est là-dessus qu'il faudrait réfléchir.

Face à cette aventure que Dieu propose, certains préfèrent en rester à des modèles préfabriqués, à des théories sur ce qu'est l'humain ; ils révèlent ce faisant qui ils sont. Et, théorisant et invectivant, ils dévoilent qu'ils ont probablement quelque chose à cacher. Dans la Bible c'est très net : invoquer la loi à tout bout de champ, développer des tas de théories et de normes, c'est souvent manifester qu'on n'est pas tout à fait en phase avec ce que l'on préconise à grands cris5. "Dans la loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là" hurlent les mâles qui amènent à Jésus la femme adultère (Jean 8, 4)7; certes, mais où est l'homme adultère qui a péché avec elle et que la loi ordonne aussi de lapider ? Leur assurance en matière légale masque donc le fait qu'ils n'appliquent pas vraiment la loi eux-mêmes. Peut-être l'homme adultère est-il leur ami l’ont-ils intentionnellement laissé s'échapper, peut-être même est-il parmi eux à réclamer la lapidation pour la femme. Le cas n'est pas si rare.

Conclusion

Bref, le propos de Mgr Anatrella ne me semble en rien greffé sur la Parole de Dieu, mais reçoit plutôt son insuffisante substance de théories freudiennes qu'il faudrait d'ailleurs relire dans le texte et pas dans le prisme que leur impose leur commentateur. Ce propos me semble aussi devoir être interrogé. Il procède davantage d'une peur du monde, d'une peur de soi-même peut-être. Mgr Anatrella développe ce que j'appellerais une "écriture fascinée". Il ne parle plus finalement que de sexe, en particulier entre hommes, dérape souvent dans son style en étant bien plus grossier qu'il n'est souhaitable. Il vilipende, prend plaisir à parler de ce qu'il dénonce, mais que propose-t-il au juste ? C'est cette absence d'alternatives concrètes et plus enthousiasmantes que ce qu'il dénonce qui crée la fascination : Mgr Anatrella est rivé à ce dont il parle, il fait corps avec, sans proposer autre chose que des aperçus très vagues, pas du tout circonstanciés ni vécus. "L'homme et la femme", "le mariage", "la loi naturelle" : pourrait-il nous en parler, au lieu d'utiliser ces mots comme des talismans qui feraient s'évanouir tous les problèmes ?

Mais il y a mieux à faire qu'à le lire. "Être dans le monde sans être du monde", voilà une perspective ouverte par Jésus-Christ qui est bien plus exaltante et passionnante que les mises en garde contestables de grands adolescents fascinés par ce qu'ils prétendent mettre en cause. Voilà de quoi relever bien des hommes et des femmes qui se sentent accablés par ce qu'ils sont, mais qui savent obscurément qu'il y a plus et mieux en eux que ce que voient toutes sortes d'accusateurs qui devront un jour eux-mêmes rendre des comptes.

Philippe LEFEBVRE 11/06

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1. Réflexions sur le commentaire de Mgr Anatrella (rubrique À Propos / Cité).

2. Titre de l’article dans Lumière et vie (n° 269, mars 2006) : « Le sexe du prêtre : affaire de divan ou de divin ? Questions à l’auteur du Règne de Narcisse ».

3. Plusieurs sites donnent des informations sur cette affaire à laquelle Europe 1 a consacré un dossier le 31 octobre dernier.

4. Kephas, avril-juin 2006, article du P. Luc-Thomas Somme, o.p., p. 29-35. La revue est plutôt "classique". Participent entre autres à ce numéro le cardinal Dulles, Mgr J-L Bruguès et Mgr Marini. L'auteur de l'article, le P. Somme, est depuis octobre 2006 professeur de morale à la faculté de théologie de Fribourg.

5. Le blog de Radio Courtoisie, la radio d'extrême droite, catholique et française, fait ainsi la promotion du Règne de Narcisse de Mgr Anatrella, sans sourciller à l'idée qu'il s'appuie uniquement sur Freud, un auteur honni par bien des tenants de cette mouvance. Les autres livres présentés (par exemple sur la symbolique royale à l'époque de s. Louis) reposent sur des idéologies aux antipodes de celle dont s'inspire Mgr Anatrella. On voit donc que les écrits de notre auteur participent à un bricolage idéologique, l'essentiel étant de défendre les "valeurs éternelles" de la famille et de la sexualité. Si on mettait sous les yeux des gens fréquentant Radio Courtoisie et son blog les textes de Freud qui fondent la démarche de Mgr, leurs cheveux se hérisseraient sur leur tête. Mais on ne veut rien savoir : du moment qu'un curé rappelle des choses qui semblent consonner avec ce qu'on estime des valeurs, tout est bon.

6. Comme le disait déjà Sartre en parlant de l'homosexualité : "(certains) sont heureux de la détester chez autrui, parce qu'ils ont ainsi la possibilité de détourner les regards de sur eux".

7. Voir Lévitique 20, 10, Deutéronome 22, 22-24. Dans ce dernier passage, les versets 23-24 énoncent le cas d’une « vierge fiancée à un homme » qui rencontre un autre homme et que l’on ne retrouve plus vierge ; ces versets sont repris textuellement en Luc 1, 27 : l’ange Gabriel est envoyé à une « vierge, fiancée à un homme » qui sera enceinte bientôt : Marie a-t-elle rencontré un autre et a-t-elle fauté ? Elle est placée résolument, comme le sera Jésus, au rang des pécheurs, en solidarité avec tous ceux qui ne répondent pas à la Loi de Dieu.

 

 

 

 

 

 

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