Écho


Renaud Escande 

 
des commencements…
 
COMMENCEMENT COMME UN APPEL, une sortie ou une entrée, une mise en marche, une ouverture en espace, en rythme, un écart, une voix envoyée, au-delà, existence. Commencement, commencer, cum – initiare, lit-on dans les dictionnaires d’étymologie.
Quant au mot initier, s’il garde encore aujourd’hui ce caractère sacré et mystérieux, cet avant-goût des antiques mystères, c’est peut-être parce que initier c’est in ire : aller dans, s’avancer dedans, aller à l’intérieur, en aller, bref, initier c’est un peu l’en-aller pour emprunter l’expression à Marguerite Duras.

Ainsi au commencement, il y aurait cette idée d’un "en-aller avec". D’emblée impliquer au-delà du seuil. L’Ouvert s’ouvre sur un "en-aller" en rythme !

C’est sur ce seuil, au tout début d’une nouvelle histoire, que nous avons décidé de nous tenir un temps, Viviane, Philippe, Jean Pierre et moi et de questionner le commencement.

Nous ne voulions ni ne pouvions le faire seuls.

Nous avons donc invité dans notre cour (mais pas à notre cour) des amis avec qui, il y a quelques années maintenant nous avions commencé un dialogue. Autre lieu, autre temps, nous avons voulu ici le poursuivre mais sur un même mode : amitiés intellectuelles, débats, libertés de paroles, multiplicité des approches et transversalité des questions.

Merci à eux pour avoir répondu à notre invitation et nous avoir offert de « résonner » ensemble, chacun depuis ses questions, ses travaux, ses intérêts et ses passions et d’avoir produit toutes ces harmoniques autour de la question des commencements.
 
Il nous fallait commencer par les commencements. Samedi matin, ouvrant le livre où tout commence, jouant des correspondances et partant du récit des origines, on nous a montré tous les échos que ce texte a pu provoquer dans les livres bibliques. Un récit des origines qui, s’il paraît à l’orée du texte sonner comme une parole "mythique", ne cesse d’être repris, traduit et incarné dans des histoires d’homme et de femme qui ont à leur tour à (re)commencé cette geste avec Dieu.

Puis, à partir de l’invention de la biographie de saint Martin de Tours — en particulier l'épisode du vêtement coupé en deux —  et de sa transmission à travers les siècles et ce jusque dans les œuvres contemporaines du styliste Castelbajac, on nous a offert une réflexion sur la création artistique, ce qui la meut et ce qui la porte.  

Au tout début de l’après-midi, nous sommes revenus sur le commencement et l’impossible de sa saisie. Car si l’Être est toujours déjà ouvert à nous d’une certaine manière, nous reprenons cette ouverture, ou le don de cette ouverture, en y répondant d’une certaine manière. Ainsi la pensée, répond à la parole que l’être lui adresse. Mais il s’agit d’une curieuse réponse, à une question qui n’a pas été posée au préalable, puisque le don de l’Être n’est pas un contenu que l’on pourrait viser en dehors de son propre mouvement de donation. Nous avons en quelque sorte déjà répondu à l’appel et le commencement est le "toujours déjà" de l’éternel retour.

Puis, ont suivi deux témoignages. Comment deux artistes envisagent, dans leur travail, l’acte de commencer. De la théorie mathématique de Poincaré à celle des particules de Lucrèce, nous avons, pour finir, regardé la poussière. 
 
Pour clore la journée, Catherine Gfeller, artiste vidéaste, nous a présenté quelques-unes de ses œuvres. Fascinante expérience du vertige. Là, (mais où ?), une femme tenant une caméra, marche. Elle regarde ses pieds, qui marchent. D’emblée, nous sommes emportés avec elle, inquiet jusqu’au déséquilibre. Et le sol qui fuit. Le sol qui marche, au risque de se perdre. Pas de point de fuite, mais ce balancement hypnotique du poids qui toujours se lance et se rattrape, à peine. Où commence l’épreuve ? où s’achève-t-elle ? peut-être dans ce jet initial dont tout le reste n’est que la succession d’échos. On ne verra pas de trace sur le sol. On est toujours devant, dans le pas à pas encore. Au commencement était peut-être et sans doute le rythme.
 
Le dimanche matin nous avons rouvert le dossier de la Genèse. Une lecture, profondément nouvelle nous a été proposée, des chapitres 2 et 3 du livre des origines. Au moyen d’une analyse littéraire très fine, on nous a esquissé une lecture non plus linéaire de ce texte, qui irait de la création d’un homme et d’une femme à la faute et à la sortie de l’Éden, mais une lecture "brisée", "cassée" par un refus. Deux récits, alors, se font face et présentent chacun un couple singulier : celui d’abord (Genèse 2) du commencement d’un homme créé par Dieu et d’une femme issue de l’homme et posée en face de lui pour coopérer librement et avec Dieu à la vie ; et l’autre (Genèse 3), un récit sans commencement (donc sans fin), l’histoire d’un échec, né d’un refus initial de l’autre et de la vie donnée. 
 
Puis on nous conta les origines de l’architecture. Celle-ci relève-t-elle de la nature ou bien de la culture ? Est-elle seulement un artifice ? Relisant le mythe de Dédale, le traité de Vitruve et jusqu’aux textes contemporains, nous avons tenté la coincidentia oppositorum. L’architecture relève de la nature et de la culture et ce, dans un même mouvement. Elle est ce (re)vêtement, cette peau qui, si elle protège, révèle toute sa beauté.

Enfin, avant la table ronde, nous avons écouté un témoignage dont on pourrait résumer le propos par cette citation : "Pour moi, “ça” commence dès que j’ouvre les yeux." Le monde et ses objets sont les "toujours-déjà-là" d’une possible rencontre. Ils appellent. Et tout commence quand nous voulons répondre.

Voilà, la rencontre a eu lieu. Et maintenant tout peut commencer.
Renaud Escande 02 08
 

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