Écho


Renaud Escande

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Écho n°2 ""Stérile / fertile

Écho n°3 "Le désordre et l'inconvenant

Écho n°4 "La ténèbre"

 

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SUITE…

 

                   Écho n°5

"Qui ne hait son père et sa mère…" -

Considérations sur la famille

5-7 février 2010

ET POURTANT il l'a dit !
"Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme (notez qu’il manque le mari dans la phrase), ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple." (Lc 14, 26)
Cette parole dérange, on voudrait ne pas la lire ou ne pas l’entendre, on s’empresse vite, trop, de l’interpréter pour l’adoucir, j’allais presque dire pour l’embourgeoiser.
 
Et pourtant il l’a bien dit.
 
Et le verbe qu’il a choisi est bien haïr. Ce verbe, qui en français est si peu joli à dire, qui s’achève presque en un mauvais sourire, un sourire sans joie : Haïr ! misein en grec. "Qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu’à sa propre vie ne peut être mon disciple." La haine serait ainsi la condition nécessaire pour entrer dans la suite de Jésus ! Avouez que cela refroidit un peu.

Alors il est vrai que ce verbe, misein, a une histoire, qu’il s’oppose à aimer, philein, et que ces verbes gardent dans les plis de leurs sens une connotation sociale, que l’on n’entend sans doute plus aujourd’hui, ne retenant d’eux que leurs notes subjective et sentimentale. Je dois cette remarque à Philippe qui nous en fera, j’en suis sûr, une démonstration magistrale tout à l’heure. Mais je retiens seulement que si philein marque aussi l’idée d’appartenance à un groupe, misein, à l’inverse, en dénoterait l’exclusion, l’arrachement ou l’éloignement.

Et si choisir de haïr sa famille voulait aussi et peut-être d’abord signifier dans la bouche de Jésus, la décision, radicale, fondatrice, de renoncer, de s’arracher à une ou des appartenances pour et en vue d’une nouvelle, toute autre.

Mais la question rebondit en s’approfondissant : pourquoi faudrait-il renoncer à ces liens familiaux ? Ne pourrait-on pas les conjuguer, les cumuler, comme nous le faisons du reste avec tous nos lieux d’appartenance ? Pourquoi ce lien nouveau à Dieu en Jésus Christ devrait-il être exclusif ? Pourquoi faudrait-il tout quitter ?

Sans doute pour faire l’épreuve de cette liberté des enfants de Dieu dont nous parle Paul. Libre de tout pour être disponible, ouvert à l’accueil de tout et de tous. La haine qui me demande de rompre toute attache aurait donc ici à voir ici avec la chasteté. Rompre, laisser aller, délier, s’éloigner mais pour mieux retrouver, laisser venir de loin, accueillir, aimer.

"En vérité, je vous le dis, nul n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, sœurs, mères , enfants et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir, la vie éternelle" (Mc 10, 29-30). Remarquez qu’il manque les pères… serait-ce que nous n’en n’avons jamais eu qu’un seul ? En ce sens qui ne voudrait pas haïr son père et sa mère et jusqu’à sa propre vie ? Et peut-être que je devrait poser un point d’interrogation à la fin de la problématique de nos journées. Y a-t-il quelqu’un ici qui ne haïsse pas son père et sa mère ?

Mais, malgré tout, je ne peux m’empêcher de prendre aussi ce verbe avec tout le contenu de sens que nous lui prêtons aujourd’hui. Ou alors le texte biblique, lettre morte de notre patrimoine, n’aurait presque plus rien à me dire. La haine est aussi un sentiment. Cette haine là, au creux du ventre qui envahit tout l’être. Celle qui est toujours une adresse. Je te hais, je te déteste, toi. Elle est ce meurtre virtuel d’un être ou d’un objet que l’on voudrait détruire sans relâche. Il y a sans doute des attaches qui nous étouffent, et qui nous tuent et que nous haïssons. Il y a des amours haineuses. Il y a des familles où la vie n’est pas donné où tout est conservé, étriqué, figé. Il y a des familles de conserves. Il y a des mères et des pères que l’on hait, il y a des enfants que l’on déteste. C’est un fait ! Mais je ne crois pas à la suite de Jung, qu’il faille opposer d’emblée l’amour à la haine. L’opposé de la haine, c’est la compassion ; quand à l’opposé de l’amour, c’est le pouvoir, écrivait le psychanalyste.

Ah ! la famille ! Ma famille ! Mais en quel sens est-elle la mienne ? Qui sont les miens ? Le « ma » de ma famille indique une appropriation c’est à dire une incorporation mais qui a ceci de particulier qu’avoir une famille, c’est être de cette famille là. Ma famille n’a pas le sens de la propriété et la famille est moins l’objet d’un propriétaire que d’être un promoteur d’identité, comme l’a si bien montré Monsieur Pierron dans son livre : Le climat Familial.
 
La famille ne serait pas alors une "chose", qu’une ontologie substantialiste à tôt fait de définir et de scléroser en une image parfaite, mais parfaitement invivable (la sainte famille, par exemple), non pas une chose, non pas une nature, mais une histoire.
 
La famille que je possède est une famille qui me possède, parfois jusqu’à la manipulation, la fascination ou l’obsession.

Devenir un homme ou une femme, c’est sans doute être pleinement reconnu comme inscrit et posé dans l’hospitalité d’un lignage. Le nom de la lignée dont on m’appelle n’est pas d’abord le mien en propre. Ce nom m’appelle en me racontant toute la polyphonie des histoires d’où je proviens et dans la symphonie desquelles on me racontera avant même que je le puisse. C’est tout le travail de la transmission essentiel et irremplaçable.

Et si la vérité dernière de la famille n’était pas d’apprendre à se passer d’elle afin d’entendre ce qui peut se passer en elle, à savoir qu’elle peut être la médiation par laquelle se recevoir de la famille des hommes. Mais de tout cela nous allons débattre au cours de ces deux journées.

Je nous souhaite à tous de belles et fraternelles discussions.



"Qui ne hait pas…" le samedi
Philippe Lefebvre a d'emblée situé le propos de Jésus, stupéfiant, sur la famille à "haïr" (Luc 14, 26), dans la continuité de la tradition biblique depuis la commencement. En Genèse 2 en effet, alors qu’une femme bâtie par Dieu est amenée à Adam et que ce dernier accède devant elle à la parole, il est dit qu’un homme désormais « quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et que tous deux feront une seule chair » (Genèse 2, 24). Avant donc qu’il y ait des pères et des mères sur la terre, on sait déjà qu’il faudra les quitter ! Les histoires de la Genèse viendront immédiatement confirmer cela : Abraham quitte « la maison de son père », Jacob fuit les siens pendant vingt ans, avant de quitter à nouveau son beau-père que ses épouses détestent, Joseph sera vendu par ses frères et vivra longtemps hors de sa famille. Haïr les siens (verbe miseïn en grec), c’est échapper aux appartenances qui prétendent tout dire d’un être. C’est affirmer que la source de vie, le premier apparentement, ne consistent pas dans les transmissions biologiques ni dans la géo-politique tribale. D’où les vivants tiennent-ils leur vie ? De la Genèse aux prophètes, les eunuques et les stériles répondent particulièrement à cette question, eux à qui le Seigneur donne « mieux que des fils et des filles » (Isaïe 56, 5).

Avec Marie-Blanche Potte nous avons traversé les diverses "figures de la famille" à travers les âges. Dès lors que l’on souhaite donner forme à la famille, explique-t-elle, chaque lieu, chaque temps, se représente une structure, des liens, une place pour chacun. La famille figurée dans la peinture et l’enluminure entérine des modèles, et en transmet la structure. La famille comme maison, dans la figuration antique ou la culture scandinave, laisse place à la famille comme chaîne dans l’image du haut moyen âge : dans chaque maillon, une personne… quitte à opérer des choix quant aux membres figurés, et à ceux que l’on tait. L’arbre de Jessée, prophétique d’une famille à venir, impose son modèle à l’occident médiéval, à travers plusieurs formes : tréflée, comme autant de possibles ; linéaire, comme une filiation unique et directe ; offrant bientôt une place prépondérante au bourgeon terminal, la Vierge puis l’Enfant… ou à Vierge et Enfant indissociables. De ce modèle, la noblesse retiendra l’arbre, intégrant les femmes sur autant de branches arrachées au loin. La Saint Parenté pourtant proposera une filiation par les femmes, dont la rupture d’avec l’enfant est un modèle iconographique à lui tout seul : couper le cordon, rompre pour inaugurer le lien, retenir l’enfant dont la mère connaît par avance les malheurs à venir… la famille que nous pensons tous est nourrie de ces images.

Élise Adevah-Pœuf s'est intéressée à questionner ce qui, en droit, fait "un père", et fait "une mère". Alors que le code napoléonien avait institué un système de filiation fondé sur l’institution matrimoniale et les volontés individuelles, la réforme de 1972, rompant avec ces principes jugés respectivement dépassé et abusif, a institué la nature comme fondement et principe d’égalisation des filiations. Ce régime de vérité n’engendre pourtant pas moins d’abus : il impose des filiations contraintes, interdit ou défait des filiations choisies. Il consacre la victoire de l’arbitraire des liens de sang sur la manifestation des liens d’affection.

Avec Bernard salignon, nous sommes entrés dans l'énigme de la constitution du sujet qui appelle au cours de son histoire un équilibre, toujours à trouver, toujours en suspend, entre haine et amour. L’acte même de parole en fournit la preuve et l’épreuve ; Œdipe en offre la figure.

Gérald Moralès a insisté sur le fait que la haine du père ou de la mère ne sont pas équivalente. Distinguer les places c’est réintroduire la problématique œdipienne dans la structuration psychique de l’enfant et faire le constat qu’aujourd’hui la place du père manque de consistance symbolique. Du coup, ce qui se joue le plus souvent est un tout pour l’imaginaire dans une jouissance débridée où rien ne vient arrêter ce pousse-au-jouir de notre société consumériste.


"Qui ne hait pas…" le dimanche

Viviane de Montalembert nous a invités à méditer sur "le paradoxe de la loi" . Elle a commencé par analyser brièvement la citation évangélique, puis elle a fait un plus long développement sur la doctrine de l’Église sur la famille depuis la fin du xixe siècle à nos jours, et conclu avec Paul et le rapport entre la loi et la foi. Elle a montré qu’à l’impuissance de celui qui « ne hait pas… » à « être disciple » dénoncée par Jésus, répond l’impuissance du disciple à satisfaire aux exigences de la « loi d’amour » édictée au nom du bien commun, ou de Dieu tout simplement. C’est ainsi que, selon Paul, la loi se fait « pédagogue » (Gal 3, 24) : faisant profession de former des disciples pour les conduire au Christ, elle obéit en vérité à un mouvement inverse : à l’égard du disciple, elle procède par « expulsion », qui est aussi une « naissance ». Ce n’est pas l’abolition de la loi mais son retournement.(Lire le texte).

Chantal Delsol a considéré que la parole de Luc constituait un rappel de la nécessité pour chacun de quitter sa famille s’il veut devenir une personne autonome et capable d’inaugurer une nouvelle histoire propre à son statut de personne, ce qui a inspiré l’éducation d’initiative propre au christianisme et remplaçant l’éducation d’initiation propre à toutes les autres cultures. Mais une autre dimension apparaît : la rupture marquée avec le monde des sagesses enracinées dans le culte des ancêtres, et l’aspiration à un nouveau modèle enraciné dans une transcendance. De part et d’autre, c’est la fin de la transmission par duplication, de la généalogie en miroir. La « haine » comme séparation inaugure une nouvelle ère dans laquelle l’humain, arraché à une identification par mimétisme, se voit offrir une aventure d’existence sans comparaison.

Avec Marie Montfort, nous avons voyagé dans l'œuvre de Marguerite Duras. Avec elle, Marie a choisi de se centrer sur ce qui fait la spécificité de la position d’une artiste dans cet énoncé : « celui qui ne hait pas son père et sa mère n’est pas digne de moi » et comment cela fait œuvre, devient écriture. Comment Marguerite Duras ne pouvait pas prendre de distance vis-à-vis de sa mère, et donc ni la haïr, ni l’aimer.
Renaud Escande 02 10

PROGRAMME DES JOURNÉES


Samedi matin
- Renaud Escande, éditeur de philosophie : Introduction
- Philippe Lefebvre, bibliste : "La haine bienfaisante. Un parcours biblique"
- Marie-Blanche Potte, historienne de l'art : "Figurer la famille"

Samedi après-midi
- Élise Adévah-Pœuf, administrateur à l'Ass. Ntle : "Peut-on fonder le droit de la filiation
                                                                                              sur la famille ?"
- Bernard Salignon, philosophe : "Entre amour et haine, un équilibre en suspend"
- Gérard Moralès, philosophe, psychanalyste : "Un impératif dominant : jouis !"

Dimanche
- Viviane de Montalembert, essayiste : "Le paradoxe de la loi"
- Chantal Delsol, philosophe : "Le miroire brisé"
- Marie Montfort, historienne de l'art : "Marguerite Duras : la famille dans l'écriture".
 
 

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