Écho


Matthieu Brejon de Lavergnée

Mon Blog : http://afhrc.hypotheses.org

Écho n°6
"Montalembert et ses contemporains"
  Colloque*

  18 - 19 septembre 2010

Le premier des colloques du bicentenaire de la naissance de Charles de Montalembert (1810-1870) s’est tenu les 18 et 19 septembre 2010 à La Roche-en-Brenil, dans le château même du pair de France qui appartient toujours à ses descendants1. Consacré à "Montalembert et ses contemporains", ce colloque était organisé par les Rencontres de LaCourDieu. Il était placé sous le patronage de Chantal Delsol, de l’Institut, et présidé par Jean-Noël Dumont, directeur du Collège supérieur de Lyon.

La Roche-en-Brenil, septembre 2010
© Matthieu Brejon de Lavergnée

Nicole Roger-Taillade, co-éditrice avec Louis Le Guillou du Journal intime de Montalembert2 a ouvert les travaux en présentant ce monument sur lequel s’appuie largement l’ample biographie de Marguerite Castillon du Perron3. Elle insiste sur les "silences" de cette écriture de soi (ratures, blancs, interruptions…) qui rendent complexe l’interprétation de certains épisodes de la vie de Montalembert, en particulier dans ses premières années publiques après 1830. Ce moment fondateur, libéral et mennaisien, est abordé par Guy Bedouelle qui souligne les heurs et malheurs d’une grande amitié à travers la correspondance croisée de Montalembert et Lacordaire4. L’amour de l’Église et des libertés unissent profondément les deux romantiques ; leurs engagements politiques les éloignent aussi (débat aristocratie/démocratie : "Je refuse de faire la cour à la démocratie", écrit Montalembert à Lacordaire ; coup d’État du 2 décembre). Anne Philibert insiste sur les rapports de Montalembert avec l’abbé de Lamennais sans lesquels on ne saurait comprendre la génération romantique et catholique, celle qui eut vingt ans en 1830.


Mains de Lacordaire, moulées sur son lit de mort
pour Montalembert (La Roche-en-Brenil)
© Matthieu Brejon de Lavergnée.

L’attention fine à la chronologie est aussi un élément sur lequel revient Daniel Moulinet dans sa communication sur Louis Veuillot. Il ne faut pas trop vite durcir l’opposition légendaire entre les deux hommes pas plus qu’entre catholiques libéraux et intransigeants. On voit ainsi le futur auteur de l’Illusion libérale (1866) endosser en 1845 l’argumentation libérale du pair de France face aux menaces qui pèsent sur la compagnie de Jésus. Le journaliste revendique pour les "hommes noirs" décriés la même liberté d’expression que pour leurs adversaires. Ce sont plutôt les débats autour de la future loi Falloux-Parieu (1850) qui vont révéler le différend entre défenseurs des "principes" et tenants du "possible". D’autres contemporains doivent aussi être invoqués ici qui influencent profondément les deux hommes : Donoso Cortès d’un côté, Dupanloup de l’autre.

Alors que Montalembert refuse à la fin de sa vie la main tendue par un Veuillot plus sensible qu’on ne le présente parfois – il rêvait, au sens propre, de leur réconciliation –, Olivier Tort s’attache également aux aléas d’une amitié a priori "contre-nature" entre le néocatholique ("Nous sommes les fils des croisés…") et le voltairien Adolphe Thiers. Le jeu politique rapproche ou éloigne les deux hommes au gré de leurs intérêts bien compris : les combats pour l’école libre sous Juillet opposent indirectement le "jouvenceau de la politique" au ministre de treize ans son aîné ; après février 48, la défense de l’ordre marque au contraire le début de leur "lune de miel". Thiers doit son élection en Seine-Inférieure aux voix catholiques mobilisées par Montalembert ; il le leur rend bien au soutenant l’expédition de Rome et la loi Falloux-Parieu. Un "democ-soc" dénonce non sans justesse l’alliance du singe et du renard! Leur attitude face au coup d’État les sépara ("18 jours d’illusion, 18 années de disgrâce" a pu écrire Théophile Foisset ; Tocqueville, plus dur, parle alors de Montalembert comme du "plus grand ennemi après Voltaire du catholicisme en France"!) avant qu’une commune opposition au régime au sein de l’Académie française ne les rassemble de nouveau. Ces deux figures majeures du libéralisme catholique et du libéralisme doctrinaire devaient ainsi être confondues dans une commune exécration post mortem par la droite intransigeante.

Augustin Pic et Gilles Le Beguec quittent le jeu parlementaire pour considérer les cultures politiques. Montalembert partage avec Joseph de Maistre un même providentialisme qui consiste à chercher dans l’histoire les signes de l’intervention divine aussi bien que les traces du péché originel. À ce titre, monarchie et démocratie sont deux absolutismes opposés mais également anti-chrétiens. De la comparaison entre Montalembert et Albert de Broglie, G. Le Beguec conclut à la distinction entre le catholique libéral et le libéral catholique, le second se cantonnant dans un combat politique à l’écart du terrain dogmatique. Toutefois, une grille d’analyse commune leur viendrait des doctrinaires. À l’instar de Guizot, Montalembert se méfie d’une certaine impatience démocratique ; il est indifférent à la forme du régime et ne nourrit pas d’attachement dynastique particulier ; il développe enfin un certain "historicisme" selon lequel rien ne peut se faire que dans la durée. Il n’est pas jusqu’à la notion d’"intérêt" que le comte emprunte aux doctrinaires dans ses Intérêts catholiques au XIXe siècle que les Éditions du Cerf viennent de rééditer5. Ces convergences qui s’enracinent dans la lecture du Globe par le jeune Montalembert et son ami Cornudet ne sauraient cacher quelques différences d’interprétation portant sur la Révolution et plus encore sur le rôle des classes moyennes, entendues par Guizot comme les couches éclairées de la bourgeoisie. Tocqueville sur ce point rejoindrait plutôt Montalembert. Dans sa communication, Louis de Montalembert insiste sur l’héritage familial libéral des deux hommes : Malesherbes d’un côté, James Forbes de l’autre qui transmet à son petit-fils le goût du parlementarisme à l’anglaise. L’un néanmoins perd la foi à seize ans, comme il le confessera à la fin de sa vie à Madame Swetchine dont Francine de Martinoir redit le rôle clef dans le catholicisme du milieu du XIXe siècle6, tandis que l’autre fait de la politique en théologien. Pour Chantal Delsol, le premier serait un "machiavélien" qui met la religion au service de l’ordre social – à ce titre Maurras relèverait du même courant – ce qui n’empêche pas Montalembert de nourrir aussi sa propre vision de l’utilité sociale de la religion.

Comme le montre encore Louis Soltner à propos de dom Guéranger, il ressort de l’ensemble de ces communications que l’amitié ne fut pas un vain mot pour Montalembert. Mais éprouvée par un caractère aussi bien entier que sensible, malmenée par des engagements politiques parfois divergents, les amitiés de Montalembert furent souvent vécues sur un mode orageux, les effusions succédant à bien des disputes.



Buste de Montalembert (La Roche-en-Brenil)
© Matthieu Brejon de Lavergnée

Ce parcours parmi les contemporains de Montalembert pose encore deux questions. Le pair de France est-il passé à côté de la question sociale s’interroge Matthieu Brejon de Lavergnée ? Ses liens avec la Société de Saint-Vincent-de-Paul que Montalembert considère surtout comme un vivier du « parti catholique », son engagement fort bref et politiquement catastrophique en faveur du repos dominical, sa découverte même de l’œuvre de Frédéric Le Play qui le fascine dans la dernière décennie de sa vie, ne permettent pas vraiment de conclure en faveur d’un réel intérêt pour "les intérêts de la classe pauvre" (Frédéric Ozanam) qui envahissent pourtant l’espace intellectuel et suscitent bien des engagements charitables au XIXe siècle.

Peut-être fut-il plus sensible à l’art sur lequel il nourrit des idées étroitement liées à ses idées politiques. Marie-Blanche Potte montre bien que le parc "à l’anglaise", dessiné par Montalembert autour du château de La Roche-en-Brenil, témoigne, par la mise en scène des exubérances de la nature ou encore l’absence de clôtures, d’une vision libérale du monde. Jean-Noël Dumont traite pour sa part de l’"apologétique esthétique" de Montalembert. Elle se comprend évidemment en référence au Génie de Chateaubriand qui inspire le renouveau de la peinture religieuse emmené par les Nazaréens. Il s’agirait moins toutefois de lutter ici contre les sceptiques que les rieurs. Le programme de Montalembert repose sur une confession explicite de la foi (voir le renouvellement du genre hagiographique avec son Sainte Élisabeth de Hongrie), le lien intime du beau, du vrai et du bien, un rejet du naturalisme (transformer le monde plutôt que le décrire), le goût très romantique pour une peinture nationale et populaire, un art consolant (ce que Michel Caffort appelle le liguorisme des Nazaréens) et enfin une "politique culturelle" avant la lettre (lutte contre le vandalisme).

Daniel Moulinet, Jean-Pierre Brice Olivier, Augustin Pic
…et Lacordaire
© Matthieu Brejon de Lavergnée

Ces belles journées de travail et d’amitié, grâce à l’accueil chaleureux de Viviane de Montalembert, s’achèvent sur la brillante lecture par un jeune comédien, Philippe Baronnet, d’un discours de Montalembert à la chambre des Pairs. Deux autres colloques marqueront également l’année Montalembert : "Les combats d’un catholique pour la liberté", le 6 novembre 2010 au Sénat (Paris) ; "Montalembert, penseur européen", les 2-3 décembre 2010 à Rome (Istituto Sturzo et ambassade de France près le Saint-Siège). Une association des amis de Charles de Montalembert a enfin été créée pour promouvoir sa pensée : http://charlesdemontalembert.net.

Matthieu Brejon de Lavergnée
* Programme du colloque

1. Photographies publiées grâce à l’obligeance de Viviane de Montalembert.

2. CNRS puis H. Champion, 1990-2009, 8 tomes.

3. Montalembert et l’Europe de son temps, Paris, François-Xavier de Guibert, 2009, 667 p.

4. Lacordaire-Montalembert. Correspondance inédite. 1830-1861, éd. Louis Le Guillou, Paris, Cerf, 1989 ; Henri-Dominique Lacordaire. Correspondance, éd. Guy Bedouelle et Christophe-Alois Martin, 2 tomes parus, couvrant les années 1816-1846, Paris, Cerf, 2001-2007.

5. Charles de Montalembert, L’Église libre dans l’État libre, précédé de Des intérêts catholiques au XIXe siècle, éd. Jean-Noël Dumont et Daniel Moulinet, Paris, Cerf, 2010, 478 p.

6. Sa biographie est annoncée aux Éditons du Cerf.
7. http://charlesdemontalembert.net

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