À Propos


Philippe Lefebvre

Courrier :
Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Du même auteur

Tout ce que la Bible dit sur… le vin

L'entrée du Christ à Jérusalem

Le corps en Dieu

Crucifixion. L'exaltation du corps

Annonciation. Dans la chair…

Caricaturer Dieu

Qui parle au commencement ?

SUITE…

 

De la même série

Écouter sans entendre Mt 13, 9 14-15 pl

L'entretien de Jésus avec Moïse et Élie Mt 17, 1-9 pl

Bienheureux ceux qui… Mt 21, 28-32 jpbo

Beaucoup d'appelés et peu d'élus Mt 22 1-14 jpbo

Comme un voleur Mt 24, 45 pl

SUITE…

 

Cité

Le doctorat honoris causa de
Judith Butler à Fribourg

La « philosophe du genre », comme on le dit un peu rapidement parfois, Judith Butler, reçoit le 15 novembre 2014 un doctorat honoris causa décerné par la faculté des lettres de l’université de Fribourg (une université d’état). Bien des chrétiens se sont émus de cette distinction en pensant que c’était la faculté de théologie qui la remettait. Toute une agitation, au moins locale, a eu lieu à ce propos, certaines autorités universitaires et religieuses ayant dû s’expliquer et prendre position. Je me permets une petite réflexion comme frère dominicain, enseignant à la faculté de théologie de cette université.

Je suis étonné et un peu exaspéré par cette agitation autour du doctorat honoris causa de Judith Butler. Professeur d’Ancien Testament à la faculté de théologie de Fribourg, j’ai un peu lu Judith Butler – trop peu pour pouvoir en parler de manière experte – et j’ai trouvé en elle une vraie penseuse qui, avant d’émettre des théories comme on l’en accuse, met en question de manière intelligente et cruciale les réalités « homme » et « femme ». Ces réalités, bien moins « évidentes » et « naturelles » qu’on le dit, résultent en partie de constructions sociales, de jeux de pouvoir et d’oppression : qui va dominer sur qui ? Qui va imposer son ordre ? Que tout cela puisse produire des théories – la théorie du genre – qui versent dans l’idéologie (la pensée figée) et prétendent s’imposer pour régenter la réalité sexuée des humains, c’est possible. Qu’il faille être vigilant, éventuellement résister à ce type d’idéologie quand elle procède par exclusivisme, c’est certain. Qu’il faille arrêter de penser, de lire les auteurs de notre époque, comme J. Butler : non, pas question !

Penser avec d’autres, par d’autres

Quand le grand théologien s. Thomas d’Aquin fit usage dans la pensée chrétienne du philosophe Aristote, un penseur païen du 4ème siècle avant notre ère, bien des chrétiens s’inquiétèrent : peut-on raisonnablement se fonder sur les œuvres d’un païen pour développer une théologie authentiquement chrétienne ? Aristote était interdit, au moins partiellement, à l’université par les autorités ecclésiastiques. Il a donc fallu du courage et du temps pour oser explorer ce philosophe, mais aussi des philosophes musulmans et juifs, et dialoguer avec leurs pensées. Cela ne s’est pas fait sans les foudres des uns et des autres. S. Thomas est aujourd’hui un auteur classique dans le catholicisme et l’étudier ou l’enseigner vous situe au cœur d’une pensée séculairement reconnue par l’Église catholique comme sienne. Je ne veux pas dire en cela que J. Butler est notre Aristote, à découvrir et à intégrer dans la réflexion théologique, ou que sa pensée est sans danger – y a-t-il d’ailleurs une pensée sans danger ? Si on pense vraiment, on est dangereux. Mais enfin, il s’agit de découvrir, de ne pas tout de suite pousser les hauts cris devant toute chose. Ayant étudié les questions d’hommes et de femmes dans la Bible, j’y ai souvent remarqué à quel point les auteurs bibliques remettent en question – parfois violemment – ce qui semblait évident à leur époque sur ce qu’est un homme et une femme. Ils dénoncent les préjugés et les structures cachées qui assignent un homme, une femme à des places convenues, qui les limitent à des rôles stéréotypées. Les femmes qu’on loue dans la Bible sortent ainsi des limites qu’on leur imposait et, au besoin – telle Judith (pas Butler, mais la Judith biblique) – haranguent les hommes pour dénoncer leur pouvoir masculin et leur incurie de mâles dominants. Devenir « à l’image et à la ressemblance de Dieu comme êtres sexués (cf. Genèse 1, 26-28), cela se fait, non selon un processus spontané, qui irait de soi, mais plutôt en renversant des préjugés, en s’éveillant soi-même à sa vocation d’ « icône », en innovant.

Mauvaise information, désinformation : symptômes de quoi ?

Parmi ceux qui ont écrit contre le doctorat honoris causa de Judith Butler, combien ont lu cet auteur et parlent ainsi avec quelque autorité ? Fort peu, je pense. Parmi ceux-là encore, qui se plonge habituellement dans la Bible pour y trouver une inspiration concernant les questions d’hommes et de femmes ? Fort peu, je pense. Autrement dit, j’ai l’impression que beaucoup réagissent de manière très extérieure, sans savoir de quoi il retourne au juste, en se sentant menacés d’on ne sait quoi exactement. Ce qui le montre, c’est que des dizaines de personnes ont réagi contre la faculté de théologie qui, selon eux, décernait cette distinction. Il a donc été opportun de préciser que la faculté de théologie n’a rien à voir, ni de près ni de loin, dans l’attribution de ce doctorat : c’est la faculté des lettres qui le donne. Pour certains contradicteurs de ma connaissance, cela n’a d’ailleurs rien changé à leur colère, comme si le fait de s’irriter était juste en soi, même si rien de ce qui avait occasionné leur ire ne s’avérait réel (« Je sais bien, mais quand même » disait Ottavio Mannoni en parlant du rapport délirant au réel que l’on dénie au moment même où on pourrait le prendre en compte). Dans ces erreurs de compréhension, je vois le signe de ce qui manque le plus chez beaucoup : un peu d’information, d’intelligence, de calme, ce calme de fond que donne une foi en éveil.

Trouble dans le genre : une réalité dont nous faisons l’expérience dans l’Église

Il me semble en outre que les problématiques abordées par Judith Butler seraient à travailler dans l’Église catholique. Je ne veux pas dire, une fois de plus, qu’il s’agit de se mettre aveuglément à l’école de cette philosophe, mais son acuité dans le questionnement pourrait nous être bien utile. Un de ses livres – le plus célèbre peut-être – s’intitule Trouble dans le genre. Ce trouble nous l’avons vu à l’œuvre dans notre église : combien d’affaires de pédophilie, combien de dignitaires ecclésiastiques menant une double ou une triple vie. Le fondateur des Légionnaires du Christ, amant de femmes et de garçons pendant des décennies tout en prônant une morale ascétique, est sans doute un cas extrême, mais il cristallise un malaise – un trouble – qu’il serait bon d’aborder avec les lumières de la foi et de l’intelligence. Que s’est-il passé dans toutes ces affaires ? Quel brouillage dans l’identité sexuée – et pourquoi – s’est-il instauré de manière durable ?

« Le mal vient de plus loin »

De plus, à l’heure où, comme français, je fais mémoire avec mes compatriotes des débuts de la grande guerre qui fit tant de morts, une guerre qui en amena une autre encore plus meurtrière, je pense que nos problèmes d’hommes et de femmes viennent de plus loin. Ces guerres, que des nations de vieille tradition chrétienne ont menées les unes contre les autres, ont contribué à anéantir une certaine image de l’homme et de la femme. Le meurtre de masse a touché les tréfonds des êtres, notre humanité en a chancelé, l’onde de choc s’en fait sentir maintenant : nous titubons après tant d’horreurs commises. Il faudrait parler aussi des guerres coloniales que les mêmes grandes nations ont menées, occasionnant des exterminations de masse, comme Sven Lindqvist nous l’a rappelé récemment. Bref, nous sommes issu de générations qui ont porté atteinte à l’humain en sa nature même. Nos questions actuelles sur l’identité sexuée s’enracinent en partie dans ce désastre humain dont nous ne sommes probablement pas remis, même si la vie a heureusement repris son cours. Il me semble donc qu’on charge régulièrement certaines personnes – J. Butler aujourd’hui – de tous les maux pour éviter d’ouvrir des dossiers bien plus complexes et douloureux qui nous concernent au premier chef. D’après certaines réactions lues à ce doctorat honoris causa, on aurait l’impression que depuis des millénaires nous dormions sur nos deux oreilles d’hommes ou de femmes et que J. Butler a soudain surgi pour tout embrouiller. Il n’en est rien. Son questionnement nous ramène au contraire aux sources de ce qu’il nous faudrait interroger.

fr. Philippe Lefebvre 11 14

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :

Merci d'indiquer
le n° du jour (ex: 21 si
nous sommes le 21 juin).