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Philippe Lefebvre

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Cité
Spotlight
Réflexions sur un commentaire paru dans "Famille chrétienne"

Philippe Lefebvre

Le film Spotlight est sorti il y a peu de temps. Plusieurs articles sont déjà parus à son propos[1]. J’ajoute ma contribution qui discute la brève note que lui a consacré la revue Famille chrétienne.

Un bon film et un outil de travail

Spotlight est un film remarquable. Il retrace l’enquête qu’ont menée au début des années 2000 un groupe de journalistes d’investigation du Boston Globe, concernant des abus sur mineurs perpétrés dans le diocèse de Boston par des prêtres. Ce groupe s’appelle Spotlight, "projecteur", parce qu’il a pour vocation de mettre en lumière des affaires embrouillées, cachées, de procéder ainsi à un travail de révélation et de divulgation. Le film s’inspire de très près de ces journalistes enquêteurs comme le montre une belle interview parue dans Le Figaro[2] : les acteurs les ont fréquentés assidument et accompagnés sur leurs lieux de travail et d’enquête. Il en résulte un film informé, structuré, qui déploie sans se perdre le progrès d’une investigation menée à bonne fin. Il devrait être visionné tout spécialement par les évêques, les prêtres, les laïcs engagés à divers titres dans l’Église, parce qu’il donne des informations essentielles, qu’il éclaire de manière très professionnelle des fonctionnements récurrents à partir d’un cas précis ; il ouvre le débat[3].

Ce film ne milite pas contre l’Église en général, ne se complaît pas dans une dénonciation venimeuse. Il peut donc servir d’instrument de travail en ce qu’il met en présence les différents « ingrédients » d’une histoire d’abus qu’on a cherché à étouffer. Tous ces éléments ne se retrouvent sans doute pas au complet dans toute histoire du même genre, mais le cas de Boston est si représentatif, il rassemble tant de paramètres divers que, ici et là, il fera écho à bien d’autres affaires un peu partout.

« Garder le silence » ?

Édouard Huber, dans la revue Famille chrétienne, écrit trois phrases sur Spotlight[4] que je voudrais analyser l’une après l’autre. Voici la première des trois : "Devant un tel film, charge contre l’Église, on pourrait garder le silence". L’auteur de ces mots appelle "charge" le fait de montrer une affaire où l’Église n’a pas été à la hauteur et a gardé un silence coupable ; or qu’est-il tenté de faire, de son propre aveu ? "Garder le silence" ! On ne saurait mieux manifester à quelles méthodes on se rallie. L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Morerod, vient de rendre public un travail d’historiens qu’il avait diligenté concernant une affaire semblable à l’Institut Marini[5]. Cet établissement du canton de Fribourg, dirigé par des prêtres diocésains sous la direction des évêques du lieu, a accueilli des garçons de familles défavorisées de 1929 à 1955. Pendant des décennies, ces enfants ont été maltraités, n’ont pas été nourris convenablement et beaucoup d’entre eux ont été violés par plusieurs prêtres. C’est au point que des dénonciations sur ces agissements ont déferlé pendant près de vingt-cinq ans (1932-1955) sur la table des deux évêques qui se sont succédés pendant cette période (Mgr Besson et Mgr Charrière). Aucune plainte n’a abouti, sinon deux cas portés devant un tribunal à la toute fin de cette période (en 1954 et 1956). L’Église, elle, garda un silence complet – les évêques renouvelant leur confiance aux directeurs de l’institut et faisant au besoin taire les rumeurs qui circulaient obstinément. Bien des aspects de cette affaire ressemblent à ce qui est montré dans Spotlight : la collusion des pouvoirs civils et religieux en particulier, qui a permis que rien ne filtre, l’Église donnant le change en pratiquant ses œuvres de charité. Mgr Morerod qui a demandé cette enquête et fait connaître les résultats porte-t-il une "charge contre l’Église", pour reprendre la formule de Famille chrétienne ? Non ! Comme le fait le film Spotlight, il donne un coup de projecteur salutaire sur des faits ténébreux, sur une certaine manière d’être de l’Église, qu’elle a parfois cultivée : dure avec les plus faibles, méprisante avec ceux qui sont au bas de l’échelle sociale, inhumaine à l’occasion. Il est donc juste et bon de ne plus garder le silence, de parler au contraire de ces affaires, d’être vigilants.

« Une croix », mais laquelle ?

Édouard Huber continue ainsi son appréciation de Spotlight : « Mais le scandale de ces prêtres est une croix que l’Église portera jusqu’au bout, jusqu’à sa mise en spectacle au cinéma ». Ce qui me dérange dans cette phrase, c’est la faiblesse théologique du propos. La croix dont il faut parler face aux atrocités commises, ce n’est pas d’abord celle de l’institution ecclésiale ou cléricale qui risque d’être vilipendée ; c’est celle des enfants, issus la plupart du temps de milieux défavorisés, comme Spotlight le souligne, qui ont été trompés, abusés, emmurés dans le silence et l’indifférence générale. Ceux-là même que Jésus-Christ appelle "les plus petits d’entre mes frères" et qui, comme il le dit juste avant d’entrer dans sa passion, le représentent, sont Lui-Même (Matthieu 25, 40 et 45). Du film Spotlight, ces plus petits sortent grandis ou plutôt ils sont présentés à leurs vraies dimensions – ce que s. Paul appelle "la pleine stature du Christ" (Éphésiens 4, 13). On y voit par exemple deux hommes qui racontent, non sans difficulté, leurs chemins de croix respectifs quand ils étaient livrés aux mains de prêtres prédateurs ; l’un est homosexuel, l’autre est un zonard qui vient d’avoir un enfant, tous deux sont admirables dans leur prestigieuse dignité. Dans la vie courante, on rencontre de ces gens devant lesquels il faut se mettre à genoux. Si l’institution cléricale, à laquelle j’appartiens, doit se faire érafler dans un film, ce n’est pas cher payé. Spotlight montre donc – mais peut-être faut-il "avoir des yeux pour voir", comme le répète l’Écriture – des visages christiques dans ces personnes profondément blessées, mais vivantes, magnifiques, dans ces journalistes aussi, "affamés et assoiffés de justice", selon un autre mot du Christ (Matthieu 5, 6), qui vont jusqu’au bout de leur démarche – je devrais dire : "qui portent jusqu’au bout leur croix".

"Confondre la sagesse des sages"

Voici la dernière phrase d’Édouard Huber : "Si le film obtient l’Oscar, on comprendra que ce prix n’est pas que la récompense d’une œuvre bien faite, mais le prix payé par l’Église pour ses brebis égarées". Il faut d’abord noter que cette phrase est le fruit d’un repentir. L’auteur avait d’abord proposé une diatribe sur l’homosexualité qui serait en quelque sorte la voie royale vers la pédophilie. Cette remarque était totalement hors de propos et elle procédait d’une stratégie d’évitement comme le film les dénonce : on enfourche un cheval de bataille sans rapport réel avec le sujet traité et on évite ainsi, une fois de plus, les questions posées, les réalités abordées. De plus, un personnage du film explique assez clairement que la prédation sexuelle n’est pas tant affaire de préférence particulière que d’occasion. Des prêtres violeurs, placés dans des écoles de garçons, des camps de garçons scouts, au milieu de jeunes servants de messe masculins vont plutôt s’abattre sur eux que sur des petites filles auxquelles ils ont moins aisément accès[6].

Je m’interroge en tout cas sur cette modification apportée au texte – en fait, c’est la moitié, en nombre de signes, qui a été changée. Devant la vérité, les appréciations habituelles s’affolent, les ritournelles ordinaires perdent rime et raison. Il semble que Spotlight manifeste sa vérité précisément parce qu’il déboussole les commentateurs trop sûrs d’eux-mêmes. Le texte corrigé vaut-il mieux que sa version antérieure ? Sans doute, mais il reste sur la ligne de la phrase précédente que nous avons commentée plus haut : l’Église « portait sa croix », désormais elle « paie le prix ». On serait tenté de prendre cette expression au sens propre : Spotlight – mais aussi l’actualité quotidienne – nous informe que l’Église a dû payer aux victimes des sommes considérables sous divers chefs d’accusation : abus sexuels, rétentions d’informations, silence coupable des responsables qui savaient etc. L’argent des fidèles a donc connu une destination que les fidèles n’avaient pas prévu… Dans le diocèse de Boston, le successeur de Mgr Law (ce dernier devient un personnage dans Spotlight), a dû vendre l’archevêché, fermer de nombreuses paroisses afin de pouvoir payer ce que réclamait la justice. Cette Église délinquante et réduite à un train de vie beaucoup plus modeste retrouve peut-être ainsi le terroir du réel. C’est ce que dit le Seigneur à propos des prêtres abuseurs de son sanctuaire de Silo : ceux qui subsisteront de cette famille sacerdotale inique viendront supplier pour qu’on leur donne n’importe quelle fonction dans le temple "afin – dira chacun d’entre eux - que j’aie un morceau de pain à manger" (1 Samuel 2, 36)[7].

« Brebis égarées »

Quant à l’expression "brebis égarées" qu’emploie Édouard Huber, elle est mise à mal par le film. Spotlight dit et répète que les prêtres abuseurs ne sont pas des "brebis galeuses" dans une institution qui irait par ailleurs tout à fait bien. Ils sont les symptômes de tout un système perverti[8] – en l’occurrence dans ce diocèse de Boston : collusion de l’Église et des pouvoirs juridiques et policiers, loi du silence, mépris des plus petits et de leurs souffrances, afflux d’argent… Il y a certes des cas particuliers qu’on ne peut prévoir ni savoir, mais de façon générale beaucoup d’affaires dans l’Église qui ont été mises au jour ces derniers temps montrent à chaque fois qu’elles ne procèdent pas seulement de quelques "brebis égarées", d’électrons libres qu’on n’avait pas vu venir. Faut-il évoquer l’affaire Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, qui a fait une "brillante carrière" malgré soixante années de dénonciations précises ? La brebis égarée Maciel s’est apparemment entourée de beaucoup d’autres brebis qui l’ont cachée, confortée, encouragée, et cela tant dans sa fondation que plus généralement dans l’Église ; on se retrouve à la fin avec un véritable troupeau de brebis qui cachent le plus souvent au dedans, comme le dit le Christ, "des loups rapaces" (Matthieu 7, 15)[9].

Cette brève réflexion indisposera sans doute quelques personnes : "faire tant d’histoires pour une malheureuse note dans FC", "il faut plutôt se serrer les coudes en période de christianophobie", "il y a d’autres sujets plus graves", "l’Église, c’est aussi bien d’autres choses si belles" etc… En un mot, pour certains il serait toujours temps de se taire, toujours bienvenu de ne rien dire. Or, un des grands enseignements de Spotlight et de toutes les affaires récentes dans l’Église est de montrer que le silence a été le dispositif général et décisif qui a rendu possibles bien des abus, commis à grande échelle et pendant de longues années. Il est donc plus que nécessaire de parler, d’interpeler, de discuter, de critiquer,  de s’informer, de corriger, d’être corrigé, de ne pas laisser se propager sans examen des paroles insatisfaisantes. C’est ce que la tradition de l’Église appelle la disputatio, la discussion vive, sans concession, destinée à découvrir la vérité, pour la distinguer des faux semblants. C’est par la disputatio que les œuvres majeures de notre théologie ont été développées. Ce petit commentaire de Famille chrétienne résonne pour moi comme la parole d’un type d’Église qui a fait son temps.

On aspire à passer à autre chose – autre chose que ce perpétuel essai de "sauver les meubles", ces airs douloureux qu'on prend devant l’exposé de faits objectifs, ces regards courroucés quand paraît une critique pourtant fondée. La réalité tôt ou tard nous rattrape ; nous pouvons alors soit nous satelliser dans un monde idéal – un idéal passablement amoché, comme le montre Spotlight -, soit l’accueillir comme l’occasion de "rendre compte de l’espérance qui est en nous" envers et contre tout (1 Pierre 3, 15).

Philippe Lefebvre 02 16

[1] Voir en particulier l’intéressant article d’Anthony Favier : http://anthony.favier.over-blog.com/spotlight-un-film-nuance-et-pertinent

[2]http://www.lefigaro.fr/cinema/2016/01/23/03002-20160123ARTFIG00021--spotlight-nous-etions-tous-atteints-d-un-syndrome-post-traumatique.php

[3] Le film a d’ailleurs été vu à la maison Sainte Marthe au Vatican. Le pape n’assistait pas à la projection, mais les membres de la commission créée par le pape concernant les abus sexuels dans l’Eglise s’y trouvaient. http://www.cruxnow.com/church/2016/02/05/members-of-the-popes-abuse-commission-watch-spotlight-movie/?p1=RelatedArticles

[4]http://www.famillechretienne.fr/films/drame/drame/spotlight-185881

[5] Un compte-rendu de 111 pages sur cette affaire est disponible en format pdf : http://www.kinderheime-schweiz.ch/de/_incl/viols-d-enfants-au-pensionnat-catholique-marini-montet-fribourg-rapport-officiel-26janvier-2016.pdf

[6] On rejoint là une intuition profonde de la Bible : à Sodome aussi bien qu’à Guibéa (Genèse 19 et Juges 19), les hommes prétendent violer les visiteurs masculins qui séjournent dans leurs cités ; mais on leur propose finalement des femmes, dans les deux cas, afin qu’ils « s’amusent d’elles » (Juges 19, 25). A Guibéa, les hommes violeront ainsi, jusqu’à la faire mourir, la compagne d’un Lévite. En matière de domination abusive, la différence des sexes s’estompe pour laisser libre cours à la furie de la possession d’une chair dont le genre est indifférent.

[7] Les deux frères prêtres du sanctuaire de Silo s’octroient des parts abusives lors des sacrifices offerts par les fidèles (1 Samuel 2, 12-17) ; ils violent aussi les femmes qui viennent au temple (1 Samuel 2, 20). Le Seigneur reprochera à leur père, le prêtre Eli, son silence coupable sur les agissements de ses fils qu’il punira durement (1 Samuel 3, 13 ; voir déjà auparavant 1 Samuel 2, 27-36).

[8] Parmi les arguments souvent invoqués pour minimiser les responsabilités du clergé, on dit parfois que, statistiquement, il y a beaucoup moins de violeurs d’enfants parmi les prêtres que dans les familles ou dans les écoles. On n’intègre pas alors dans ses comptes le système organisé de silence, d’arrangements cachés, de complicité à tous les niveaux qui permet d’étouffer les affaires : cela fait beaucoup de monde. Un personnage prononce cet adage dans le film : « Il faut tout un village pour élever un enfant, il faut tout un village pour en abuser ». On peut penser à Luc 4 : quand Jésus, élevé à Nazareth par toute une population de parents, de voisins et d’amis, prêche pour la première fois dans cette charmante bourgade, il indispose tellement les siens qu’ils se retournent contre lui, tous, et cherchent à le tuer.

[9] Voir l’impressionnant livre de Xavier Léger avec Bernard Nicolas, Moi, ancien Légionnaire du Christ. 7 ans dans une secte au cœur de l’Eglise, Flammarion, 2013.

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