Bouch'Bée


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

 

 

 

Da Vinci Code
un film de Ron Howard, 2006

Les garçons jouent, la fille boude

PAS SI MAL SI ON AIME LES FILMS LONGS ET CONVENUS. Beaucoup de mal a déjà été dit sur le film, sorti le 17 mai en France. Personnellement, je ne l’ai pas trouvé si déplaisant. Certes il est long : un peu plus de deux heures et demi, on finit quand même par s’ennuyer. Le fait d’avoir lu le roman a du bon : on intègre mieux les données abondantes qui servent à l’intrigue ; mais cela a aussi ses limites : il n’y a plus de suspense. En tout cas, il est horripilant d’entendre la molle héroïne Sophie Neveu (Audrey Tautou) répéter qu’elle ne comprend pas, que l’action va trop vite pour elle. Zut alors ! Si le spectateur fait l’effort de comprendre, elle pourrait en faire autant. L’acteur américain Tom Hanks a une réelle présence, de même Ian McKellen qui joue l’aristocrate-anglais-cultivé-et-machiavélique. Jean Reno en brute bilingue à qui on ne demande pas d’avoir inventé l’eau tiède est plutôt convaincant.

Cela dit, tout est en poncifs. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais, au cinéma, les deux tiers des films qui évoquent le christianisme mettent en scène tôt ou tard des flagellants : dans l’univers catholique porté à l’écran, on se fouette comme on fumait dans les films d’auteurs des années soixante-dix, autrement dit tout le temps. Le fond sonore des joyeux fouettards est immanquablement une espèce de grégorien d’outre-tombe remixé par un DJ du genre gothique (et pas gothique comme Chartres, non : gothique comme « rock gothique » avec long manteau noir et khôl autour des yeux).

Tout ce que vous savez déjà est dans le film

Disons donc en gros que, comme dans le roman, on a droit dans le film à pas mal de trucs qui constituent du tout venant mythologique. Vous prenez comme ingrédients ce qui est dans l’air du temps ainsi que les références culturelles connues de tous, et vous faites la pâte avec ça. Exemples : tous les Américains qui viennent visiter Paris se font photographier devant la pyramide du Louvres : on vous sert donc la pyramide. Que va-t-on voir au Louvre ? La Joconde : alors, elle est dans le film, avec en prime le tableau de la Cène (ce qui prouve qu’on connaît une autre œuvre de Léonard : quelle culture !). Il y a aussi des tas d’énigmes dans le livre et le film (du genre de celles que Fantômette déchiffrait autrefois) ; c’est qu’il y a eu probablement des articles dans les magazines people sur l’écriture cryptée de Leonardo (pas di Caprio, mais da Vinci) et d’autres personnages d’autrefois qui voulaient échapper à l’Inquisition. Le principe y est intangible : les gentils trouvent toujours les solutions (en quelques secondes parce qu’on n’a pas que ça à faire) et les méchants jamais. Bien fait.

Militer pour les femmes, sans femme

Venons-en à ce qui est dans le livre, mais qui m’a crevé les yeux au cinéma. Le film tient grâce à une dizaine d’acteurs masculins : l’universitaire, l’aristo, son domestique, les deux commissaires, le tueur de l’Opus Dei qui se flagelle (on soupçonne au passage avec horreur qu’il ne porte rien sous sa bure), le grand-père (dommage qu’on ne tire pas davantage partie de J-P Marielle, mais c’est vrai qu’il meurt tout de suite), un méchant évêque entouré de quelques méchants cardinaux. Bref, ceux qui cherchent le Graal et qui s’affrontent dans leur quête sont des hommes. Et au milieu d’eux, un peu encombrante, il y a une femme : Sophie Neveu, celle-là même qui ressasse qu’elle ne comprend pas et à qui les messieurs sont obligés de faire des cours de rattrapage. On a ainsi droit à des topos sur les croisades, sur les sorcières du moyen-âge (avec en arrière-fond quelques fouettards et grégorien remixé), sur l’empereur Constantin, à des flashes-back concernant l’enfance et les malheurs de Sophie : tout ça pour qu’elle y pige enfin quelque chose.

Or même quand sa lanterne s’éclaire, on dirait que ça ne lui fait pas le plaisir qu’on attendait d’elle. On s’est crevé pour lui démontrer par A + B qu’elle est la petite-fille de Jésus Christ et de Marie-Madeleine, qu’elle descend des Mérovingiens, et tout ça pour qu’elle fasse la gueule en se pavanant dans un châle écossais (l’histoire finit en Ecosse: autant profiter de l’artisanat local).

La cour de récré seulement pour les garçons

L’impression amorcée dans le livre persiste dans le film : ce sont les garçons qui jouent en bande à la chasse au trésor, et la fille, elle boude : « Hou ! La boudeuse, elle est amoureuse ». On le pressent à la fin (qu’elle est amoureuse du savant-brillant-célibataire), mais ça reste très distant : allez, détends-toi, ma Sophie, et va perpétuer la race de tes papys mérovingiens.

Pour dénoncer les manœuvres de l’Eglise qui nous cache depuis vingt siècles les amours de Jésus et de Marie Madeleine, pour affirmer la présence de la déesse mère qui n’est pas vraiment une déesse, pour proclamer le règne du « féminin », il n’y a pas de femmes. Une seule héroïne, la pauvre Sophie-Audrey, qui s’applique à ne rien imprimer sur son disque dur ; il faut que les hommes, des papas qui savent, viennent la voir pour lui donner des nouvelles de la situation et lui réexpliquer les règles du jeu. Elle joue à la reine et elle ne le sait même pas : « Hou ! la nulle ».

A la fin, on retrouve enfin le tombeau de Marie Madeleine, sous une pyramide (je ne vous en dis pas plus, mais cette pyramide n’est pas en Egypte : elle est dans une grande capitale européenne, près d’un musée célèbre, dont le nom commence par L et rime avec « ouvre »). Or que voit-on de Marie Madeleine ? Une imposante statue en pierre.

Des femmes convenues et convenables

Bref, les deux femmes du film sont : une pauvre chérie dépassée et un gisant de marbre. L’Eglise a peut-être caché les femmes pendant des siècles ; mais celles qu’on a découvertes en cherchant le Graal ne donnent pas non plus satisfaction. L’une a la tête dure et l’autre est en caillou. Il y a deux autres femmes, quasi-insignifiantes : une bonne sœur à St-Sulpice qui est vite descendue (les femmes ne résistent pas dans ce film) et la grand-mère de l’héroïne qui apparaît vraiment pour la forme ; on vous la case (elle est dans le bouquin), mais vite fait, parce que tout ça dure depuis presque trois heures.

Notons aussi qu’on a appris par l’aristocrate anglais (noblesse oblige) que Marie Madeleine n’est pas la prostituée que l’on a parfois dite : elle était issue de race royale. On voit au début du film quelques putains au bois de Boulogne : j’ai pensé quant à moi que c’était pour nous mettre sur le chemin de Marie de Magdala. Eh bien non : Marie, elle ne mangeait pas de ce pain-là, elle était de la haute.

Un monde conservateur

En fin de compte, c’est quoi l’univers du Da Vinci Code ? Un monsieur et une dame qui se marient (Jésus et Marie Madeleine), qui sont de très bonnes familles, qui ont une fille qui réussit dans la vie (elle devient mère des Mérovingiens). Un couple dûment marié, un milieu choisi, une progéniture performante : ça ressemble fichtrement à l’idéal le plus conservateur de nos sociétés. Et si vous voulez comprendre cette vérité, qui vous l’apprendra ? Un universitaire (logé au Ritz), un lord dans son manoir et son jet privé, le grand maître d’une organisation qui a un compte dans une banque suisse. Face à eux, il y a, côté catho, un grand maître au téléphone (The Teacher), des prélats haut-placés, le gratin de la police et de la banque. Le film fait évoluer les gentils et les méchants dans le même monde huppé. On y plaide la cause des femmes sans faire appel aux femmes. On met en lumière le charpentier de Nazareth, sans mettre les mains dans le cambouis de son atelier et en rappelant opportunément que Marie Madeleine et lui n’étaient "ni pute ni soumis" : ils tenaient le haut du pavé et ne s’adressent qu’aux gens de même standing.

Le Jésus des évangiles, "qui n’avait pas de pierre où reposer la tête", et Marie Madeleine qui lui massait les pieds de ses cheveux, ne font pas le poids face à ce Jet set des facs et du fric.

Quand on lit la Bible, les évangiles, on est toujours étonné de trouver des situations aux antipodes de ce monde maîtrisé et de bon aloi du Da Vinci Code. La relation évangélique de Jésus et de Marie Madeleine exprime toute la joie qu’il y a dans les noces. Et les noces, dans la Bible, cela ne veut pas dire obligatoirement un mariage et des gosses comme le croient le sage romancier et le conventionnel réalisateur. Un homme et une femme peuvent se rencontrer un après-midi, comme Jésus rencontre la Samaritaine, ils peuvent se rencontrer au fil d’une vie conjugale : il y a, dans les aventures bibliques, mille chemins possibles, décoiffants, inattendus. Le livre et le film, eux, font jouer des garçons sages au jeu de piste, et la fille, elle, comme on l’a dit : elle boude.

Philippe Lefebvre 05 06

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