Mot à Mot


Philippe Lefebvre


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1er dimanche de l'Avent

"Il en est comme d'un homme parti en voyage"

  Marc 13, 33-37

Le maître part… chez toi


"Comme d'un homme parti en voyage". Bien souvent, on entend le Christ en ayant oublié, d'une seconde à l'autre, qu'il est le Christ. De lui à nous, les mots qu'il prononce sont comme happés par l'air ambiant, reformatés aux normes humaines, ramenés au plus petit commun dénominateur. Le maître de la maison est parti en voyage : ces paroles voudraient-elles dire que Jésus est parti loin de nous et que nous le retrouverons à l'heure de notre mort pour faire les comptes ? Signifieraient-elles que nous sommes seuls sur la terre, filmés par les caméras divines à infrarouge, et qu'il faudra un jour répondre de nos faits et gestes ?

Cela s'opposerait à tout ce que Jésus nous dit, à tout ce qu'il fait pour nous, à tout ce qu'il est. Tout d'un coup, il deviendrait une idole terrible, cachée, sournoise, une divinité lointaine, mais voyeuse, rageuse, furieuse, qui surgirait à l’improviste pour nous prendre la main dans le sac.

"Comme un homme parti en voyage". Dans toutes ses paraboles, Jésus parle de lui et de lui avec nous. Où part-il en voyage ? Chez nous, en chacun de nous. "Allons ailleurs, dit Jésus à ses disciples au tout début de sa mission, afin que là aussi je proclame, car c'est pour cela que je suis sorti" (Marc 1, 38). Il est sorti de la maison du Père pour venir jusqu'à nous. "Comme un homme parti en voyage" : c'est lui-même que Jésus désigne depuis le commencement, comme cet infatigable voyageur qui sort le plus tôt possible pour rencontrer les habitants du monde et se faire héberger par eux.

Une parabole est un paradoxe : si ce n'était pas le cas, on l'appellerait une banalité. Le voyage, dans le langage quotidien, marque un éloignement, une absence, une distance. Le voyage du Christ est toujours un rapprochement, une hospitalité chez nous, une noce. Le maître est venu en nous : il est effectivement parti de sa position "devant", pour accéder à la résidence "dedans".

La première réaction peut être d'horreur : on était si habitué à avoir un dieu devant soi, comme un objet du paysage quotidien que l'on pouvait finalement accommoder à sa façon. Est-il désormais porté disparu ? Dieu est-il mort ? Non : il est en toi. Telle est la bonne nouvelle : tout ce qu'il est, tu l'es. Tu lui donnes asile et il vit en toi.
Nous sommes serviteurs avec le Serviteur, portiers avec le Portier

Ainsi donc, le maître est venu de la maison du Père, il a quitté son poste de "grand frère" rassurant devant moi et il s'établit en moi. Et que fait-il ? Il me donne tout ce qu'il a reçu. On s'interroge souvent à propos de Jésus : "par quelle autorité" fait-il taire la tempête, calme-t-il la mer, ressuscite-t-il les morts, dit-il les paroles qu'il dit ? Eh bien, ce même mot d’autorité, on le retrouve ici, traduit par « pouvoir ». Il a donné à ses serviteurs ce qu’il a reçu en propre du Père : l’autorité. L’autorité de se décider, d’aller et venir, de parler, de répondre, de se taire. Autorité, pas autarcie. L’autorité désigne la parfaite liberté de coïncider à ce que le Père veut, à ce que l’Esprit fait connaître. Ce maître qui vient en nous, nous donne son vouloir de Fils qui veut ce que veut le Père, pour que nous prenions au quotidien des décisions adéquates, souveraines.

Jésus, le serviteur fidèle, donne à tous ceux chez qui il s’est établi d’entrer en possession de son autorité de Fils. Il fixe à chacun son travail, comme lui-même « travaille tout le temps » (Jean 5, 17). Il est sorti dès l’aube, comme on l’a rappelé tout à l’heure, lors d’un des tout premiers jours de sa « carrière », pour aller dans les villages, afin de prêcher, de guérir des malades, de combattre le mensonge, d’ouvrir la porte à des gens auxquels on n’aurait pas pensé.

Bref, le Christ dans sa parabole parle de Lui. Venu en nous, il nous conforme à lui pour vivre de sa vie : serviteurs ou portiers, nous sommes ce qu’il est.

Le maître vient . il s’incarne en toi.

Mais alors que signifie que le maître vient et qu’on ne sait pas quand l’attendre ? Le texte dit exactement : « car vous ne savez pas quand le maître de la maison vient ». Il n’y a pas d’idée de « revenir » (comme on le traduit) et il n’y a pas de futur (comme on traduit aussi). Le maître vient. C’est un immense étonnement, même pour ceux qui se disent chrétiens et qui ont explicitement accueilli le Christ, c’est un immense étonnement de se rendre compte qu’il vient. « Il vient » : non pas, on l’a dit, comme un être extérieur qui s’approcherait enfin de nous après des années d’absence, mais comme cet hôte intérieur qui émerge en nous, qui affleure, qui prend toute sa place et nous transforme. Le verbe « venir », quand le Christ en est le sujet, est une action qui nous concerne au premier chef : non pas l’arrivée officielle du superviseur qui n’avait jamais donné de ses nouvelles, mais la manifestation visible, tangible, de lui en nous. « Il était là et je ne le savais pas » dit Jacob (Genèse 28, 16-22).

On a parfois l’impression qu’être chrétien, c’est jouer à faire comme si Jésus Jésus n’était jamais là, et à l’attendre pieusement comme des femmes de marins attendent leurs époux sur la grève ou à la sortie d’un café. Cette compréhension, mettant toujours le Christ aux abonnés absents comme s’il n’avait aucun rapport avec notre vie, s’apparente au blasphème. Le « Viens » que dit l’Épouse à l’Époux à la fin de l’Apocalypse, n’est pas la supplication d’une Église désertée par son Sauveur et qui lui demanderait de donner enfin des signes de vie (Apocalypse 22, 17). C’est la certitude qu’il est le Vivant, présent à l’intime, dont on attend qu’il soit « tout en tous », qu’il apparaisse définitivement en toute chair où il réside.

Même dans la plus parfaite piété, même avec les preuves d’une appartenance authentique à l’Église, beaucoup de gens ne croient pas que le Christ est là, en eux, qu’il veille. Ils vivent « comme si » le Christ était loin, qu’il fallait l’appeler comme une divinité capricieuse. La parabole qualifie cet état d’endormissement : « le maître peut venir et les trouver endormis ». Au contraire, l’éveil, dont parlent les évangiles, la vigilance, désignent les dispositions de ceux qui acquiescent chaque jour à être conformés au Christ qu’ils abritent en eux. Sortir d’un état d’enfance de la foi, se lancer à dire une parole de vie, résister à un mot d’ordre contraignant : voilà l’état de veille pendant lequel le serviteur est conformé à celui qui l’habite, le Serviteur fidèle, le Fils du Père.

La Pâque quotidienne

Quand cela –t-il lieu ? Dans les mille événements du quotidien. Dans toutes ces expériences grandes ou petites qui nous entraînent parfois aux portes de la mort, qui nous accablent, qui nous mettent en porte-à-faux avec les fonctionnements du monde comme il tourne. « Le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin ». Tous ces repères que donnent Jésus seront bientôt repris concrètement lors de sa passion, au chapitre suivant. Arrêté le soir à Gethsémani, affirmant qu’au chant du coq il sera renié, déféré le matin devant Pilate. Les urgences de la vie sont autant d’occasions où celui qui est en nous apparaît manifestement ; « il vient » : il se déploie en nous, par nous et avec nous pour que nous passions avec lui de la mort à la vie.

L’Avent est un temps de gestation : le Christ ne grandit pas ailleurs qu’en moi, qu’en nous. Il vient en nous pour que sa chair soit notre chair, sa vie soit notre vie, son Père soit notre Père.

Philippe Lefebvre 11 08

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