Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

 

 

Le Christ-Roi

"Venez, les bénis de mon Père"

  Matthieu 25, 31-46

«Et le Roi leur fera cette réponse : Amen je vous le dis : dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40).

On a parfois appelé ce long passage de Matthieu, le dernier de l’année liturgique, “l’évangile des athées” : le Christ s’y adresse en effet à des gens qui semblent ne pas le connaître : “quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, être nu, malade ou en prison ?” demandent-ils tous. Et vraiment, cet évangile du jugement se place ailleurs que sur le registre des appartenances officielles. Quant au fait que personne ne connaisse le Christ, c’est justement ce qui est à discerner. Qu’est-ce que connaître le Christ, quand le verbe “connaître” ne se limite pas à désigner une information explicite qu’on a emmagasinée ou une notion qu’on a enregistrée.

Hors des sentiers battus, le Christ Roi révèle aujourd’hui ceux qui, contre toutes les normes mondaines, partagent depuis toujours sa royauté.

Le béni donne et reçoit : tout vient de Dieu

Le monde dans lequel les bénis évoluent n'est en rien scindé entre bienfaiteurs et assistés. C'est un monde au contraire où la vie circule ; de cela, la Bible parle depuis toujours. David, le roi messie, a été choisi par Dieu alors qu'il n'était qu'un berger ; après des années difficiles, il s'empare de Jérusalem, en fait sa capitale et y installe l'arche d'alliance (2 Samuel 6). Quand l'arche arrive, il se dépouille de ses vêtements et danse devant elle et devant le Seigneur dont elle indique la présence. Pour expliquer son comportement paradoxal -un roi en pagne devant le peuple rassemblé- David mentionne "les servantes de ses serviteurs" : ce sont ces femmes, dit David, des subalternes au yeux du monde, qui comprennent son attitude et qui en cette occasion le glorifient. David a beaucoup fait pour son peuple, à qui en ce jour-là d'ailleurs il prodigue bénédiction et nourriture (2 Samuel 6, 17-19). En retour, de la part des plus modestes du peuple, il reçoit confirmation de sa gloire de roi au moment où il s'abaisse, dépouillé, "comme s'exposerait un homme de rien", selon les mots de sa femme Mikal (2 Samuel 6, 20). David donne aux humiliés de son peuple ; il reçoit l'attestation de sa royauté de celles qui savent le mieux ce qu'est une position humiliée.

Ce que David peut donner, c'est ce qu'il reçoit du Seigneur. Le témoignage qu'il reçoit en sa faveur, transmis par les humbles, vient du Seigneur. Qu'il reçoive ou qu'il octroie, le béni sait que tout vient de Dieu. Il est intendant de biens qu'il reçoit pour mieux les donner. Il est aussi le bénéficiaire de bienfaits que d'autres ont reçus et lui donnent à l'occasion. En ces mouvements de « bienfaisance » reçue et offerte, s’exerce la royauté des membres du peuple saint. Jésus, parlant des bénis, résume un enseignement que Dieu déploie depuis le commencement -d'où la mention du "Royaume préparé depuis la création du monde" : les mêmes enjeux sont proposés à toute génération.
Personne ne savait que c'était le Christ ?

Jésus ne lance donc pas les siens dans un stakhanovisme humanitaire ni une fébrilité caritative, où il faudrait toujours faire davantage pour les gens défavorisés. Il dévoile plutôt une logique, un style de vie, une attitude profonde : donner royalement aux autres, parce qu'on donne ce qu'on reçoit ; recevoir royalement de la main d'autres personnes ; donner et recevoir parce qu'on sait que la vie se transmet depuis une source intarissable.

Les bénis et les autres disent tous qu'ils ne savaient pas que c'était le Christ qu'ils nourrissaient ou ne nourrissaient pas ; mais leur ignorance n'est pas la même. À mesure que le Christ parle, les bénis reconnaissent comme une évidence, dans chaque pauvre qu'ils ont rencontré, le Christ pauvre et nu, et ils s'identifient à Lui ; ils reconnaissent, dans chaque être qui a donné, le Christ donateur, et ils s'identifient à Lui. Quand ils ont reçu, quand ils ont donné, c'était le Christ, c'était Lui avec eux, en eux, par eux ; en tous ceux qui leur ont donné ou ont reçu d'eux, c'était le Christ, c'était Lui avec eux, en eux, par eux. A l'opposé, ceux à qui le Christ affirme qu’ils ne l’ont jamais secouru ne reconnaissent rien ni personne puisqu'ils ne savent pas reconnaître autre chose que leur intérêt et leur pouvoir.

Pour ceux qui vivent dans la grande circulation de la vie, le Christ ressuscité et "tous les anges avec Lui" (Matthieu 25, 31) n'amèneront pas un monde inconnu. Ces gens-là verront, validé dans la lumière de gloire, tout ce qu'ils ont cherché à faire, à vivre, à donner, lors des mille situations obscures et compliqués de leur existence terrestre. Ils comprendront le Christ à qui ils sont semblables, lui qui a donné sa vie qu'il a reçue du Père. Ils contempleront le Dieu en trois Personnes comme cette source de vie donnée, reçue, célébrée, qu’ils avaient pressentie.

Châtiment ?

La fin de l'évangile fait peur : quel est ce châtiment où vont ceux qui n'ont pas tenu compte des autres ? Souvent dans les paraboles, "récompense" et "châtiment" sont en fait la continuation jusqu’à l’extrême de la logique de chacun. À ceux qui, quoi qu'il leur en coûte, ont vécu dans le mouvement de la vie donnée et reçue, la vie trinitaire sera leur lot définitif -et c'était déjà le cas dans les tâtonnements et les doutes de leur existence quotidienne. À ceux qui ont préféré le pouvoir et la maîtrise sur tout et tous, il reviendra d'être plongés dans le groupe de ceux qui sont agités par les mêmes ressorts : et c'est invivable.

Dans le premier livre de Samuel, Dieu décide de punir les prêtres de Silo (1 Samuel 2, 27-36) : ces hommes détournent à leur profit les meilleures parts des sacrifices et ils humilient les femmes qui viennent au sanctuaire (lire tout ce chapitre 2). Un homme de Dieu annonce donc que le Seigneur éliminera ces prêtres pervers qui ne connaissent rien d'autre que leur pouvoir dans le périmètre du temple et qu'il placera un autre prêtre à leur place. Finalement les officiants bannis devront un jour venir se prosterner devant ce prêtre nouveau pour mendier : ils imploreront de remplir n'importe quel service subalterne au sanctuaire pourvu qu'ils en reçoivent une pièce et un pain. Ils seront forcés de recevoir leur vie d’un autre au nom de Dieu.

Peut-être les maudits dont parlent notre évangile seront-ils pareillement acculés à demander leur vie. Peut-être seront-ils contraints de mendier auprès de ceux-là mêmes qu'ils méprisaient jadis, les prenant pour des faibles trop soucieux des autres. Peut-être, comme le dit Jésus à l'adresse de bien des habitants de Jérusalem qui ne veulent pas admettre son règne de paix, peut-être seront-ils amenés à dire aux bénis qu'ils ont côtoyés et aux pauvres qu'ils ont piétinés : "Bénis êtes-vous, vous qui veniez au nom du Seigneur" (cf. Luc 13, 35)*.

Philippe Lefebvre 11 08

* Pour cette idée de l'impie obligé de demander sa vie et d'entrer ainsi dans le mouvement réel de la vie, reçue et donnée, cf. Viviane de Montalembert, Voir comme Dieu voit, p. 58-73.

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