Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

 

 


La veuve du temple,
une enseignante en théologie trinitaire

Marc 12, 41-44

"Et s'étant assis devant la salle du trésor, Jésus regardait comment la foule déposait des pièces de bronze dans le trésor, et beaucoup de riches déposaient beaucoup. Une veuve, une mendiante, vint et déposa deux piécettes, ce qui fait un quart d'as. Jésus appela ses disciples et leur dit : “Amen je vous le dis : cette veuve mendiante a déposé plus que tous ceux qui déposent dans le trésor. Car tous ces gens déposent ce qui leur est superflu, tandis que celle-ci a pris de son indigence pour déposer tout ce qu'elle avait, sa vie tout entière".
Jésus est arrivé depuis peu à Jérusalem (Marc 11). Il est allé au temple pour une première visite musclée (Marc 11, 15-18). Il a été pris à partie sur des questions d'argent ("Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à César ?", Marc 12, 14). Il a mis en garde ses disciples (juste avant notre passage) sur les grands croyants qui ont pignon sur rue et "dévorent les maisons des veuves tout en affectant de faire de longues prières" (Marc 12, 40). C'est juste après ce propos qu'il va s'installer au temple pour observer ce qui se passe. Il est intéressé cette fois non par ceux qui y prient ni par l'architecture des lieux que certain lui vantera bientôt (Marc 13, 1). Son attention se porte sur ceux qui donnent leur "denier du culte", le rapport à l'argent apparaissant dans toute sa vérité dans le cadre du lieu saint. Les offrandes sont bien venues : pas moyen de faire tourner un sanctuaire, de l'Antiquité à nos jours, sans la participation normale des fidèles. Mais il y a donner et donner.

Suivons le regard de Jésus. Que voit-il ? Une fois de plus, il voit et dévoile ce qui passe inaperçu habituellement : une femme couleur muraille qui vient verser son obole. Cette offrande est ridicule : quelques centimes. Mais pour cette femme, bien en dessous du seuil de pauvreté, cela représente, comme Jésus le remarque vigoureusement, "toute sa vie". L'expression est très forte. Le mot grec, bios, désigne la vie et les moyens de subsistance (comme on dit en français : "gagner sa vie"). La femme donne "tout ce qu'elle a, toute sa vie". Ses ressources se confondent avec sa survie physique de la journée : elle a vraiment tout donné.

L'évangile ne peut donc être reversé au genre des fioretti sympathiques : il ne s'agit en rien de nous attendrir sur la touchante obole d'une pauvre dame. Il s'agit, ni plus ni moins en regardant cette femme, d'avoir une vision de Dieu et de son Royaume. Elle vient au temple offrir toute sa vie, de manière inaperçue. Telle est la façon d'être et de faire de Dieu. Dieu donne tout, toute sa vie, "pour nous les hommes et pour notre salut", et cela passe souvent inaperçu. Dieu est bien dans son temple et il y est rejoint par ceux qui lui ressemblent, cette pauvre veuve par exemple. Il ne s'y trouve pas, comme certains le croient, sous la forme d'une divinité cachée dont on ne se ferait une idée que quand des liturgies grandioses se déploient en son honneur. Non : Dieu est bien là, de manière visible et palpable en la personne de ceux qui proposent son image et sa ressemblance aux regards qui savent voir.

Selon l'Ancien Testament, Dieu interdit de placer dans son sanctuaire une quelconque représentation, "pas de statue ni aucune forme de ce qui est dans le ciel en haut ni sur la terre en bas ni dans les eaux" (Décalogue, Exode 20, 4). Ce n'est pas foncièrement parce qu'il redoute que les humains n’adorent ces représentations, même si cela peut toujours arriver (Exode 32 : le veau d'or). Plus profondément, Dieu semble dire par cet interdit : "Qu'avez-vous besoin de rechercher des effigies dans mon temple ? Apprenez plutôt à reconnaître ceux qui me ressemblent et qui, comme moi, passent dans l'indifférence générale. Ma présence, vous l'avez sous les yeux parmi ceux qui vont et viennent au milieu de vous : ouvrez vos yeux et vos oreilles". Le Dieu qui donne "sa vie tout entière", notre veuve Le donne à contempler au sanctuaire. Les riches qui font sonner leur monnaie et ceux qui se laissent impressionner par eux sont plutôt les adeptes du veau d'or.
On a parfois dit que l'évangile de Marc était le moins théologique des évangiles : à la différence de Jean, souligne-t-on par exemple, Marc ne serait pas si clair sur la divinité de Jésus. On tourne en rond dans ce genre de débat quand on se fonde sur quelques textes tirés de l'évangile qui paraissent plus "théoriques". Or, il nous est redit aujourd'hui que tout est à prendre en compte, tout est à regarder, dans la lumière de Dieu. La veuve qui avec ses deux piécettes donne toute sa vie ressemble au Père qui, donnant son Fils et l'Esprit saint, donne toute sa vie.

Ce genre d'équivalence peut paraître audacieux et rapide, mais c'est le regard du Christ que nous suivons. Ce regard n'envisage pas des banalités : il est en conformité avec tout ce qui ressemble à la réalité divine à laquelle il appartient lui-même. La veuve donnant son tout par ses deux pièces éclaire rétrospectivement la première page de l'évangile et s'en trouve éclairée : lors du baptême de Jésus, le Père s'adresse à lui comme à son Fils et l'Esprit descend sur lui, comme une colombe, pour le désigner (Marc 1, 9-11). Dans l'histoire politique et religieuse de l'époque, ce jeune homme inconnu descendu dans le Jourdain et cette apparence d'oiseau sur lui ne sont rien : deux piécettes inaperçues que le Père donne et qui constituent "toute sa vie", deux piécettes qui rachètent tout.
Nous ne sommes pas ici dans la métaphore, comme si la veuve symbolisait le don de Dieu. Lorsqu'on atteint le registre de "donner sa vie tout entière", les métaphores sont abolies. On se trouve dans une réalité que rien d'autre ne peut désigner, si ce n'est le don d'une autre vie. Le Père a tout donné, la veuve a tout donné : ces deux-là se correspondent, se répondent, se disent l'un par l'autre, l'un avec l'autre. Comprendre cela ne se fait pas en déployant de longs propos ni des allégories éclairantes : cela se fait en accédant à ce même régime de la vie tout entière donnée.

Que cette vision de la veuve soit si essentielle, l'architecture de l'évangile nous le dit. Jésus est au temple où il voit et désigne aux siens la femme qui a tout donné. C'est là un moment clé. Juste après il annonce la ruine prochaine du temple et de Jérusalem et déploie une vision apocalyptique du monde (Marc 13). Ensuite sa passion commence (Marc 14). Elle est d'ailleurs inaugurée par une autre femme, invisible aux yeux du monde : celle qui vient lui verser sur la tête un parfum précieux qui a dû lui coûter "toute sa vie". Son geste est mal perçu et Jésus met aussitôt cette femme au centre de l'histoire : "Elle a fait une œuvre bonne" et "partout où sera proclamé l'évangile, au monde entier, ce qu'elle a fait sera aussi raconté, en mémorial d'elle" (Marc 14, 6 et 9).

L'histoire dont parle la Bible se fait bien souvent par des veuves, des concubines, des hommes et des femmes que nulle chronique ne retiendrait ; le regard de Dieu les voit, et le regard de ceux qui vivent avec Dieu sur un pied d'égalité, qui ont avec lui, comme la veuve du temple, un compte commun. On ne se fait pas seulement une idée de qui est Dieu en regardant ces "petits" qui sont sa parenté, sa race choisie. On voit Dieu en eux, avec eux, par eux*.
Philippe Lefebvre 10 08

* Il serait intéressant de suivre, parmi bien des gens inaperçus, les veuves de l'Ancien et du Nouveau Testaments. Quand Jésus donne un enseignement sur la prière, il cite en exemple une veuve dans quelque patelin qui va réclamer chaque jour à un juge la justice qui lui est due. Elle donne lieu à une vision apocalyptique du Dieu "qui fait justice à ses élus qui clament vers lui jour et nuit" (Luc 18, 7). Les personnes socialement infimes entraînent très souvent dans la Bible les plus grandes révélations du Dieu trois fois saint.

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