Mot à Mot


Viviane de Montalembert


Dans la même série

Le publcain et le pharisien Lc 18, 9-14 pl

Craquements et mutation Lc 21, 5-19 pl

Jour de fouette Jn 2, 13-16 pl

Le serpent de bronze Jn 3, 14 pl

La femme adultère Jn 8, 1-11 pl

 

Du même auteur

Un Christ crucifié 1 Co, 22-25

Laissez-vous réconcilier 2 Co 5, 17-21

Il s'est fait obéissant Ph 2, 7-8

Ennemis de la Croix
Ph 3, 17-4,1

Sages, ou folles ? À voir Mt 25, 1-13

SUITE… 

1er Dimanche de Carême

Tous et un seul, une vieille histoire

"Par un seul homme, Adam, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort…"
(Romains 5, 12).
Tous coupables ?

"Quel nigaud, cet Adam ! Et quelle injustice de devoir payer pour lui !", soupire-t-on spontanément. "Et que dire d’Ève, cette sotte qui s’est laissé si facilement berner ? Pourquoi donc devrais-je pâtir — moi, Jésus et tous les autres — pour un crime qu’après tout, je n’ai pas commis ?" C’est l’argument de bon sens que secrètement nous ruminons et que ne se privent pas de nous adresser ceux qui, à juste titre, se scandalisent d’une telle culpabilité généralisée fondée sur une histoire bâtie autour de personnages dont on ne sait même pas s’ils ont existé. Et pourtant, si ces textes ont acquis une telle crédibilité, c’est qu’ils semblent justifier un certain sentiment de culpabilité que, chacun, nous triturons en tous sens, sans bien savoir comment nous en débarrasser.

La transgression : un abus

La Bible, dès ses premières pages, nous enseigne que la culpabilité n’est pas d'abord un sentiment, mais qu’elle résulte de l’acte commis : est coupable celui qui a commis un acte répréhensible. En Genèse 3, la femme et son homme mangent du seul arbre dont Dieu a dit de ne pas manger — son arbre à lui en quelque sorte, le signe de sa présence avec eux dans le jardin. Ils prennent et ils mangent. Par là, ils abolissent le régime de co-habitation auquel Dieu les invitaient. La transgression est une mainmise, un abus sur la personne en même temps que sur ses biens. Elle est une désobéissance en ce sens qu’elle rompt avec le principe de co-habitation pour lequel l’homme a été créé. La mainmise sur Dieu est immédiatement une mainmise sur les autres, sur tout Autre après lui. Dès la génération suivante, Caïn tue son frère Abel : il ne supporte pas sa présence. À défaut de pouvoir mettre la main sur Dieu, il supprime son frère.

À ce stade de la lecture, on peut regretter que le texte de ce dimanche ait été découpé, nous privant du premier volet de la démonstration, celui où l’on voit l’heureux Adam de Genèse 2 accueillant sa femme sortie des mains de Dieu et s’écriant : "Celle-ci, cette fois, est l’os de os et la chair de ma chair…" (Gn 2, 23). Car, selon ces premières pages, l’humanité ne commence pas qu’avec le couple prédateur, Adam et Ève en Genèse 3, mais elle a aussi un autre commencement, ish et isha en Genèse 2, dont peuvent se prévaloir ceux qui fondent leur existence dans l’union et non dans l’exclusion*.

Le monde et le Royaume

Deux chapitres plus loin, on voit Dieu déjà désespérer de l’humain qu’il a créé : "Dieu vit que la malice de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que pensées mauvaises à longueur de journées" (Gn 6, 5).

Oui… mais il y a Noé ! Noé est "un homme juste, parfait parmi ceux de sa génération ; Noé marchait avec Dieu" (Gn 6, 9). Très vite, on voit apparaître dans la Bible la juxtaposition de ces deux réalités distinctes : "tous" et "un seul". "Un seul" renvoie aux grandes figures bibliques portées par des hommes et des femmes qui s’avancent seuls au combat — à deux, parfois — pour sauver la vie du plus grand nombre. Tels Moïse, David, Judith… et tant d’autres. "Tous", c’est "la multitude" qui, au mieux, se laisse conduire et, au pire, s’acharne à tuer celui qui vient pour la sauver. Deux logiques juxtaposées qui, bien plus tard dans les Évangiles, figureront "le monde" et "le Royaume". Deux façons de lire l’histoire des hommes et le destin du monde : l’une à partir de l’exclusion, et l’autre à partir de l’union.

Un seul, pour tous

L’union induit la participation. Le juste, citoyen du Royaume, est serviteur de ses proches, c'est-à-dire qu'il se soucie d'eux, en quelque sorte il les porte. Dans les paraboles évangéliques, le Royaume est présenté comme le levain qui fait lever toute la pâte, la plus petite des graines potagères qui devient un arbre où viennent s'abriter les oiseaux, la lampe qui éclaire toute la maison, etc.2

Le thème "un seul pour tous" n’est donc pas nouveau quand il apparaît dans la lettre de Paul que nous lisons aujourd’hui. Dans la logique de l’union fondée en Genèse 2, l’histoire humaine est lue dans la perspective de la participation : ce qui advient pour l’un, advient pour tous les autres.
Ainsi la mort a régné dans le monde, "même sur ceux qui n’avait pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam" (Rm 5, 14). La logique de la participation ne distingue pas celui qui a commis la faute de celui qui la subit. "La mort est passée dans tous les hommes, du fait que tous ont péché" (Rm 5, 12) : l’innocent est confondu avec le coupable pour que le coupable, étant confondu avec l’innocent, soit associé avec lui à la même justification. "Car, tout comme par la désobéissance d’un seul homme, la multitude a été constituée pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude est constituée juste" (Rm 5, 19).
Jésus seul

"Jésus seul" (Rm 5, 17). Là encore, l’expression n’est pas à lire dans la logique de l’exclusion mais dans celle de la participation initiée depuis le commencement3. À ce ministère du Christ Sauveur sont associés tous ceux qui, avec lui, en lui et par lui, dans tous les lieux et tous les temps du monde, sont identifiés au péché de leur peuple pour le conduire "à la justification qui donne la vie" (Rm 5, 18)4. S'identifier au péché de ses proches, c’est en éprouver la culpabilité sans la complicité, et pouvoir ainsi, en leur lieu et place, en demander pardon.
Aussi la culpabilité du pécheur diffère-t-elle radicalement de celle du juste car, chez l’un elle relève du constat, et chez l’autre elle est ministère.
Viviane de Montalembert 02 08
1. Pour un commentaire plus développé de ces chapitres 2 et 3 de la Genèse, on peut lire dans "Un homme, une femme et Dieu", Ph. Lefebvre et V. de Montalembert, IIIème partie, ch. 5 : "Une seule chair", p. 244-260.
2. cf les "paraboles du Royaume", dans l'Év. de Matthieu. Le levain : Mt 13, 23 ; le grain de sénevé : Mt 13, 31-32 ; la lampe : Mt 5, 15

3. Selon la 2° lettre à Timothée : "Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible à nos yeux, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s'est manifesté…" (Ti 1, 9-10).

4.Jésus lui-même est identifié au péché : "Celui qui n’a pas connu le péché, il [Dieu] l’a fait pour nous péché, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu" (2 Co 5, 21)

 

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :