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Philippe Pefebvre


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30ème Dimanche du Temps Ordinaire

Le publicain et le pharisien
Luc 18, 9-14


Quelques réflexions sur ce qu’on dit, et sur ce qui est dit vraiment.

Dans la méditation de ce dimanche que propose la petite revue "Prions en Église" du mois d'octobre, je lis cette phrase. Il est question de la louange et de la bénédiction que notre vie doit devenir : "(cela) suppose de savoir nous émerveiller des hauts faits de Dieu dans notre vie personnelle et celle de l'humanité. Or cet émerveillement n'est-il pas le fruit d'un décentrement de soi, qui commence par la reconnaissance de notre misère et le souvenir d'un Autre à implorer ?"
Selon un style fréquent dans ces billets de "Prions en Église" (écrits par une ermite bénédictine), une question écrasante est posée, et on a l'impression qu'on ne peut répondre que "oui, sans doute : l’émerveillement, le décentrement et le reste". La question prend au collet, elle contient tant de grands mots et brasse d'un coup tant de réalités à faire ou à ne pas faire, qu'on rend les armes : "c'est comme vous dites". En fait, si jamais on répondait non ou qu'on demandait à y regarder de plus près, que se passerait-il ? Essayons : "non, ma sœur, peut-être que je ne suis pas d'accord". J'aimerais proposer quelques éléments de réflexion.

Notre passage d'aujourd'hui est tiré de l'évangile de Luc. Au commencement de cet évangile, Marie entonne son Magnificat, elle dit : "Le Seigneur a fait pour moi des merveilles" (Luc 1, 49). De fait, dans toutes les phrases de la première partie de son chant, il y a le mot "moi". "Mon âme (= "l'âme de moi", en grec) magnifie de Seigneur", "mon esprit (= "l'esprit de moi") exulte", "il s'est penché sur l'humiliation de sa servante"*, "toutes les générations me diront bienheureuse", "le Puissant a fait pour moi des merveilles" (Luc 1, 46-49). Marie ne cesse de parler d'elle et de se mettre au centre de l'histoire : "toutes les générations parleront de moi".

"Émerveillement comme fruit d'un décentrement de soi" dit l'ermite bénédictine. Est-ce si vrai, est-ce toujours vrai, est-ce vrai pour tout le monde ? L'évangile du jour propose un discernement : l'attitude du pharisien, l'attitude du publicain. Tous deux au temple au même moment et chacun d'eux très différents l'un de l'autre. Alors, conformément à la Parole de Dieu, essayons d'élaborer un propos contrasté qui cherche à discerner. Un propos qui dénonce la suffisance des uns et éclaire la logique des autres, qui n'impose pas en tout cas une même "morale de l'histoire" pour tous.

Les chrétiens sont invités à reprendre le Magnificat chaque soir, en communion avec la Vierge et avec toutes les communautés religieuses du monde qui le font retentir lors de la liturgie des vêpres. Ce chant déploie un programme de vie avec Dieu. Avec Marie et comme elle, chacun peut enfin parler de soi, chacun peut enfin dire « moi » et « je ». Certains parmi nous ont souvent entendu des gens dire ces termes abusivement ; certains ont régulièrement été submergés par l'auto-affirmation de tyrans pleins d'eux-mêmes, en famille, au travail, dans différents groupes -religieux ou pas ; alors ils se méfient de l'usage du mot "moi".

Pourtant la Parole de Dieu annonce cette bonne nouvelle : il est possible de dire "moi", quand ce moi se révèle comme donné par Dieu, rempli de Dieu, manifestant Dieu. "Qui m'a vu a vu le Père" (Jean 14, 9) dit Jésus : le moi de Jésus, on le perçoit comme venu du Père, donné à chaque instant par le Père et offrant ainsi "une image visible du Dieu invisible" (Colossiens 1, 15).
Il faut résister à ceux qui s'arrogent le droit de dire "moi je" à tout bout de champ, comme une auto-proclamation de leur pouvoir. Mais cela ne signifie pas que les termes "moi" ou "je" soient désormais honnis et bannis. Pour beaucoup en effet être enfin centrés sur eux-mêmes et pouvoir dire "moi" et "je" constitue une victoire. Parce que c'est Dieu-avec-moi qui est manifesté : parler de soi et parler de Dieu devient tout un. "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" dit Paul pour sa part.

Marie chante sa propre personne, elle montre ensuite ce que fait Dieu des arrogants qui prétendaient remplir le monde de leur moi envahissant : il les disperse, les renverse, il les vide (Lc 1, 51-53).

Revenons à notre publicain du jour. Que dit-il à Dieu en se frappant la poitrine ? "Sois favorable à moi le pécheur" (Luc 18, 13 traduit littéralement). Le publicain dit "moi". À la différence du pharisien, dire "moi" est le début de son relèvement : il est un "moi", il a une consistance parce que Dieu est là, ce Dieu à qui il s'adresse. Auparavant, l'évangile a dit du pharisien qu'il "adressait à lui-même cette prière" (ce que l'on traduit de manière moins audacieuse par "il priait en lui-même"). Le pharisien dit ensuite : "je ne suis pas comme les autres". Bien vu : "je ne suis pas". Monsieur "Je-se-suis-pas" et monsieur "Moi-le-pécheur" sont au temple.

Quand Dieu révèle son nom à Moïse, "JE-SUIS-QUI-JE-SUIS (Exode 3, 14), il a dit aussi auparavant : "JE SUIS avec toi" (Exode 3, 12). Moïse a beaucoup de mal à dire "je" : "Qui suis-je pour aller vers Pharaon et faire sortir d'Égypte les fils d'Israël" (Exode 3, 11). Mais s'il parvient peu à peu à dire "je", c'est parce qu'il l'a d'abord entendu dans la bouche de Dieu. J'ose dire : "je", j'ose dire : "Je suis", parce que je sers le Dieu qui s'appelle "je suis". J'ose dire "je", parce que ce Dieu m'a dit : "je suis avec toi". Il m’a fait comprendre que son nom et le mien sont liés, que son moi et mon moi sont unis. Moi et lui, lui et moi : on ne conçoit pas l'un sans l'autre, ni l'autre sans l'un.

"Se décentrer de soi" pour s’émerveiller de Dieu ? disait la méditation dont nous sommes partis. Chez Moïse, Marie et tous ceux qui appartiennent au registre de vie où ils se tiennent, ce n'est pas le problème. "Le Seigneur a fait pour moi des merveilles" dit Marie. Quelles merveilles, entre autres ? Celle de pouvoir dire "moi" et "je" parce que cela le révèle et me révèle avec lui, par lui, en lui.

Se décentrer de soi ? Il s'agit plutôt de se décentrer de la question du décentrement de soi, qui est une manière de rester, encore et toujours, dans le problème du pharisien. Or, la vraie vie est ailleurs.

Philippe Lefebvre 10 07

* Dans le texte biblique, traditionnellement, les formules "ton serviteur", "ta servante" sont des manières polies de parler de soi devant un supérieur ou devant Dieu. "Alors ta servante s'est dit : il faut que je parle au roi" dit une veuve en venant demander justice au roi David (entendons : "je me suis dit"). Bien sûr l'évangile de Luc et de nombreux textes de l'Ancien Testament jouent sur les deux sens : Marie parle d'elle-même en employant le traditionnel "servante" et cette formule retrouve tout son sens, car Marie est vraiment au service du Seigneur.

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