Mot à Mot


Philippe Lefebvre

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SUITE…

 

 


4ème Dimanche de Carême
 
Le fils prodigue et son frère
Luc 15

Attention aux lectures qui statufient


L’évangile du fils prodigue : célèbre, bouleversant, certes. On a parfois tendance, malheureusement, à figer cette page. Les deux fils représenteraient ainsi à eux seuls toutes les attitudes possibles. On ne pourrait être qu’un grognon comme l’aîné ou qu’une tête légère comme le cadet. Le père de la parabole représenterait Dieu comme une totalité bisexuée, à la fois père juste et mère miséricordieuse ; l’interprétation rebattue du tableau de Rembrandt (« Le fils prodigue ») où le père passe pour avoir une main paternelle et une main maternelle s’est parfois imposée avec plus de force qu’un dogme.

Or, l’évangile lui-même suggère que, dans des situations identiques, il y a d’autres manières de vivre que celles des deux frères. Le père dit ainsi à son fils aîné : « Toi, tu es toujours avec moi et tout ce qui est mien est tien » (Luc 15, 31) ; il suggère ainsi le profil d’un fils qui partagerait joyeusement avec son père « tout honneur et toute gloire ». Jonathan, fils aîné de Saül, en est un exemple dans l’Ancien Testament. Il doit hériter du trône de son père et il dit que son père « ne fait rien de grand ou de petit sans le lui révéler » (1 Samuel 20, 2). Jonathan a, est, sait, tout ce que son père a, est, sait ; il est si heureux d’avoir tout cela en héritage qu’il le partage intégralement avec David, son ami.

Il peut également se trouver des fils qui partent loin de leur père, avec de l’argent à la clé, et qui ne font pas de ce départ une aventure individuelle sans lendemain. Ainsi en est-il du jeune Tobie que son vieux père, qui se dit au bord du trépas, envoie chercher une somme considérable qu’il a déposée chez un homme d’affaire pour que ce fils en soit désormais le détenteur. Tobie obéit généreusement sans faire de cette mission une occasion de rapine auto-centrée.

Un salut pour les grincheux

Bref, il y a diverses façons d’être un fils aîné qui doit hériter de son père ou un fils à papa qui fait sa route loin de la famille. Notre évangile nous présente donc deux manières d’être fils, fréquentes, mais pas exclusives. Et ces manières sont ici plutôt tristes, toutes les deux. Les garçons en question ne s’avèrent ni l’un ni l’autre des gens ouverts à la vie donnée ni des hommes heureux d’avoir à dire merci à quelqu’un. L’un est un renfrogné bosseur, l’autre un renfrogné noceur.

La pédagogie et la bonne nouvelle de la parabole est de nous montrer que Dieu trace un chemin, même pour un être centré sur soi, qui n’entrera pas de soi-même dans la joie du Père. Il est demandé au moins ne pas dire non, faute de dire franchement oui ; au moins de renoncer à ses ressassements, faute d’entrer pleinement dans la nouveauté vivifiante du don joyeux.

Joie et fête : seules préoccupations du père


Est-ce que le cadet se sent vraiment pécheur, une fois qu’il a brûlé son argent ? Ce n'est pas vraiment son premier souci. Il part plutôt du constat qu'il manque de tout, alors qu'il pourrait jouir de l’abondance chez son père. Aussi se fabrique-t-il un petit scénario à dire : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi". Quand son père est auprès de lui le couvrant de baisers, il commence à réciter la leçon mise au point : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi". Très vite le père l'interrompt, il est tout au bonheur de retrouver son fils en vie, la question d’un péché à pardonner n’est déjà plus de mise. Il ne s’agit désormais pour lui que de fête, de repas, de joie. C’est la joie du père qui fait entrer son fils dans la béatitude de la maison.

Une parabole pour les jamais-contents

Cette parabole s'adresse spécialement aux Pharisiens en embuscade, qui –vient de dire l’Ecriture (Luc 15, 2)– « murmurent » en voyant le salut joyeux que le Christ apporte à beaucoup. Elle s’adresse à tous ceux qui ne sont jamais contents. Jésus leur enseigne ceci par cette histoire des deux frères : même si vous râlez, même si vous ne voulez pas entrer franchement dans le bonheur d'être fils du Père, au moins revenez au Père. Même cahin-caha, même sans vraie joie, revenez, dites des phrases toutes faites comme le fils prodigue, mais dites enfin quelque chose à Dieu. Ne vous racornissez pas en cuisant et recuisant votre hargne. Ne restez pas en dehors du périmètre de Dieu, parce que vous allez en mourir définitivement un de ces jours.

Tout plutôt que de rester loin du Père

Le fils prodigue n’est pas du genre « flambeur sympathique ». C'est un type assez terne. Son fameux repentir est en fait une manière de penser à son avantage. Quand son père accourt vers lui, cela ne change rien à ce qu’il a prévu, il n'a aucune émotion qui submergerait tout en lui et il continue à débiter la petite supplique qu'il a fabriquée. Mais enfin il est revenu. Et il peut être entraîné dans la joie du Père. Cela se fait parce qu'il n'a plus rien. Il est allé au bout de ce dont il était capable. Il a constaté qu'il ne tenait rien, que la vie échappe de tous les côtés. Il a vu que son intérêt était de revenir à son père : c'est donc cela qu'il choisit. Et tant mieux. Loin du père, il était mort ; il vaut mieux qu'il revienne pour être en vie. Il était perdu : au moins qu'il se rapproche de la terre des vivants, et Dieu fera les derniers pas que ce fils ne parviendrait pas, lui, à faire.

Le frère aîné n'a pas fait l'expérience de tout perdre. Pourtant il pouvait faire une autre expérience tout aussi fondamentale : reconnaître qu’il reçoit tout de son père, royalement, et pour cela lui dire, fût-ce entre les dents, un merci. Ce serait là une autre manière de revenir à son père et de déclencher sa joie. Mais non : il ne veut être redevable à personne. A son père, jamais il ne dit père, il lui lance seulement à la tête « ton fils » pour désigner son frère. Il ne veut pas d’interlocuteur et ne prend l’initiative de la parole que quand il s’adresse à un de ses serviteurs (Luc 15, 26). Un homme impeccable (il n’a jamais désobéi ni fait la bringue : Luc 15, 29), mais fermé, lisse, centré sur la colère d’être là.

Jésus le Fils


La parabole des deux fils est redoutable. Elle parle à ceux qui n’ont comme monde que leur avantage personnel ; elle dit sans ambages que même là il y a un chemin vers la vie, mais qu’il faut l’emprunter rapidement sous peine de mort certaine.

Jésus manifeste qu’il est un fils aîné heureux, reconnaissant, débordant de la joie de venir du Père et de retourner à lui : « Tout ce qui est à moi est à toi » lui a dit le Père (Jean 17, 10), comme le père le dit dans la parabole à son aîné (Luc 15, 31). Jésus est aussi un fils dissipateur : il prodigue à ceux qui l’acceptent tout ce que le Père lui a donné. Juste après la parabole du fils prodigue, vient celle du gérant qui dilapide les biens de son maître ; c’est exactement ce que fait le Christ : donner la vie en surabondance puisqu’elle vient, intarissablement, du Père.

Fils aîné avec le Père, fils cadet riche du fabuleux héritage paternel. Il n’y a pas que des façons tristes d’assumer ces destins superbes : Jésus les assume en sa personne, dans la joie.
Philippe Lefebvre 03 07

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