Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

 

 

Épiphanie
 
Les mages, nos frères
Matthieu 2, 1-12


Les païens dans l'histoire sainte


Selon le début de l'évangile de Luc, ce qui permet à Jésus de naître à Bethléem conformément aux Écritures, c'est le recensement organisé par le pouvoir romain (Luc 2, 1-7). Au début de l'évangile de Matthieu, ceux qui savent qu'un roi est né, qui viennent à Jérusalem et se retrouvent bientôt à Bethléem, à quelques kilomètres de là, sont des mages, des étrangers, des païens. Grâce à eux, nous apprenons de la part des spécialistes en Écriture sainte, que c'est bien à Bethléem que le messie doit naître (cf Michée 5, 1 cité en Matthieu 2, 6).

Dieu vit et agit dans les événements, dans les sociétés, même les plus apparemment éloignés de lui. Il vit et parle chez des hommes auxquels on ne penserait pas spontanément. Étonnants ces mages qui viennent de loin, qui cherchent celui qu'il faut chercher ! Ils occasionnent même un grand remue-ménage théologique : les scribes et les grands-prêtres se mettent à relire Michée.

La tradition biblique des mages

On ne sait pas grand-chose de ces hommes. Leur art semble fait d'un mélange, fréquent dans l'Antiquité, d'astronomie et d'astrologie : il s'agit d'établir une géographie du ciel, de discerner les constellations, mais aussi de les lire comme autant de signes, d'annonces, de présages —ce qui peut donner lieu à toutes sortes de bizarreries.

Des mages, il y en a dans l'Ancien Testament et ils ne sont jamais vraiment présentés en bonne part. Dans la Genèse, Pharaon, qui a fait des songes étranges, en demande l'interprétation à ses mages (Genèse 41). Plus tard, un autre Pharaon dans l'Exode est entouré de mages qui tentent de réaliser des prodiges aussi éclatants que ceux de Moïse et Aaron (Exode 7-8). Nabuchodonosor, roi de Babel, après le songe de la grande statue, réunit ses mages pour qu'ils lui en donnent le sens ; mais aucun n'y parvient, sauf Daniel que l'on fait venir finalement (Daniel 2). Voici donc le genre de personnes qui débarquent aujourd'hui à Jérusalem : un peu savants, un peu sorciers, un peu voyants.

Comme toujours dans la Bible, les réalités les plus suspectes, les plus alarmantes, sont réquisitionnées par Dieu comme les lieux où il se manifeste. Rien qui ne lui échappe ; pas de réalité parallèle ou dégoutante où il ne serait pas. Non seulement il s'y trouve, mais il s'y fait connaître.

Les mages accomplissent l'Écriture

Il n'y a donc pas de dérive absolue qui nous éloignerait toujours plus de Dieu : Dieu est en tout, partout. Les faits qui semblent bien loin de lui, il arrive qu'ils deviennent une occasion privilégiée pour que Dieu parle et dise les choses les plus essentielles.

Nos frères les mages ne sont donc pas de pauvres gars à qui Dieu a parlé obscurément et qui arrivent à formuler quelques banalités recevables pour les honnêtes gens. Non : avec leurs moyens contestables et inquiétants, ces hommes ont retrouvé une grande vérité biblique. Au commencement, Dieu a créé les astres dans le ciel pour qu'ils servent de signes, pour marquer les époques, les fêtes (les "rendez-vous" dit exactement le texte de Genèse 1, 14). Éh bien les mages sont au rendez-vous. Ce qu'ils cherchent dans les astres, nul ne le sait au juste, mais en tout cas ils cherchent quelque chose ou quelqu'un.

Car c'est une autre proposition biblique que ces mages ont aussi trouvée : on ne fait pas d'analyses du ciel par pur désir de science ou de maîtrise : les astres, si éloignés soient-ils, renvoient toujours à des personnes. La science de ciel permet de lire la réalité personnelle de la terre. "Ta descendance, dit Dieu à Abraham, sera comme les étoiles du ciel" (Genèse 15, 5). Dans la Genèse, Joseph rêve que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternent devant lui (Genèse 37, 9). Jacob, à la fin de la Genèse, demande d'ailleurs la bénédiction des cieux d'en haut sur la tête de Joseph (Genèse 49, 25). Plus tard, un mage païen, Balaam verra une étoile sortir du peuple de Jacob et en fera une prophétie (Nombres 24, 17).

Est-ce cette même étoile, liée à un peuple et à un homme, que les mages d'Orient ont vue aujourd'hui ? Peut-être bien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que voyant un astre, ils ont trouvé la piste d'un homme, d'un roi inconnu. Le cosmos fait connaître un homme et par un homme le cosmos est connu. La bénédiction d'en haut descend sur un être, et c'est cela qui donne au monde en retour ses vraies dimensions, qui le rend lisible et familier (voir Genèse 49, 22-26).

Les mages théologiens

Par les mages, nous voyons se dessiner deux royaumes. Le royaume qu'ils représentent, tout païens qu'ils soient, est celui de Dieu : ils cherchent la vérité, la pressentent, se mettent en route pour l'atteindre, prennent des risques, s'informent ; ils n'épargnent rien pour la trouver et l'acceptent avec grande joie quand ils la voient : un enfant avec sa mère. A l'opposé, Hérode et ses théologiens sont troublés. Ils connaissent la Parole de Dieu, celle en particulier qui annoncent qu'un fils naîtra à Bethléem de Juda, mais cela ne change rien pour eux. La prophétie est réduite par eux à l'état d'information, utile pour gérer le pouvoir et ses crises.

Les mages sont les vrais théologiens : ils sont au bon endroit, au bon moment, et nous y emmènent. Ils ne commettent aucune erreur : quand ils cherchent le roi des Juifs à Jérusalem, ils ne se sont pas trompés de station, ils prophétisent. Une trentaine d'années avant que Jésus n'entre dans son règne, ils annoncent déjà ce que la fin de l'évangile présentera : Jésus est bien roi à Jérusalem. L'autorité administrative mettra même ce titre au dessus de sa croix (Matthieu 27, 37). Un roi paradoxal, dira-t-on : tout aussi paradoxal que cette première vénération royale de la part de mages païens.

Être à Dieu

L'appartenance à Dieu n'est jamais vraiment ce que l'on croit. Hérode, roi des Juifs, ne pense qu'à tuer et à maintenir son emprise sur le pays. Pourtant, il s'appuie sur des croyants, des spécialistes de la Bible. Des païens aux sciences suspectes arrivent à Jérusalem, et ce sont eux qui contribuent à manifester le Roi des rois.

Dire cela, est-ce du relativisme ? Faut-il croire que tout est permis, que l'on peut faire n'importe quoi et que Dieu fera avec ? La question ne se pose ainsi que pour ceux qui sont tentés de faire n'importe quoi. Pour les autres, quelles que soient leurs appartenances et leurs apparences, c'est la lumière de la vérité qui les guide et ils ne feront pas fausse route.

Les mages nous aident aujourd'hui à lire la réalité à la lumière de celui qui s'est intitulé "l'étoile radieuse du matin" (Apocalypse 22, 16) : le Christ.

Philippe Lefebvre 01 07

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