Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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SUITE…

 

 
L'heure du Père
Jean 12, 20-27

"Parmi les Grecs qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu durant la Pâque, quelques-uns abordèrent Philippe qui était de Bethsaïde en Galilée. Ils lui firent cette demande : “Nous voudrions voir Jésus.” Philippe va le dire à André ; et tous deux vont le dire à Jésus. Alors Jésus leur déclare : “L'heure est venue pour le Fils de l'homme d'être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. Maintenant, je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : “Père, délivre-moi de cette heure ?” -Mais non ! C'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci !”"
"Est-ce que je vais dire : “Père, délivre-moi de cette heure ?” Mais non : c'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci”".

"L'heure vient et elle est là"

Tous les évangiles sont centrés sur la passion et la résurrection. L'évangile selon s. Jean d'une manière particulière parce que sans cesse y revient la mention de l'heure. On a l'impression d'un compte à rebours. "Mon heure n'est pas encore venue ?" demande Jésus au début de l'évangile (Jean 2, 4) ; cela se passe quand sa mère, aux noces de Cana, le propulse au milieu de la scène publique. "L'heure vient et déjà elle est là" dit Jésus à la Samaritaine qui cherche Dieu et un homme (Jean 4, 21). Aujourd'hui des étrangers, des Grecs, cherchent à voir Jésus : "L'heure est venue" répond alors Jésus.

Toutes les étapes de la vie de Jésus amènent à cette heure cruciale où il va "passer de ce monde au Père" (Jean 13, 1). Tout est récapitulé et contribue à faire de cette heure un temps plein à craquer de l'expérience du monde. À Cana Jésus a fait couler le vin de la joie, en Samarie il a rencontré une femme enthousiasmante, maintenant à Jérusalem il se montre à des étrangers qui viennent de loin. À chaque heure, Jésus entre plus profondément dans l'heure, l'heure du Père. Il se charge de toutes les rencontres qu'un homme peut faire dans une vie, il collectionne toutes les heures qu'il a vécues, pour les rassembler dans cette heure où il va tout remettre au Père.

Passage à l'heure du Père

Et cette heure du Père n'est pas facile à envisager. Jésus évoque la possibilité de la refuser : "Père, délivre-moi de cette heure". Mais c'est pourtant cette heure qui est à vivre. Parce qu'il faut démontrer que la vie d'un homme n'est pas perdue. Toutes les heures qui la constituent se retrouvent récapitulées, ordonnées, dans la main du Père. Toutes ont été habitées par le Père, lestées par l'Esprit envoyé par le Père ; toutes ont acquis une consistance, toutes ont façonné la chair, toutes ont contribué à ajuster notre heure au cadran du Père.

L'heure du Père, c'est quand il n'y a plus de décalage horaire entre le temps du Père et le temps de notre chair. Quand les deux tempos (ou tempi) coïncident.

C'est cette mise en phase définitive que l'on désigne dans les évangiles par l'expression : "passion, mort et résurrection". Quand notre temps incarné, alourdi de tout notre vécu quel qu'il soit, est absolument en adéquation avec le temps de Dieu. Toutes nos heures difficiles, compliquées, perdues, agitées, trop rapides, trop lentes apparaissent alors, simplement, dans leur douce éternité. C'est ce que vit le bandit crucifié à côté de Jésus : sa vie ravagée passe en quelques secondes à l'heure d'été du Paradis (Luc 23, 39-43).

L'heure du Père dans mon existence

Quand Jésus parle de son heure qui vient, il n'évoque pas une tragédie qui lui serait personnelle. Il met des mots sur l'expérience que connaissent tous ceux qui sont ouverts à la vie. Tout être qui circule en ce monde comme un vivant et pas comme un zombie sait qu'il marche vers son heure. Une période où il sera acculé, mis en cause, où toutes les heures de sa vie sembleront n'avoir aucun sens ; une période pourtant où tout sera justifié, où toutes les pendules seront remises à l'heure et sonneront juste.

Avant de parvenir à son heure, Jésus a déjà connu des heures d'accusation, d'hostilité. Il connaît donc l'enjeu. Sa passion qui s'avance, son procès, sa mort vont porter à l'accomplissement toutes ces prises à partie épisodiques. Comme cela arrive dans une existence : les multiples épisodes où l'on est en porte-à-faux avec les logiques ambiantes, où l'on est mal vu, mal venu, culminent un jour dans une "affaire" plus précise, plus menaçante. L'heure vient. C'est l'heure où les choix qu'on a fait à tâtons auparavant deviennent des choix délibérés. On risque sa peau, sa réputation, son poste, son image de marque, son avenir, sa crédibilité, mais on sait en même temps qu'on n'aurait pas pu éviter cet affrontement décisif. Il faut que ça passe ou que ça casse.

Et notre foi, c'est de croire que ça passe. À l'heure où Jésus passe de ce monde à son Père, il atteste que rien n'est perdu de nos vies. "Celui qui se détache de sa vie en ce monde la garde pour la vie éternelle" : se détacher n'est pas un renoncement stoïcien au monde ; c'est savoir que je n'ai pas à lutter éternellement pour sauver ma vie. Le Père est là, et un jour son heure sonne : c'est Lui qui me dit qu'il assure ma vie. L'Esprit qu'il a envoyé depuis toujours a glorifié ma vie et elle en sera encore glorifiée.

L'heure du Père : un régime de vie

Est-ce une façon de dire que tout finit par s'arranger ? Non : pas de platitude ! Jésus meurt bel et bien sur la croix et il est mis au tombeau où il demeure trois jours durant. Le Père est-il vraiment à l'heure ? Quand Jésus est crucifié et que les passants lui disent de descendre sur l'heure si vraiment il est Fils du Père, faut-il les croire ? Le Père n'aurait-il pas pu empêcher cela à temps ?

L'heure du Père ne vient pas comme un happy end, à la manière de la cavalerie qui arrive in extremis. C'est l'heure où les apparences n'ont plus cours. Oui, on continue à connaître les vicissitudes de l'existence et beaucoup peuvent être trompés par ces dehors peu reluisants. Mais les vivants ne s'y trompent pas. Comme le dit Paul : "On nous dit mourants et nous voici bien vivants, on nous dit attristés, nous qui nous réjouissons toujours" (2 Corinthiens 6, 9-10).

L'heure du Père, c'est quand je n'ai plus de doute sur qui tient ma vie : je sais que le Père glorifie ma chair en la faisant passer au fil des heures de la mort à la vie.

Philippe Lefebvre 04 06

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