Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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De même que le serpent de bronze…
Jean 3, 14
"De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle" (Jean 3,14)

Les serpents du désert

Le serpent de bronze. Jésus fait ici allusion à un épisode qui date du temps où le peuple marchait au désert, épisode raconté dans le Livre des Nombres (21, 4-9). À cette époque, voici que le peuple se met une fois de plus à murmurer contre Dieu, contre Moïse : on a faim, on a soif, on en a assez de ce que Dieu donne chaque jour, on n'aurait pas dû quitter l'Égypte… Le train-train quotidien, quoi. Et là Dieu ne supporte plus. Les gens râlent tout le temps et ne prennent jamais en compte ce que leur Seigneur fait pour eux. Alors Dieu envoie "des serpents brûlants" qui mordent bon nombre d'entre eux. Coup classique alors : le peuple panique, se repent, va trouver Moïse pour qu'il fasse quelque chose et celui-ci intercède. Dieu donne à Moïse un antidote : "Fais-toi un serpent brûlant et mets-le sur une hampe ; quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie" (Nombres 21, 8).

Voilà bien la manière de Dieu : "Le serpent vous mord ? Regardez le serpent". Il ne s'agit pas d'éviter ce qui nous tue ou nous fait peur ; nous allons au contraire le regarder, l'envisager, et cela sera bénéfique. Le lieu qui me tue est aussi le lieu qui me sauve.

Ce serpent de bronze accroché sur un mât rappelle encore le serpent du début enroulé sur un arbre. En écoutant ses démons, le peuple au désert rejoue la scène de Genèse 3 : parler et penser sans Dieu, ignorer délibérément ce que Dieu donne, et se faire à la place son cinéma : on était mieux sous l'occupation soviétique des Égyptiens. "Vous voulez le règne du serpent ?" semble dire Dieu, "eh bien, voici des serpents !"

Comment devenir un serpent

Depuis le début, la Bible délimite un lieu : là où la tentation est la plus forte, là vient la délivrance ; là où Dieu est mis en cause, là Dieu persiste, il demeure, il affleure. Bien plus, il assume toutes les formes par lesquelles la tentation s'exprime. Le serpent insinue que Dieu ne donne pas, ne sauve pas : que faire ? S'approprier le serpent, le regarder, voire même le devenir. "Devenez donc intelligents comme les serpents et intègres comme les colombes" dira un jour Jésus à ses disciples (Matthieu 10, 16).

Le critère qui différencie une situation d'une autre, un être d'un autre, c'est la présence de Dieu. Dieu a-t-il été convié, ou pas ? Un serpent-avec-Dieu sauve, un serpent-sans-Dieu tue. Il n'y a pas dans la Bible de "grammaire des symboles" simpliste, du genre : serpent = péché.

Un serpent dans les mains

L'image du serpent dans les branches revient à plusieurs reprises dans la Bible. En voici quelques exemples. Quand Moïse s'approche du buisson ardent, il entend la voix de Dieu (Exode 3-4). Le Seigneur l'envoie auprès du peuple des Hébreux, afin que Moïse les fasse sortir d'Égypte. Réticences de Moïse : je ne sais pas parler, et puis le peuple ne va pas m'écouter, etc. Dieu lui demande alors de jeter par terre son bâton, et le bâton devient serpent. Puis il ordonne à Moïse de saisir ce serpent dans sa main, et le reptile redevient bâton (Exode 4, 1-5). Ce qui terrorisait Moïse devient, quand il le prend sur l'ordre de Dieu, la marque même de son autorité. Le bâton de Moïse sera en effet le signe que Moïse est bien envoyé par Dieu (c'est sans doute l'ancêtre de la crosse des évêques). Quand Moïse brandira cette simple branche aménagée en canne, il fera des merveilles (Exode 7, 15-18… Exode 14, 16…). La branche et le serpent sont une seule et même réalité dans sa main. On comprend que Moïse intercède quand des serpents mordent le peuple ; il a l'habitude de cette réalité du serpent dompté, de la forme de mort transformée en moyen d'action vivifiante.

Aaron, frère de Moïse, premier grand-prêtre d'Israël, possède un bâton qui connaît semblable destin. Dieu commande à Aaron de jeter son bâton sur le sol et celui-ci devient un reptile terrifiant que Dieu utilise pour montrer sa force aux magiciens d'Égypte (Exode 7, 1-13). Bien plus, le bâton d'Aaron redeviendra un jour l'arbre qu'il était : déposé devant Dieu il fleurit, et désigne son propriétaire comme le prêtre que Dieu s'est choisi (Nombres 17, 16-26).

Quand Dieu est appelé au cœur même de la tentation et de la mort, alors le serpent cuisant devient branche en fleurs, sceptre de chef, arbre qui guérit.

Paul et la vipère

Avant d'arriver à Rome, l'apôtre Paul connaît un naufrage lors d'une violente tempête. Tout l'équipage, pour qui il a intercédé, est sauvé avec lui (Actes des Apôtres 27). Tous se retrouvent sur le rivage de Malte. Et là Paul apporte une brassée de bois sec pour alimenter un feu, pour que tout le monde se réchauffe et se sèche. Or, une vipère était cachée dans les branches ; dès elle sent le feu, elle sort du fagot et mord Paul au passage. Celui-ci se contente de la secouer pour la faire tomber, et rien de fâcheux ne lui arrive (Actes 28, 1-6). Le serpent lové dans les branches a perdu son pouvoir nocif ; il ne fait que signaler Paul comme prophète, comme chef, disons plus : comme fils dont la vie, dans le Fils, est plus forte que tout.

"Ils prendront dans leurs mains des serpents" dit Jésus ressuscité pour authentifier la mission de tous ses disciples à venir (Marc 16, 18). Il renvoie ainsi, entre autres, à l'histoire de Moïse et d'Aaron : le disciple qui marche au nom du Seigneur verra les lieux les plus venimeux pour lui devenir lieux de son triomphe.

La croix et le serpent

"De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé". Jésus annonce sa crucifixion comme une "scène primitive" de tentation mortelle transfigurée en rendez-vous de gloire. Il y a bien un serpent dans un arbre, il y a bien des femmes à ses pieds qui écoutent ; mais l'arbre est la croix, le serpent est le Fils, et les femmes sont les témoins de la vie du Père qui lui est donnée.
Philippe Lefebvre 03 06

 

=> NOTE : serpent poison, serpent remède

Le caducée des pharmaciens représente un bâton entouré d'un serpent (parfois de deux). C'est un ancien "sigle", venu de la mythologie grecque, qui a sans doute "résonné bibliquement" dans les pays chrétiens. En grec, pharmakon signifie à la fois venin et médicament. Le même produit, bien dosé par un spécialiste, peut vous guérir, ou bien vous tuer s'il est donné en trop grande quantité. Le pharmacien est celui qui fait que les poisons servent paradoxalement au salut des patients. Si vous ne voyez pas de croix dans une rue, regardez l'enseigne des pharmacies, cela signifie la même chose : "de même que le serpent de bronze…"

Dans la France ancienne, le mois de février était très important : c'est le temps de la sortie de l'hiver et de la venue du printemps. Le cerf perd ses bois : on disait qu'il a "les cornes à val" (= les cornes en chute). C'est ce qui a donné le mot carnaval. Les anciens pensaient que le cerf avalait alors un serpent : cela déclenchait en son corps un mouvement très puissant de purge et de remise à neuf. Mais le cerf devait beaucoup boire pour que le poison fasse son effet, sans toutefois devenir mortel. De fait, les cerfs boivent avidement (cf psaume 41, 1 : "comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche, mon Dieu"). Voir sur tout cela l'excellent livre de l'historienne Anne Lombard-Jourdan, Aux origines de Carnaval. Un dieu gaulois ancêtre des rois de France, préface de J. Le Goff, éditions Odile Jacob, 2005 (27 €).

L'Église a repris cette tradition gauloise à date fort ancienne. Le carnaval est le jour qui précède le Carême, et cette sainte quarantaine est le temps où les fidèles assument tout ce qu'ils sont en ingurgitant la purge divine : ils boivent plus avidement que d'habitude la Parole du Seigneur. Il s'agit de malaxer Dieu à tout notre être pour qu'il tire parti de tout et en fasse du bien, de la santé, du salut. L'Église ancienne a souvent représenté le Christ comme cerf qui se régénère au printemps (carême-Pâques) et nous entraîne dans le même mouvement.

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