Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

Dans la même série

Le tombeau Jn 20, 1-9 jpbo

Un peuple naît Jn 20, 1-9 pl

Femme, pourquoi pleures-tu ? Jn 20,11-13 vm

Mettre la main… Jn 20, 19-31 jpbo

Un Christ crucifié 1 Co, 22-25 vm

 

Du même auteur

Le publcain et le pharisien Lc 18, 9-14

Craquements et mutation Lc 21, 5-19

Jour de fouette Jn 2, 13-16

Le serpent de bronze Jn 3, 14

La femme adultère Jn 8, 1-11

SUITE… 

 

 

1er dimanche de Carême B

Un nouveau départ

Marc 1, 12-15

"Jésus venait d'être baptisé. Aussitôt l'Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. Après l'arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait: “Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle” (Mc 1, 12-15)

Vol au-dessus de la création

Le début de l'évangile de Marc est un survol en hélicoptère : on voit le désert où un homme, Jean-Baptiste, proclame, et puis le Jourdain où ce même homme baptise, et puis enfin le ciel qui s'ouvre lorsque Jean plonge Jésus dans les eaux. On a la même prise de vue que dans la première page de la Bible : le ciel, l'eau, la terre sèche, ces grands domaines de la création.

Jésus a donc été baptisé par Jean (Marc 1, 9-11). L'Esprit est descendu sur lui sous la forme d'une colombe. Au commencement, l'Esprit planait sur les eaux (Genèse 1, 2); ensuite, lors de ce nouveau commencement qu'a été l'après-déluge, une colombe envoyée par Noé hors de l'arche a fait aussi des allées et venues au-dessus des eaux; elle a finalement apporté la bonne nouvelle qu'un monde nouveau émergeait (Genèse 8, 8-12). L'Esprit et la colombe font bon ménage depuis longtemps; ils annoncent un monde prêt à éclore. Au début de notre évangile, tout nous dit donc que nous sommes à un nouveau départ.

Jésus au désert, c'est Adam, le nouvel Adam qui reprend tout depuis le commencement —sans perdre Dieu en route cette fois. Pourquoi Jésus fait-il cela ? Pour nous redonner le goût du commencement. Il passe quarante jours au désert pour nous inviter à le rejoindre. Quarante jours offerts pour recommencer avec lui. Si on estime avoir une vie marquée par les faux départs, voici un vrai départ possible. Dieu n'est pas avare de commencements pour ceux qui sont partants.

Quarante jours de cure

Les quarante jours sont comme une cure. Lors d'une cure, il faut un peu de temps pour s'y mettre, pour s'habituer. Voici donc une cure pour réhabituer notre chair à Dieu de manière consciente, délibérée, sans se poser de questions superflues. Quand on s'engage pour une cure, on la fait d'abord; on verra ensuite pour l'estimation. Plus précisément, la cure appelée carême est spécialisée dans ceci : réapprendre qu'il y a Dieu au commencement. Dieu est celui qui a voulu ma vie, qui m'a créé, qui m'aime et qui demeure présent à ma chair. Le carême est une cure thermale qui commence par une nouvelle plongée dans les eaux du baptême avec Jésus pour redécouvrir le Père au commencement.

Ce n'est donc pas le péché qui inaugure ma vie, ni ma faiblesse ni mes manques ni mes blessures. Ce qui est au commencement de moi, de toi, de nous tous, c'est Dieu, c'est l'Esprit que le Père fait descendre sur nous. Cela change tout : nous ne sommes pas fondamentalement des êtres en état de manque permanent qui auraient uniquement besoin d'être colmatés, pansés, rafistolés. Nous sommes des hommes et des femmes qui commencent par du plein, non par du vide. Le début de l'évangile de Marc nous ramène au commencement pour nous redire ce que Dieu dit dès l'origine : c'est la vie donnée qui est première, qui nous fonde et nous leste.

Le satan démasqué

Il y en a un qui essaie de ruiner tout cela : le satan. Il remet en cause Dieu comme créateur, il cherche à humilier la chair créée en la faisant passer pour un élément fragile et sans avenir. Alors Jésus, le nouvel Adam, va se confronter au satan, comme cela s'est passé dans les débuts de notre histoire (cf Genèse 3). On croit parfois que Jésus est exposé au diable et qu'il devrait faire ses preuves devant lui; c'est donner bien de l'importance au satan. En fait, c'est le satan qui est réquisitionné pour être démasqué. Le Carême suit le mardi gras, le dernier jour où l'on peut se masquer : après cela, bas les masques !

Qu'est-ce que signifie que le diable tente ? Il essaie de faire croire qu'il n'y a pas de Père à l'origine, que la vie est trop fragile pour continuer. Jésus est seul, dans un désert : est-il vraiment un Fils dont le Père s'occupe? N'est-il pas abandonné aux portes de l'inanition dans cette région sans eau et sans nourriture ?

Et pendant quarante jours, Jésus manifeste que, contre toute apparence, le Père est là. Même dans un lieu inhospitalier où l'on pourrait mourir, on ne meurt pas en fait. La vie est donnée, l'Esprit vivifie la chair. Dans ce début d'évangile, le mystère de la passion et de la résurrection est déjà évoqué.
Et on le voit tout de suite : ce qui repousse l'ennemi, ce ne sont pas des exorcismes de derrière les fagots ni des dons impressionnants : c'est la sereine présence du Fils, sûr de son Père; c'est la présence de tous ceux qui acceptent d'être avec lui, assurés de la vie du Père contre toutes les apparences.

La création autour du Fils

Le monde s'ordonne autour du Fils. Il est homme, entouré d'animaux, et servi par les anges. Tous les registres de la création faits depuis le commencement se trouvent manifestés. Cela ne veut pas dire qu'il y a un ordre intangible et que chacun doit rester à sa place. Dieu n'est-il pas venu dans notre chair humaine ? Mais justement, aucun mouvement, aucune exploration du créé ne se fait sans Dieu. Le diable fait tout le contraire : il veut être tout, partout, tout le temps, de son propre chef. Il ne tient pas en place. Et nous le savons bien : dès que le diable qui est un ange cherche à parler comme les humains, il se fait bête. Genèse 3 ne présente le satan que comme un serpent.

Le Père, source de compréhension

Face à l'agitation démente du diable, Jésus montre un principe d'économie. Le meilleur moyen d'entrer en connivence avec tout être créé, c'est, comme on l'a dit, de renouer avec le Père : comme il est à l'origine de tous, il permet à ceux qui le connaissent de pressentir toute vie venue de lui dans sa multiplicité. Il n'y a ainsi pas d'hommes plus différents que Jean-Baptiste et Jésus : par leurs habitats, leurs vêtements, leur nourriture, leurs tempéraments, leurs styles, ils sont extrêmement contrastés. Pourtant Jésus peut faire un stage dans le monde de Jean, le désert. Le Père qui conduit Jean conduit aussi Jésus : leurs chemins apparemment opposés ont une origine commune. Les deux collaborent et chacun comprend le monde de l'autre. Quand on part des blessures et des fautes, on a tendance à dire : "il m'arrive cela : tu ne peux pas comprendre"; quand on part de Dieu comme commencement et origine de l'immense diversité des êtres, on perçoit quelque chose des personnes les plus diverses. L'Esprit qui est donné fait plonger dans une réalité plus profonde qui nous apparente.

Le commencement est accomplissement

"Les temps sont accomplis" proclame Jésus après sa cure désertique. Selon la Bible, dès que l'on embrasse la richesse du commencement, on entre dans l'accomplissement. En fait, la fin, l'achèvement sont les noms que l'on donne au commencement dès lors qu'on le reçoit comme ce temps de Dieu qui nous inaugure. "Les temps sont accomplis", autrement dit : "Ça y est. On peut y aller, vivre, traverser, puisque la Vie vient de Dieu". Le Père m'a voulu, dans le Fils ma chair est viable, par l'Esprit je me déploie et j'avance dans le désert où il semblait ne plus y avoir de chemin.

Dès le début c'est donc un évangile, une bonne nouvelle que Jésus annonce: la vie tient bon, elle a plus d'un tour dans son sac, elle n'a pas dit son dernier mot.

Tout commence, et on ne commencera pas sans toi.

Philippe Lefebvre 03 06

LA LETTRE
vous informe
de l'actualité de
LaCourDieu.com

Votre courriel :