Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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Dimanche des Rameaux

Passion de Jésus-Christ

Matthieu 26, 14-27, 66

LE GRAND RÉCIT DE LA PASSION du Christ que nous lisons aujourd'hui n'est pas une pièce de musée. Il a été écrit pour éclairer le parcours de ceux parmi nous qui, voulant donner la vie autour d'eux, ne récoltent qu'incompréhensions, hostilités, mépris. Ce texte présente un itinéraire typique qui aide à comprendre beaucoup d'autres chemins : il évoque le parcours d'une personne, le Christ, qui est dans la plénitude du don de soi, du souci pour les autres, et qui ne reçoit en retour que l'abandon des proches, l'accusation, la condamnation. Et pourtant, ce n'est pas un itinéraire absurde : le Christ et tous ceux qui lui ressemblent de par le monde ont raison d'aller jusqu'au bout. Ils ne se trompent pas quand ils témoignent de la vie, quand ils refusent de se laisser impressionner par les menaces. Ils restent fidèles à leur inspiration la plus profonde —ce que Jésus appelle "faire la volonté du Père".

La passion et la résurrection du Christ résument toute la vie de Jésus. Elles résument aussi les vies de tous ceux avant lui qui ont suivi un chemin de vie alors que leurs entourages voulaient les éliminer pour continuer à vivoter dans leurs petits mondes. Souvenons-nous de Joseph dans la Genèse que ses frères ont vendu comme esclave en Égypte. Il les retrouve bien des années plus tard ; il est alors devenu en Égypte un ministre qui fait tout pour que le peuple mange en un temps de famine. Joseph dit à ses frères : "Ne vous tourmentez pas de ce que vous m'avez vendu ici ; car c'est pour procurer la vie que Dieu m'a envoyé en avant de vous (…). Ce n'est pas vous qui m'avez envoyé ici, mais Dieu" (Genèse 45, 5.8). Joseph a toujours voulu le bien au nom de Dieu pour ceux qui l'entourent, et comme il le dira encore : "Dieu a fait tourner en bien tout le mal que (ses frères) avaient médité" (Genèse 50, 20).

Voilà ce que nous allons célébrer et méditer pendant cette Semaine sainte : le peuple de ceux et celles qui accueillent pleinement la vie, qui la promeuvent, qui désirent la partager coûte que coûte. Ces gens-là sont souvent mal compris, mal perçus. Ils manifestent un tel goût pour la vie, une telle volonté de donner et de se donner qu'ils semblent étranges, étrangers, à leurs proches. Dans la Genèse, la bande des frères se méfie depuis toujours de Joseph qui parle de Dieu et raconte ses rêves pleins de sens (Genèse 37). De même quand Jésus se met à parler à ses compatriotes de Nazareth, ceux-ci deviennent vite furieux : "Pour qui se prend-il, ce Jésus. On connaît sa famille : qu'il soit comme tout le monde" (Luc 4, 16-30).

Mais non : celui ou celle qui sait que la vie vient de plus loin que nous, qu'elle ne peut se fabriquer ni se maîtriser, qu'elle est un don précieux, ceux-là ne peuvent pas vivre comme tout le monde. Et ils vont vite se heurter à la malveillance, voire à la fureur de leurs voisins. Commencent alors leur chemin de croix, leur calvaire. On déforme leurs propos, on fait semblant de ne pas les comprendre, on les rétrograde, on les menace, on cherche à les brimer, à les briser. Mais ils ne renoncent pas à ce qu'ils sont, ils ne dérogent pas à leur volonté de donner.

La passion du Christ résume donc le parcours de bien des gens qui nous écoutent aujourd'hui, de bien des personnes cachées qui n'auront jamais les honneurs des médias. Le Christ s'avance cette semaine en compagnie de toutes ces personnalités souveraines, de la même trempe que lui et qui travaillent à la vie dans des milieux réticents et offensifs.

On peut citer cette femme tutsie au Rwanda, qu'évoque le journaliste et écrivain Jean Hatzfeld : elle nourrissait secrètement de jeunes hutus en fuite ; elle a fini par être tuée par son propre mari, un massacreur de hutus. On peut citer telle autre femme de notre connaissance qui, aux côtés d'un mari invivable et brutal, traverse les manipulations et les humiliations qu'il lui impose et résiste au jour le jour, digne et jamais dupe.

La passion du Christ, c'est la passion connue ou inconnue de beaucoup. Ces chemins de croix, redisons-le, ne sont pas du non-sens. Ils inscrivent dans ce monde une autre logique que celle du pouvoir et de la domination ; ils enracinent dans la chair de ceux qui les parcourent la présence même de Dieu. Dieu est présent sur cette terre dans le corps de ceux et celles qui, croyants ou pas, résistent à tout ce qui bafoue l'humain et travaillent à honorer la vie contre vents et marées. En voyant ces gens-là, on voit le Christ. En regardant le Christ, on aperçoit ces gens-là. Ils sont le Peuple de Dieu, les enfant de Dieu dispersés et aujourd'hui rassemblés dans le corps du Christ souffrant et déjà triomphant.

Leurs corps broyés et humiliés fait corps avec le corps broyé et humilié du Christ , ce corps qu'il donne souverainement pour la vie de tous.

Philippe Lefebvre 03 08
 
*Ce texte est également édité, dans une version réduite et modifiée, sur le site dominicain : http://www.retraitedanslaville.org/

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