Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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SUITE… 

 

 


Lundi Saint
 
Jésus et Marie de Béthanie
Jean 12, 1-11

UN HOMME ET UNE FEMME ENTRENT DANS LA SEMAINE SAINTE

Trois des quatre évangélistes mentionnent l'onction de Jésus par une femme, une semaine avant la Pâque : Matthieu 26, Marc 14 et Jean 12. La venue de cette femme, le geste qu'elle accomplit ne relèvent pas d'un petit surplus émotionnel au moment où le drame va commencer. Ils contribuent bien plutôt à la "grande entrée" selon un terme des liturgies orientales : l'Époux va "entrer dans sa gloire" (Luc 24, 26) par sa passion, sa croix et sa résurrection, et cet Époux ne s'y avance pas sans une Épouse à ses côtés. Jésus, "fils d'Adam, fils de Dieu" (Luc 3, 38), accomplit les noces de l'Agneau ; une femme, "chair de sa chair" (cf Genèse 2, 23), est présente pour témoigner de sa chair d'homme qui va passer de la mort à la Vie.

Jean précise que cette femme qui donne l'onction se nomme Marie, du village de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare. Est-elle la même Marie que celle qui surviendra au matin de Pâques près du tombeau et que le texte appelle alors Marie de Magdala ? Une partie de la tradition suggère que les deux mentions désignent une seule et même femme ; bien des commentateurs modernes affirment que ce sont deux femmes différentes. La réponse réside dans cette incertitude : que ce soit la même femme ou deux différentes, en tout cas l'Époux n'est pas seul lors des étapes cruciales de son parcours. La place de l'Épouse ne constitue en rien un poste réservé à une élue qui aurait le privilège exclusif d'accompagner le Christ : toute femme qui le désire peut demeurer en cette place. Que ce soit la Samaritaine qui comprend qui est le Christ et participe ainsi au mystère de sa Présence (Jean 4), que ce soit Marie de Béthanie (Jean 12) ou les femmes au pied de la croix (Jean 19, 25) ou encore Marie de Magdala (Jean 20), toute femme est appelée à rejoindre l'Époux qui vient, à témoigner dans sa chair à elle de sa chair à lui, de sa vie immortelle.

Marie de Béthanie situe notre attention sur la chair ; elle-même est évoquée par son corps (ses cheveux), par ses gestes forts, charnels : onction et frottement vigoureux. Elle nous convie ainsi à nous approcher du corps du Christ, ce corps qui va occuper la place centrale. Le mot christ (ou messie) désigne celui qui est oint, et l'onction se fait au moyen d'une huile parfumée (cf 1 Samuel 10, 1 ; 16, 12-13). Les seules fois dans les évangiles où Jésus est marqué d'une telle substance, c'est par des femmes qu'il l'est. De même dans l'Ancien Testament, quand David qui a reçu en privé l'onction de messie s'avance publiquement, des femmes le révèlent et le célèbrent (1 Samuel 18, 6-7).

Jésus reprendra peu de temps après le geste de Marie : il lavera les pieds de ses disciples et les essuiera avec vigueur (Jean 13, 4-12). Au centre de l'évangile de Jean, figurent donc une femme, Marie, qui baigne de parfum les pieds d'un homme pour manifester son corps de Fils, d'Époux et de Christ, et puis cet homme, Jésus, qui lave les pieds des siens afin qu'ils "aient part" (Jean 13, 8) à sa dignité que Marie a manifestée à Béthanie. Le Peuple de Dieu naît ainsi : de rencontres personnelles et sexuées. Une femme nous emmène vers un homme, qui est le Fils de l'Homme, et celui-ci associe des hommes à sa gloire (Jean 12 et 13). Toute la dynamique du matin de Pâque est ici annoncée : Jésus rencontre Marie de Magdala, puis il envoie Marie vers ceux qu'il appelle désormais ses frères parce qu'ils ont le même Père que lui (Jean 20).

Judas dénonce durement le geste de Marie, sans même faire mention d'elle. Ses propos illustrent une des pires accusations : celle qui est faite pour des motifs religieux et humanitaires ; le prix du parfum aurait pu sponsoriser un Resto du cœur. Marie, mise en cause pour de pieuses raisons, anticipe là encore ce que Jésus subira bientôt : être condamné au nom de la religion. En ce début de semaine sainte, un homme et une femme unis manifestent comment la chair traverse l'accusation et la férocité du monde pour apparaître dans son éternelle beauté. Une homme et une femme "à l'image de Dieu selon sa ressemblance" (Genèse 1, 26).
Philippe Lefebre 03 08
*Ce texte est également édité, en version abrégée et légèrement modifiée, sur le site dominicain : http://www.retraitedanslaville.org/

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