Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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Mardi saint
 
Judas et Jésus
Jean 13, 21-33. 36-38

 
Concernant Judas, il arrive qu'on ne lise pas, qu'on n'écoute pas les textes évangéliques qui parlent de lui, tant on les appréhende. Judas cristallise des questions qui fâchent. En voici quelques exemples : est-il le jouet d'une prédestination terrible ? N'est-il pas la victime de l'histoire : il attendait un messie politique et il aurait été déçu par Jésus ? Ne peut-on discerner en lui une faiblesse inhérente à toute foi : bien sûr, il a trahi Jésus, mais tout le monde n'en fait-il pas autant tôt ou tard ?

Mille hypothèses fleurissent ainsi sur Judas, qui témoignent de bien des angoisses chez ceux qui les échafaudent et chez ceux qui y adhèrent. On peut résumer ainsi les angoisses de fond : Dieu serait-il injuste en désignant Judas comme l'exécuteur d'une basse besogne, qui disqualifie son auteur tout en étant nécessaire au parcours du Christ ? Y a-t-il un Judas qui sommeille en chacun —en moi— et qui, à tout moment, pourrait se réveiller ? Ces questions et les peurs qui les produisent sont légitimes. L'important est qu'elles ne tournent pas au ressassement ou à la manipulation. Pour éviter cela, relisons les évangiles, demandons à l'Esprit de sagesse de nous éclairer.

En ayant établi des relations avec des disciples, Jésus a pris les risques que comportent tous rapports humains. Parmi ceux qu'on fréquente, il arrive que l'un vous trahisse, qu'un autre préfère dire, quand les choses se gâtent, qu'il ne vous connaît pas. Être incarné, c'est aussi connaître les défections et les désertions de proches. Le Christ a vécu ces difficultés depuis le jour où il a commencé à parler publiquement (cf Luc 4, 16-30). Bien des hypothèses d'hier ou d'aujourd'hui qui cherchent à disculper Judas ou à atténuer sa responsabilité sont en fait des sauve-qui-peut : on tente d'échapper au fait que la vie relationnelle est parfois un lieu d'épreuve. Le peuple de Dieu qui débute autour de Jésus (l'assemblée des disciples) n'échappe pas à cette réalité.

Et puis c'est une manière de ne pas prendre Judas au sérieux. Jésus, lui, respecte les choix des uns et des autres. Personne à ses yeux n'est une marionnette, agitée par des mécanismes de l'hérédité ou de la société. Judas a eu des années de vie commune avec le Christ, il a entendu ses paroles et ses réponses, il a guéri en son nom des malades et proclamé la bonne nouvelle du Royaume (cf Marc 6, 7-13…). Judas n'est pas la victime d'un système ni un éternel exclu ni une brebis galeuse. Le fait est qu'il a choisi de livrer son maître. Reconnaissons-lui ce pouvoir de décision.

Quand il y a eu acte de violence d'une personne envers une autre, c'est d'abord la personne qui a subi l'abus qui est en droit de parler et de qualifier son abuseur. Plutôt que d'inventer des élucubrations sur Judas, regardons et écoutons Jésus qui subit la trahison. Il ne se pose ni en victime ni en dupe. Il sait ce que Judas fomente et lui demande de faire vite. Il a envers lui un geste, une parole, un regard. Par cela, il contraint Judas à demeurer dans l'humanité. Beaucoup de bourreaux, dans des massacres collectifs comme au Rwanda ou dans des viols commis à proximité de nous, disent qu'ils ont accompli leurs actes mécaniquement ou hors des cadres d'une relation humaine (ils ont fait en sorte de ne pas croiser le regard de leurs victimes). Jésus brise ce vertige de l'inhumain : Judas, parce que Jésus s'adresse à lui, reste un homme. Que Satan entre en lui peut sembler une phrase dure. Elle indique la gravité de l'acte (Pierre est semblablement appelé Satan par Jésus dans une circonstance apparemment moins dramatique : Matthieu 16, 23), mais aussi le fait qu'il demeure bien "quelqu'un" en qui Satan entre.

En fait, il ne s'agit pas de traiter du "problème Judas" en dehors du Christ. C'est la présence du Christ pour qui tout devient chemin vers le Père qui donne la mesure des réalités ambiantes. Si l'on s'interroge sur soi ("Ne suis-je pas un Judas, ne vais-je pas le devenir, tant soit peu ?"), qu'on en débatte avec le Christ. Il ne sert à rien de quêter des interprétations "cools" qui feraient finalement de Judas un brave type — et pourraient éventuellement s'appliquer aussi à nous. C'est dans la fréquentation du Christ, dans la lumière de l'Esprit que chacun apprend qui il est et pour quoi il agit. Tel est le peuple de Dieu : non un paquet de clones répondant aux mêmes slogans, mais une assemblée d'hommes et de femmes où chacun tire sa vérité originale de Dieu.
Philippe Lefebvre 03 08
*Ce texte est également édité, en version abrégée et légèrement modifiée, sur le site dominicain : http://www.retraitedanslaville.org/

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