Mot à Mot


Philippe Lefebvre

 

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1 Co, 22-25 vm


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SUITE… 

 

Mercredi saint
Paroles de l'extrême
Matthieu 26, 14-25

"Malheur à cet homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Mieux eût valu pour lui qu'il ne fût pas né, cet homme-là". En ce soir de la passion, tout est extrême : Jésus donne son corps en nourriture pour la vie, Judas vend le corps de son maître pour qu'il soit mis à mort. Les paroles échangées pendant ces moments sont à la hauteur de la situation : extrêmes. Jésus parle donc dans le registre qu'exige sa passion qui commence.

La passion est pour beaucoup une occasion de "dépersonnaliser" les êtres. Les uns et les autres mettent en avant de grandes entités impersonnelles : le judaïsme, la société, l'empire de Rome, la religion. Des groupes vont et viennent : Anciens, Pharisiens, Romains, disciples, gardes. Les responsabilités semblent ainsi se dissoudre dans la masse des grandes structures, des lobbies, de l'Histoire. Quant à Jésus, on cherchera à lui enlever toute personnalité : n'est-il pas un condamné comme les autres, crucifié avec deux autres larrons de son acabit ? Un de ces Juifs agités entre lesquels le pouvoir romain ne fait pas de différence ? D'ailleurs les humiliations physiques font en sorte qu'il perde toute apparence humaine. Pour qu'un meurtre décidé par plusieurs puisse s'accomplir, on fait souvent en sorte que ce ne soit de la faute de personne.

Or, Jésus résiste à ce mouvement. Sa parole reste personnelle et s'adresse à quelqu'un. Judas ne s'y trompe pas qui se sait interpellé et demande : "Serait-ce moi, Rabbi ?". De même Jésus s'adressera à Pilate, au grand-prêtre. Quand la tendance générale est à la dissolution de tous dans un collectif diffus, une parole adressée résonne comme violente. Elle est en fait vitale : elle maintient l'échange personnalisé.

Jésus s'adresse à Judas. Matthieu est le seul évangéliste qui parle ensuite du repentir de Judas. Ce dernier va trouver alors les prêtres et les Anciens, mais ces religieux personnages le laisseront seul avec son désespoir. Judas se pendra. Qu'est-ce que Judas a pu se dire dans ces moments terribles ? On en sait rien, mais son suicide le dit : "Malheur à moi ! Je ne dois plus vivre, je suis de trop". Or, c'est là le propos de Jésus : "Malheur à cet homme… Mieux vaudrait qu'il ne soit pas né". Jésus dit préventivement le type de propos qui ont accablé Judas au moment de son suicide. Même habité par ces paroles, Judas n'a pas été seul : un autre, le Christ, a prononcé ces mots avant lui, avec lui.

En les disant, Jésus ne les tire pas de lui-même. Ils ont déjà été prononcés par des amis de Dieu : Job, au comble du malheur, criait qu'il aurait voulu mourir dès la naissance (Job 3) et Jérémie maudissait le jour où il avait été conçu (Jérémie 20, 14-18). Ces paroles extrêmes ont été dites devant Dieu, par des serviteurs de Dieu, englués dans des situations horribles. Jésus les reprend parce qu'elles ont déjà été habitées par des hommes de Dieu qui ont eu l'audace de les lancer au Seigneur comme à leur interlocuteur. Bientôt Jésus en croix reprendra aussi des paroles extrêmes qu'un célèbre psalmiste a osé écrire et proposer comme prière ; il criera : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (psaume 22, 2). Les paroles extrêmes du désespoir extrême, Jésus les fait siennes. Elles deviennent, elles aussi, paroles du Fils au Père. Il n'y a plus un extrême dans nos vies et dans nos paroles qui ne soit visité par le Christ, qui ne puise être exprimé par Lui. Culpabilité totale, désespoir sans limite : en ce jour, le Christ assume et dit tout.

Mystérieusement, avant que Jésus ne meure suspendu au bois de la croix, Judas est mort aussi suspendu à une corde. La passion nous le montre : aucun être perdu aux confins de l'humain, du dicible, du faisable, n'est seul. Le Christ s'approche de tout, de tous, de tout et profère toute parole.
 
Philippe Lefebvre 03 08
*Ce texte estégalement édité, en version abrégée et légèrement modifiée, sur le site dominicain : http://www.retraitedanslaville.org/

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