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Philippe Lefebvre

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SUITE…

 

 

 

 

Dimanche de Pâques B

“Elles ne dirent rien à personne.”
Marc 16, 1-8


Note historique sur la "finale de Marc"


Initialement, l'évangile de Marc s'arrête sur ce qui correspond aujourd'hui au verset 8 du chapitre 16 : "(Les femmes) sortirent et s'enfuirent du tombeau : un tremblement et une stupeur les tenaient en effet. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur".

Cette fin énigmatique, qui refuse même de conclure, a déconcerté les lecteurs dès les premières générations chrétiennes. Des mains anonymes ont alors proposé deux finales qui semblaient plus dignes de ce nom : l'une constitue un "bouclage" rapide de l'évangile, l'autre, plus longue, poursuit le récit laissé en suspens. La finale courte dit ceci : "Or, tout ce qui leur avait été ordonné, elles l'annoncèrent de manière brève à ceux qui étaient autour de Pierre. Après cela, Jésus lui-même envoya par eux, du levant jusqu'au couchant, la sacrée et incorruptible proclamation1du salut éternel. Amen". Quant à la finale longue, elle correspond aux versets 9 à 20 de nos traductions actuelles : les apparitions de Jésus ressuscité, l'envoi en mission des apôtres, la session du Christ à la droite de Dieu.

Cette finale longue a sans doute été rédigée au 2è s. de notre ère pour clore l'évangile de manière moins abrupte et pour correspondre aux récits donnés par les autres évangiles. Elle est écrite dans un style nettement différent de celui qu'on trouve auparavant en Marc. Cette disparité avec le reste de l'évangile, les inadéquations que l'ajout de cette finale longue introduit dans le texte2 sont des faits connus depuis l'Antiquité chrétienne. Quand s. Jérôme traduit la Bible en latin à la fin du 4è s. et au début du 5è (ce qui donnera la Vulgate), il connaît le problème, mais choisit de maintenir la finale longue après notre verset 8. Les églises ont pris l'habitude d'accepter et de lire cette addition. Le concile de Trente (16ème s.) se fonde sur cette habitude, inspirée par l'Esprit saint, pour inclure la finale longue de Marc dans les Écritures canoniques ; le concile ne se prononce cependant pas sur l'origine de cette addition.

La Parole non cadrée d'avance

Ainsi donc, la forme la plus ancienne de l'évangile se terminait sur un silence : "elles ne dirent rien à personne : elles avaient peur en effet ". Le "jeune homme" que les femmes viennent de rencontrer au tombeau leur a bien demandé de dire aux disciples que Jésus "les précède en Galilée comme il le leur a dit", pourtant les femmes se taisent.

Souvenons-nous des premières phrases de l'évangile de Marc : "Commencement de l'évangile de Jésus-Christ, comme il est écrit chez le prophète Isaïe : Voici que j'envoie mon messager devant moi…" (Marc 1, 1-2). L'évangile est inauguré par la parole d'un prophète qui a été dite et mise par écrit bien des siècles avant le Christ ; cet évangile s'achève par une parole que les femmes n'ont pas encore dite. Chez Marc, la parole sort des cadres attendus : elle était proférée bien avant qu'on ne croie (Marc 1), ou bien elle est gardée dans le silence et on ne nous dira pas comment ce silence a été rompu (Marc 16). "Ne croyez pas, semble nous dire Marc, que l'évangile soit totalement tributaire d'une époque, complètement dépendant de ceux qui sont censés l'annoncer, ne croyez pas que vous pourrez le suivre à la trace, de manière exhaustive, par une enquête historique ou sociologique. L'évangile possède sa force propre, son mystère ; il est vivant".

L'inéluctable poussée de l'évangile

Doit-on conclure qu'il n'y a rien à faire, rien à dire, que la bonne nouvelle fait inéluctablement son chemin ? Eh bien oui, d'une certaine manière : on pourrait l'affirmer sur la base de quelques expressions propres à cet évangile. Ainsi le Royaume de Dieu vient-il, nous dit Jésus, comme la moisson dans un champ ensemencé : "que (le paysan) dorme ou qu'il se lève, de nuit et de jour, la semence pousse et grandit : comment ? Il ne le sait pas. La terre, de son propre mouvement, produit du fruit…" (Marc 4, 27-28). Nous avons besoin d'entendre de tels propos ; ils guérissent de la tendance au passéisme : autrefois, l'évangile aurait été entendu, maintenant il ne le serait plus… L'évangile de Marc insiste au contraire sur le fait que l'annonce, foncièrement, n'est pas conditionnée ; elle se fait, elle fructifie. L'évangile est lui-même une force de résurrection : Isaïe parlait un demi-millénaire au moins avant Jésus, mais sa parole est déjà évangile ; les femmes qui allèrent au tombeau se taisent, mais l'évangile nous est parvenu. Rien ne l'a jamais arrêté, ni les oubliettes de l'histoire, ni le tombeau du silence.

Faut-il, oui ou non, porter l'évangile ?

Et pourtant, l'évangile vient à nous par des témoins qui l'ont annoncé. Il n'est en rien une impression diffuse qui émergerait sans raison chez tel ou tel. Il est vraiment une parole que des êtres ont entendue, à laquelle ils ont acquiescé, qu'ils ont choisi de proclamer. L'évangile est toujours "personnalisé", porté par une personne. Paradoxe, dira-t-on : "l'évangile se propage quoi qu'il arrive, mais il lui faudrait quand même des hérauts ?" Dans ce paradoxe s'ajuste en fait tout ce qui constitue le monde des personnes : une authentique relation entre personnes n'est pas établie sur le besoin impérieux que l'on aurait les uns des autres, mais sur l'acquiescement libre de chacun. L'évangile n'est pas une pauvre petite chose pour laquelle il faut trouver des transmetteurs sans lesquels il ne pourrait plus vivre ; il se propose et "quiconque a des oreilles pour entendre, qu'il entende" (Marc 4, 23).

D'abord se taire

Ainsi donc, la Bonne Nouvelle3 va son chemin toute seule, mais en même temps elle se cherche des témoins qui la porteront "au monde entier" (Marc 14, 9). Ce paradoxe se décline en beaucoup d'autres. Par exemple, en celui-ci : annoncer l'évangile, c'est d'abord se taire. Que ce soit par ascèse personnelle ou par incapacité de faire autrement, le silence inaugural a toujours du bon chez Marc. Il rompt les enchaînements trop rapides entre les causes et les effets : j'ai vu ceci, j'ai entendu cela, alors je le transmets à d'autres. C'est cette immédiateté dont il faut sortir. Voir, entendre, comprendre : tout cela ne s'improvise pas ; mettre en mots ce que l'on a compris, c'est là une autre étape encore dont nul ne peut se prétendre le spécialiste.

Dans l'évangile de Marc, on le sait, Jésus répète un refrain qu'aucun autre évangile ne souligne à ce point : "Ne dites à personne ce que vous avez vu". Que ce soit aux démons qui crient qu'ils connaissent Jésus, aux gens qu'il guérit miraculeusement, aux apôtres qui l'ont vu transfiguré, Jésus enjoint -avec parfois des paroles dures- de ne rien dire pour l'heure4. Rien de ce que fait le Christ, rien de ce qui se manifeste de lui ne saurait être l'objet d'une information. Il ne suffit pas d'avoir vu "quelque chose" et de pouvoir le redire à d'autres pour que l'on puisse parler d'évangile, de transmission, de parole. Le témoin véritable doit plonger d'abord dans le mystère du Christ, dont le baptême est la figure liminaire : le corps immergé réapparaît et Celui qui parle alors et fonde toute parole à venir est le Père (Marc 1, 9-11). Il est des disciples qui apprennent ce cheminement de fils, dans le silence fécond ; il est aussi des gens, venus d'on ne sait où, qui l'ont déjà appris. Citons-en quelques exemples.

Des femmes

La fin de l'évangile de Marc jalonne notre route par quelques femmes à contempler. Vient d'abord la veuve qui jette dans le tronc du temple ses deux piécettes qui constituent "tout ce qu'elle a, sa vie tout entière" (Marc 12, 44). J'ai déjà commenté ici ce bref passage. Cette mendiante, invisible pour tout le monde, ressemble intimement à Dieu : lui aussi a tout donné en donnant son Fils et l'Esprit. Dans l'enceinte du temple, Jésus ramène les regards, qui s'égaraient à admirer les riches donateurs, vers cette veuve ; dans le silence de son abjection sociale, elle proclame tout ce qui est à comprendre : le don total et totalement inaperçu par la plupart.

Ensuite, au tout début de la semaine de la passion, alors qu'il est à Béthanie, une femme vient verser sur sa tête un parfum très précieux. Elle est rabrouée par ceux qui étaient là et qui invoquent des raisons de bienfaisance charitable. Là encore, Jésus traverse le rideau des bonnes raisons alléguées : cette femme anonyme et silencieuse a fait le seul geste qu'il fallait accomplir en cette occasion. "Partout où sera proclamé l'Évangile -au monde entier- ce qu'elle a fait sera aussi raconté, comme un mémorial d'elle" (Marc 14, 9). J'ai aussi commenté récemment ce passage sur ce site. C'est dans ce texte que Jésus annonce officiellement que l'évangile devra être annoncé à toute la création (si l'on exclut l'addition finale, postérieure à l'évangile).

Enfin au jour de la résurrection, des femmes venues au tombeau rencontrent un mystérieux jeune homme vêtu de blanc qui leur dit d'aller annoncer aux disciples que Jésus les précède en Galilée. Dans ce jalonnement par les femmes de cette fin d'évangile, elles ont donc une place structurante. La veuve silencieuse, la parfumeuse qui ne dit mot nous ont mis sur le bon chemin : ces femmes du matin de Pâque inaugureront la prédication par le silence. Ce silence n'est pas absence de parole ; il est entrée plénière dans le mystère à vivre et à connaître.

Peur, tremblement, stupeur

Mais, dira-t-on, ces femmes ne semblent pas du tout entrer dans un quelconque mystère ; elles fuient bien plutôt le lieu d'une expérience qui les a bouleversées et terrorisées : un tombeau, un corps absent, un homme surprenant qui les a abordées.

Le vocabulaire qui évoque leur peur doit être noté soigneusement : "les avaient saisies tremblement et stupeur". Ce dernier mot se dit en grec ekstasis (qui a donné extase en français, avec un sens qu'une certaine mystique développera bien plus tard). Et puis, "elles avaient peur".

Le terme ekstasis n'est pas un terme si courant. Il est inauguré dans la Septante5 dans deux passages essentiels. En Genèse 2, Dieu fait tomber sur Adam "une torpeur" : c'est la traduction habituelle que l'on donne au terme hébreu (tardémah) que la Septante traduit par "ekstasis". Ekstasis, cela désigne en grec "le fait de se trouver (stasis) hors (ek) de soi". Adam, à qui Dieu prélève une côte pour la "bâtir en femme" (Genèse 2, 22), ne coïncide plus avec lui-même : au sens propre, quelque chose de lui (une côte) a été enlevé hors de lui ; bientôt une femme, une "aide" amenée par Dieu, va lui être présentée ; par elle, placée "en face de lui" (cf. Genèse 2, 18 et 20), il va se dire pour la première fois (Genèse 2, 23). L'eskstasis est une expérience intense de révélation, de nouveauté radicale qui nécessite que l'on perde ses repères antérieures —comme le disait Paul Beauchamp, lors de la création de la femme, "Adam perd connaissance".

On retrouve cette expérience en Genèse 15, un texte souvent mis en relation, pour de multiples raisons, avec Genèse 2. Dans ce chapitre, Abram rencontre Dieu en une expérience particulièrement intense. "Au coucher du soleil, une ekstasis6 tomba sur Abram, et voici qu'une grande peur obscure tomba sur lui" (Genèse 15, 12). Dieu fait alors une indéfectible alliance entre lui et Abram et il lui annonce une descendance abondante, alors qu'Abram est vieux et que sa femme est stérile.

La stupeur d'Abram (ekstasis) et la peur qui descend sur lui ont peut-être un écho dans la stupeur des femmes qui fuient du tombeau et dans la peur qui s'empare d'elle. Notons aussi au passage qu'elles sont prises par un tremblement : ce mot tremblement quand il apparaît en hébreu est souvent traduit en grec aussi par le mot ekstasis !

On retrouve encore cette mystérieuse "extase" en Genèse 27, 33 : Isaac a cru qu'il avait béni Ésaü son fils aîné et il comprend qu'il a en fait béni Jacob d'une bénédiction qu'il ne peut plus reprendre. Il en éprouve un tremblement (ekstasis dans la Septante), "un très grand tremblement" (ekstasis), répète le texte.

Ces manifestations physiques intenses indiquent depuis les débuts de la Bible que Dieu agit. Il est là, de manière inattendue, et va faire passer ceux dont il s'approche, dans un tout autre registre de réalité : une réalité dans laquelle il se manifeste comme présent, indéfectiblement présent, vivant et vrai.

Les femmes éprouvent stupeur (ekstasis), tremblement et peur. En ce matin du premier jour de la semaine, on aurait bien tort d'entendre ces indications selon une lecture sans mémoire biblique, qui ne procèderait que par banalités humiliantes ("les femmes ont peur de tout" etc). Dans le tombeau vide dont la pierre a été roulée, en présence du messager qui leur parle, elles entrent dans un nouveau régime de vie. Comme Adam, comme Abram, comme Isaac, elles se vident (un sens qu'amène ekstasis, "le fait d'être hors de soi") de leurs normes habituelles, elles entrent dans un silence dans lequel tout doit être recomposé, "reformaté", redit à nouveau frais.

Leur peur, leur "exstase", leur silence ont formé le terreau où l'évangile s'est implanté.

Philippe Lefebvre 04 09


1. Littéralement : "le sacré et incorruptible kérygme".

2. On peut citer, entre autres inadéquations, les deux versions concernant Marie-Madeleine : selon le texte de l'évangile "primitif", elle vient au tombeau avec d'autres femmes et demeure silencieuse et apeurée comme les autres, selon l'addition Jésus lui apparaît "à la première heure, le premier jour de la semaine" (Marc 16, 9).
3. L'évangile se confond presque, parfois, avec la Personne même du Christ. C'est ce que l'on peut comprendre dès le titre : "Évangile de Jésus-Christ" pourrait être traduit par "évangile qui est Jésus-Christ".

4. Voir Marc 1, 25, 34, 43-44 ; 3, 12 ; 5, 43 ; 7, 36 ; 8, 26 ; 9, 9.

5. La traduction grecque de la Bible hébraïque faite en milieu juif aux 3è-2è s. avant notre ère.

6. On a en hébreu le mot tardémah, comme en Genèse 2, 21.

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