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Philippe Lefebvre

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SUITE…

 

 

 

 

 

Jeudi de la 24ème semaine du Temps Ordinaire

Actualité de l'au-delà
Notes sur Luc 7, 36-50
"Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse… (Lc 7, 36-37)
 À ne considérer que le plan humain, Jésus a tout pour lui : il est un maître, un rabbi, qui a une certaine notoriété. Il est invité dans des milieux où la foi, la piété et la formation sérieuse sont à l’honneur. Alors pourquoi se laisse-t-il régulièrement entraîner dans des situations embarrassantes pour tout le monde ? Qu’une femme s’introduise dans un repas d’hommes, c’est une première erreur ; qu’elle y arbore les signes de ses activités répréhensibles (parfum, cheveux non cachés par un voile) ne fait que confirmer le malaise ; qu’elle persiste et signe au moyen de massages et de baisers publics : c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui "un très mauvais plan".

De quelle manière Jésus assume-t-il sa charge d’enseignant ? Comment se profile-t-il comme "grand prêtre", pour reprendre les termes de la lettre aux Hébreux ? En s’exposant. Il n’y a pas que les débats contradictoires qui vous exposent ni les mille épisodes des jalousies entre collègues. Avoir des fréquentations douteuses qui occasionnent des épisodes compromettants est une excellente méthode pour vous mettre à dos des pans entiers de relations flatteuses. C’est une habitude chez Jésus de se retrouver au milieu d’un cercle d’hommes avec une femme "problématique" à côté de lui.

Cette femme qui survient aujourd’hui "a beaucoup aimé" : elle est donc faite pour lui. Pas étonnant que ces deux-là se soient rencontrés. Ils font la paire. Leur entrevue publique est une vraie rencontre.

La parabole que Jésus prononce à l’attention de son hôte semble limpide : deux débiteurs sont en lice. Le premier doit cinq cents pièces et l’autre cinquante. A tous deux la dette est remise : le plus reconnaissant envers le créancier sera bien sûr le débiteur qui devait le plus (Lc 41-42). Et qui est, dans l’histoire qui nous occupe, le débiteur le plus accablé de dettes. Facile ! C’est la femme : une pécheresse qui a commis de "nombreux péchés". C’est à voir.

Interpréter ainsi revient à lire immédiatement la situation avec les lunettes du Pharisien, comme si cela allait de soi : le Pharisien n’aurait pas grand chose à se reprocher, tandis que la femme, elle, aurait un dossier de turpitudes à se faire pardonner. Ce serait encore un moyen de lire l’évangile, tout en l’évacuant, c’est-à-dire en en restant à l’avis évident-que-nous.partageons-tous du Pharisien. En fait, ce n’est pas vraiment ce que Jésus suggère . Cette femme en venant a pris des risques ; la présence de Jésus est pour elle un événement, une fête, un bouleversement. Pour Simon, la puissance invitante, Jésus est un personnage qu’il a invité par courtoisie professionnelle et qu’il commence à trouver un peu encombrant (il attire des gens peu glorieux), en tout cas crédité d’une réputation surfaite : il n’est pas prophète puisqu’il ne sait pas qui est cette femme.

Mais peut-être est-ce là la lourde dette qui l’accable sous ses airs de monsieur aux mains propres. Il a certes raison concernant cette femme, mais il n’est pas du tout dans la vérité. Elle est bien une pécheresse, mais justement : elle est là où il faut être, elle manifeste qui est Jésus. Ce dernier donne d’ailleurs à son hôte une sorte de cours de maintien selon le Royaume : il faut faire usage de ses cheveux, multiplier les baisers, verser des larmes et masser les pieds des gens. La chair vibrante, vivante, de cette femme révèle la chair de Jésus, qui vibre et vit à l’unisson. La femme a de nombreux péchés, ne lésinons pas ! Le pharisien n’en a qu’un seul qui pèse infiniment plus : il n’est pas là en cet instant, il n’y a pas part ; le bonheur de Jésus et de cette femme, il s’en est retranché.

L’application de la parabole peut donc totalement s’inverser, de même que les termes du pardon et de l’amour peuvent s’intervertir. Faut-il être pardonné pour aimer ou bien faut-il faire preuve de beaucoup d’amour pour être beaucoup pardonné ? Qui sont les endettés de la parabole, quel est la marche à suivre en matière de pardon : amour d’abord qui vous attire le pardon ou ordre inverse ? Ce sont là des discussions que l’on peut mener à perte de vues ; le genre de discussions de ce monde, où on s’énerve, on démontre, on ne convainc pas, on reprend la question, on se perd en conjectures. D’un côté donc les enchaînements de causes et d’effets, les baratins indéfinis ; de l’autre la rencontre, la présence où l’on n’a rien à prouver.

Une frontière ténue court donc dans cette scène de repas. Jésus et cette femme appartiennent à un registre de réalité dans lequel l’amour et le pardon s’anticipent l’un l’autre en permanence, les dettes les plus criantes y sont sans cesse épurées et deviennent plutôt des trésors intarissables. De l’autre côté de la frontière, bougonne le monde avec ses sempiternelles tergiversations, ses comparaisons, ses convenances. La frontière à portée de la main qui fait entrer dans le Royaume où vit Jésus et ceux qui le rencontrent, voilà ce que l’on appelle l’au-delà. C’est une idée profonde lancée un jour et travaillée par Viviane de Montalembert, lors de conversations à LaCourDieu. L’au-delà n’est pas une cloison qui s’ouvrira au moment de notre mort pour nous faire entrer dans un autre monde. Il est déjà là, chaque jour, dans tous les événements et amène toujours un discernement. Dans une même pièce, les partenaires d’une même situation apparaissent, pour qui sait voir et entendre, selon les appartenances qu’ils ont choisies. Un fil presque invisible, mais déterminant, figure des frontières inhabituelles entre les uns et les autres. Une autre géographie s’impose, au-delà des cadastres préfabriqués.

Philippe Lefebvre 09 09

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