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Philippe Lefebvre

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SUITE…

 

 

 

 

 

28ème dimanche du Temps Ordinaire

L'homme riche et son alibi
Marc 10, 17-27

"Jésus se mettait en route quand un homme accourut vers lui, se mit à genoux et lui demanda : "Bon maître, que dois-je fait pour avoir en héritage la vie éternelle ? " (Marc 10, 7)

La question de dernière minute
 
Voici une belle scène comme il en arrive, hier comme aujourd'hui. Après quelques heures de prédication, de discussion publique, de rencontres avec les gens, une personne accourt auprès du conférencier avant qu'il ne parte, pour lui poser une dernière question, décisive. Jésus a discuté avec les Pharisiens sur ce qu'est la relation d'un homme et d'une femme, il s'est opposé à eux avec panache. Il vient de prendre un bain de foule : les parents lui ont amené leurs enfants. Jésus les a bénis, embrassés, et a saisi l'occasion pour boucler son enseignement : "recevoir le Royaume à la manière d'un petit enfant". Voici donc maintenant la survenue de la personne — en l'occurrence un monsieur — qui n'a pas eu l'occasion ou n'a pas osé venir plus tôt, et qui, à la fin, n'y tenant plus, bondit pour récolter une parole de vie.

C'est un bon moment, un moment gratifiant comme on dit aujourd'hui, pour tout prédicateur. Tout ce qu'il a pu dire auparavant est en effet comme validé, consacré, par cette irruption de la dernière chance. Le prédicateur se dit : "Ma parole, ma présence, ont fait bouger quelque chose chez cet homme ; il ne faudra qu'une phrase pour récapituler toute sa vie, pour lui donner les mots définitifs qui vont le mettre en possession de son être". Et le prédicateur aime cet homme, tout de suite, comme un frère. Et puis, et puis, rien ne se passe vraiment. Là encore, hier comme aujourd'hui, c'est une situation courante, hélas.
 
Observance ou vie de fils ?
 
Oui, l'homme qui aborde Jésus est ardent, pieux, croyant. Depuis sa jeunesse, il vit les commandements. C'est un authentique Israélite, sans détour. Jésus et lui parlent la même langue : le décalogue. Or, comme le dit Paul par ailleurs, cette Loi que Jésus invoque d'emblée conduit toute pratique qui découle d'elle à son point extrême. Observer les commandements depuis sa jeunesse, à quoi cela mène-t-il ? À satisfaire à merveille des exigences incontournables ? C'est vrai que notre gars aujourd'hui a toujours tout bien fait. Qui le lui reprocherait ? Et comme tout homme zélé, il fait cette expérience que la simple observance de la Loi laisse un petit goût d'inaccompli. Une sorte de déprime due à une sensation de plafonnement.

Jésus lui propose alors la folie : vendre ce qu'il a, en donner l’argent à ceux qui en ont besoin, devenir riche désormais d'un trésor incorruptible, puis mettre un pied devant l'autre en ne sachant qu'une seule chose : ces pas aventureux sont mis dans les pas du Christ. Car, la voilà, l'alternative de la Loi : on bien elle conduit à la satisfaction, dans tous les sens du terme — et cette satisfaction laisse au fond insatisfait —, ou bien elle fait déboucher dans un autre registre de vie. Quel est-il ? Celui où Jésus évolue : la vie de Fils.

Qu'est-ce que Jésus enseigne à cet homme ? Que la Loi mène à la vie filiale. Elle éduque à ne pas régler ses affaires par soi-même, à ne pas essayer de sauver sa peau par ses propres forces. C'est pourquoi, selon cette Loi, on ne se venge pas, on ne vit pas au gré de passions auxquelles il faudrait répondre de son propre chef. On ne sauve pas sa vie soi-même, parce qu'un autre s'en charge : le Père. Ce Père propose dans les mille circonstances de l'existence quotidienne ses chemins originaux, inhabituels, pour sauver la vie des siens. On n'obéit pas à la Loi comme si cela constituait une fin en soi, on le fait pour découvrir concrètement le Père.
 
Encombrement
 
Or, le fait d'avoir des richesses, comme le fait d'observer la Loi, peut mener dans deux directions différentes. Ou bien on se croit le détenteur de sa vie : Dieu lui-même est considéré comme un bien que les pères ont légué et que l'on gère au mieux ; ou bien on entre dans sa plénitude de fils. Mais il s'agit d'une plénitude paradoxale : je peux vivre démuni parce que, en tout, le Père chaque jour m'envoie l'Esprit qui fraie un chemin avec ma collaboration attentive.

Il est une manière d'être riche (riche d'avoir, de savoir ou de pouvoir) qui ressemble à une certaine manière d'observer scrupuleusement la Loi : on se croit incontestable. "J'ai ce qu'il faut, je fais ce qu'il faut : que me reprocherait-on ?" La richesse devient un alibi, au sens propre de ce mot : un argument pour être ailleurs que là où il faut être. J'ai prêché un jour une retraite à des universitaires. Ils étaient tellement riches d'un savoir pléthorique que je ne pouvais en fait rien dire. Au moindre mot, ils pensaient à tel ou tel bouquin qui parlait du même sujet, demandaient des précisions de dates quand je citais un verset biblique, partaient sur des débats que telle idée que j’avais émise avaient jadis occasionnés. Bref, la richesse des connaissances n'était pas un atout pour être en éveil, mais bien un encombrement qui les empêchait d'être au rendez-vous.
 
Jésus conclut en regardant ses disciples : Tout cela, dit-il, "est impossible chez les hommes, mais pas chez Dieu. Tout en effet est possible chez Dieu". Cette phrase, elle court dans la Bible. Sa première occurrence se trouve en Genèse 18, 14 : les trois messagers venus annoncer à Abraham et Sara qu'ils auront un fils dans leur vieillesse concluent leur visite par ces mots. Et l'ange envoyé vers Marie pour lui annoncer qu'elle concevra un fils, elle qui ne connaît pas d'homme, se retire sur cette même assurance (Luc 1, 37). "À Dieu tout est possible" : cette sentence scelle l'avènement d'un fils. À bon entendeur, salut.

Philippe Lefebvre 10 09

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