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Philippe Lefebvre

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30ème Dimanche du Temps Ordinaire

Le pauvre et le pharisien
Luc 18, 9-14
 
Vantardise et vantardise
 
Le Pharisien se vante de lui-même et de sa pratique de manière éhontée. Mais Paul se vante lui aussi dans notre deuxième lecture (2 Tm 4) : "J’ai fait entendre l’évangile à toutes les nations païennes" (n’est-ce pas un peu beaucoup ?) ; "J’ai échappé à la gueule du lion" (c’est une reprise des paroles du messie David, rien de moins ! 1 S 17, 34-37) ; "le Seigneur me fera échapper à tout ce qu’on fait pour me nuire" et surtout : "Il me sauvera et me fera entrer au ciel". N’est-ce pas aller un peu loin ? Les racines pharisiennes de Paul réapparaissent-elles ici indûment ? Ne faudrait-il pas qu’il fasse preuve d’un peu plus d’humilité ? Qu’il s’en remette par exemple à la prière de l’Église pour ce qui est de son accueil au ciel ? Peut-être qu’il se souvienne de sa jeunesse passée à persécuter des Chrétiens ? Cela rabattrait un peu son orgueil…

La Bible offre souvent ce constat que l’on peut aussi faire dans la vie quotidienne : les mêmes paroles sont dites par les uns et par les autres, mais elles ne signifient pas du tout la même réalité. Si un prophète annonce que Dieu va libérer son peuple du joug de Babylone et qu’il va ramener les déportés en Israël, ces paroles peuvent venir d’un Isaïe ou d’un Zacharie ; elles viennent en tout cas du faux prophète Hananie, un rival de Jérémie, que Dieu va châtier pour avoir dit cette prophétie inappropriée, qui ne venait pas de Dieu (Jérémie 28). Rien ne ressemble à une vraie prophétie comme une fausse prophétie. Rien ne ressemble à une vantardise banale comme ces vantardises qui n’en sont pas, et dont Paul nous donne souvent des exemples : selon son expression reprise au prophète Jérémie, "il se vante du Seigneur"* – ce qui n’est plus se vanter !
 
Une méthode pour les "auto-satisfaits"

Comment faire la différence ? Notre évangile nous donne une précision : Jésus adresse sa parabole aujourd’hui aux gens qui sont convaincus d’être justes et qui, à cause de cela, méprisent tout le monde. À ceux-là, il donne, non sans humour, une manière de sortir un peu de leur arrogance, de leur suffisance : "Faites comme le publicain, semble suggérer Jésus. Dites une fois de temps en temps : “Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis”". Cela peut certes devenir aussi une attitude comme une autre, un mime, une singerie, une simulation, mais au moins vous l’aurez dit. De fait, il n’est pas si rare de voir des gens qui se frappent dévotement la poitrine en chantant indéfiniment "Kyrie éléïson" et qui, à part cela, ne supportent pas qu’on leur fasse la moindre remarque dans la vie quotidienne. Dans le cadre liturgique, ils paraissent abîmés dans la reconnaissance de leur faiblesse, en dehors de ce cadre ils semblent assez contents d’eux-mêmes. Mais peut-être cette proposition liturgique de se faire publicain pendant quelques minutes assouplit-elle quelque chose en eux, peut-être les habitue-t-elle à dire des mots qu’ils ne diraient jamais sinon. Quand ils rencontreront le Christ au dernier jour et qu’il ne sera plus alors question de jouer à l’humble et au dévot, quand on ne pourra plus tartuffier, alors ces mots qu’ils auront répétés et retenus leur serviront sans doute dans ce moment de vérité.

Notre parabole n’est donc pas la présentation de tous les cas de figures possibles : on serait soit Pharisien, soit publicain. Elle est une sorte de pédagogie forcée pour ceux qui vivent dans l’auto-satisfaction. S’ils ne veulent sortir de leur petit monde, qu’ils sachent au moins que Dieu, lui, ne se satisfait pas d’une vie croyante qui ne serait que la mise en application sérieuse d’un cahier des charges. Il vise la personne, il attend la relation. Ceux qui ne sont pas partants pour une telle aventure, ceux qui ne savent que négocier avec Dieu leur place en ce monde ("j’ai fait ceci ou cela, donc j’ai droit de cité"), qu’ils apprennent au moins ce type de négociation-là que Dieu préfère : s’humilier parfois. Cela ressemble à un autre enseignement que Jésus donne à ses apôtres : que celui qui veut absolument être le premier se fasse serviteur.
 
Les pauvres
 
Ce que certains apprennent par force et sans y adhérer vraiment, d’autres le savent depuis longtemps. Il ne s’agit pas là d’un savoir extérieur qu’ils auraient arbitrairement reçu, mais bien d’un style de vie, selon lequel ils acceptent de reconnaître qu’ils ne tiennent rien, qu’ils n’ont rien, que ce qui se fait par eux vient de plus loin qu’eux. Cela ne se ferait certes pas sans leur acquiescement, mais la source n’en est pas en eux.

C’est cela, être pauvre. N’avoir rien à soi. Ne rien revendiquer. Même ce qui vous revient légitimement, légalement, est alors inattendu, miraculeux. C’est une toute autre vie que celle que le monde promeut. Et donc, tout ce que fait le pauvre ainsi compris vient d’un Autre. Le pauvre n’aurait jamais l’idée de penser du bien de lui ; mais s’il comprend un jour que Dieu pense du bien de lui, alors, pauvrement comme il l’est, il dira du bien de lui-même. "Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course (…). Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur" (2 Timothée 4, 7-8), "Le Seigneur m’a rempli de force, le Seigneur m’a fait entendre son Évangile à toutes les nations" (v. 17). "Imitez-moi", (1 Corinthiens 4, 16 et 11, 1)… Toutes ces paroles de Paul, on peut les entendre comme des hâbleries insupportables. Elles sont en fait les paroles du pauvre qui s’étonne lui-même de voir ce qui peut arriver par lui, lui qui n’a rien et ne peut rien, qui est fragile, empêché, empêtré dans ses histoires. Celui qui ne peut rien revendiquer, qui ne peut revendiquer que Dieu, celui-là traversera tout. Comme le dit Paul : "Le Seigneur me fera échapper à tout ce qu’on fait pour me nuire". Si un Autre me donne la vie et fait fructifier ce que je fais, moi qui suis inapte, alors c’est que cet autre "ne défavorise pas le pauvre" que je suis, comme le dit le Siracide, notre première lecture (Siracide 35, 12). Il entend la prière, et cette "prière traverse les nuées", elle est bien accueillie. Celui qui n’a rien ne peut que se vanter du Seigneur et reconnaître : "Le Seigneur me sauvera et me fera entrer au ciel" (2 Timothée 4, 18).

L’homme crucifié à côté de Jésus sait pourquoi il est en croix (Luc 23, 39-43). Mais il se tourne vers Jésus : "Seigneur, souviens-toi de moi". Cet homme n’a rien ; même son péché ne lui appartient pas et il le laisse de côté pour s’adresser au Christ. La prière de ce pauvre reçoit réponse le jour même, une réponse dont il peut se vanter : "Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis".

 
Fr. Philippe Lefebvre 05 10

* Cf. 1 Corinthiens 1, 31 ; 2 Corinthiens 10, 17 ; voir encore des formules du même genre : Galates 6, 14 et Philippiens 3, 3.

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