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Philippe Lefebvre

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2ème Dimanche de Carême. Année A
 
 
L'entretien de Jésus avec Moïse et Élie
Matthieu 17, 1-9
 
Rencontres de maîtres

Jésus emmène trois de ses disciples sur la montagne élevée. On peut s’étonner qu’il n’y en ait que trois. C’est que Jésus agit en véritable maître qui sait graduer ses enseignements. Il est des élèves qui ont besoin de voir ou d’entendre rapidement certaines choses, tandis que d’autres les découvriront plus tard. Selon Marc par exemple, Jésus choisit aussi ces trois disciples-là pour rester avec lui quand il ressuscite la fille de Jaïre1. Or, sur la montagne, s’il y a peu de disciples, il y a néanmoins du monde - et du beau monde : Moïse et Élie. On a souvent remarqué que ces deux hommes sont célèbres pour avoir bénéficié d’expériences proches de la transfiguration : Moïse après avoir fréquenté Dieu présenta un visage rayonnant2, tellement éclatant, précisera même s. Paul3, que son entourage ne pouvait en soutenir l’éclat. Et puis Élie fut emmené dans un char de feu, apparemment sans connaître la mort4 Avant cela, il a vécu, comme Moïse, une étonnante rencontre avec Dieu à l’Horeb5, et puis il a manié le feu du ciel toute sa vie6 "Il s’est levé comme un feu" dit d’ailleurs de lui le Siracide7. Deux personnalités de lumière et de feu se tiennent donc aujourd’hui auprès de Jésus transfiguré.

Mais Moïse et Élie ont un autre point commun entre eux et avec Jésus qui est moins souvent signalé : chacun d’eux a été le maître d’un disciple. Moïse a formé Josué8 qui a mené son œuvre à terme : faire entrer le peuple dans le pays que Dieu lui donnait9. Élie, sur la demande de Dieu, a recruté Élisée et lui a même donné l’onction – ce qui est inhabituel pour un prophète – afin qu’il continue son ministère10 Josué, s’il n’a pas connu de rayonnement à la manière de Moïse, a cependant arrêté le soleil dans sa course pendant presque un jour – ce qui n’est pas mal non plus comme expérience lumineuse11 ! Quant à Élisée, il n’a pas été enlevé au ciel dans le feu, mais ses ossements inhumés ont redonné vie, par simple contact, à un cadavre12.
 
Le maître dépasse les bornes

Moïse et Élie ont donc transmis leur expérience intime et intense avec Dieu. Il ne s’agit pas dans leur cas d’un savoir qu’ils auraient enseigné extérieurement, mais bien d’une profonde expérience de Dieu qu’ils ont communiquée chacun à un disciple consentant, choisi, d’homme à homme, de chair à chair. Souvenons-nous qu’Élie a ressuscité un fils mort en se couchant sur lui13 et qu’Élisée, son disciple, a réalisé le même miracle en procédant de manière comparable14 Tout se fait par diffusion charnelle de la vie : Élie rappelle un jeune homme à la vie, et bientôt il marche accompagné par un disciple proche qui lui aussi devient capable à rendre la vie aux morts. Le véritable maître dans la Bible est celui qui enseigne à franchir une frontière, à déborder, à déboucher sur le monde de la Vie de Dieu. Josué traverse la frontière du Jourdain pour entrer dans la terre Promise, Élisée traverse la frontière de la mort pour ramener à la vie deux trépassés. Les deux ont traversé les frontières du temps pour être en ce jour avec Jésus.

Si Jésus prend trois disciples avec lui, c’est pour leur enseigner cela. Sa transfiguration dévoile aujourd’hui à leurs yeux la vie glorieuse de Dieu qui habite en lui : elle pourra un jour se manifester en eux aussi, si vraiment ils sont disciples. À charge pour eux de manifester leur chair glorifiée à ceux qui en recevront le mystère, mais aussi de savoir reconnaître autour d’eux les chairs transfigurées là où elles se donnent à déceler aux yeux qui savent voir. Jésus n’est donc pas en train de montrer aux siens qu’il est le chef, en leur jouant le grand jeu pour leur en imposer. Il révèle sa nature et la nôtre : fils du même Père, abreuvés à la même gloire. Il s’entretient avec Élie et Moïse comme avec des "collègues" qui, avant Lui – et, mystérieusement, par Lui - ont eu part à cette gloire au cœur même de leur chair faillible et de leurs existences menacées et qui ont tiré de cette expérience un enseignement transmissible.
 
La transfiguration comme pédagogie
 
La transfiguration est donc un moment pédagogique : cela vaut la peine d’être disciple, de prendre le temps d’accompagner le maître pour devenir ce qu’il est. Pas plus grand que lui, mais peut-être pas moindre non plus. Élisée est le premier disciple dans la Bible dont on dit qu’il "marcha derrière" Élie, son maître15 Après cette phase de "suite", il contemplera un jour Élie enlevé dans la gloire16. Ces deux moments (suivre d’abord et contempler ensuite) ont déjà marqués l’expérience de Moïse. Ce dernier demanda à Dieu qu’Il lui montre sa gloire. Dieu lui répond alors que sa Face ne peut être vue par un humain : Moïse ne verra Dieu que par derrière17. Pourtant, on a dit juste avant que  "le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un ami parle à son ami18", et bientôt la face de Moïse rayonnera d’avoir approché la face de Dieu. Dans la longue expérience de Moïse avec Dieu, les deux moments sont contigus : il ne peut voir la face de Dieu, mais il se tient néanmoins devant elle et il en est transformé au point d’en réverbérer la lumière.

Dans notre évangile, Jésus vient d’inciter sévèrement Pierre à "marcher derrière" lui19 ; puis, une fois Pierre remis en place de suiveur, vient le temps où celui-ci avec les deux autres disciples peut contempler la face lumineuse de son maître. Cette expérience fondatrice, Pierre la mentionne expressément dans une de ses lettres20. Ce rappel, ainsi que les paroles des prophètes qui l’annoncent, c’est en terme de lumière partagée que Pierre l’évoque : "jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’étoile du matin se lève dans votre cœur21". Relater la transfiguration, c’est donc pour Pierre annoncer à ses lecteurs qu’ils auront part eux aussi à l’illumination.
 
Ces expériences de la chair avec Dieu esquissent toute une histoire qui n’est pas celle des faits habituellement répertoriés. Cependant leur enracinement dans la chair les rend tangibles, leur confèrent une authenticité. Que nous nous laissions nous-mêmes atteindre à notre tour par cette gloire lumineuse, c’est cela qui donnera, pour notre génération, sa véracité historique à la transfiguration.
 
Philippe Lefebvre 03 11

1. Marc 5, 37
2. Exode 34, 29-35
3. 2 Corinthiens 7, 13ss
4. 2 Rois 2, 11-13
5. 1 Rois 19
6. 1 Rois 18, 38-39 et 2 Rois 1, 9-14
7. Siracide 48, 1
8. Josué est le nom adapté directement de l’hébreu que le grec a adapté sous la forme Jésus.
9. Cf. en particulier Josué 3-5
10. 1 Rois 19, 16-21
11. Josué 10, 12-14
12. 2 Rois 13, 20-21
13. 1 Rois 17, 21-22
14. 2 Rois 24, 34-35
15. 1 Rois 19, 21
16. 2 Rois 2, 12. Élie a annoncé à son disciple qu’il aurait double part de son esprit s’il pouvait le voir monter au ciel dans le char de feu.
17. Exode 33, 18-23
18. Exode 33, 11
19. Matthieu 16, 23
20. 2 Pierre 1, 16-18
21. 1 Pierre 1, 19

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